Ramzi Aburedwan
  
" On ne peut pas chanter seulement des fleurs et des roses quand des bombes tombent à côté! "

 

 

 

 

 





 

Dans un contexte où la violence qui frappe les Palestiniens est immense, documentée, impossible à contourner, où l’horizon politique et diplomatique se rétrécit, peut‑on encore parler de musique ou de tradition ? La culture palestinienne porte en elle l’histoire de l’expulsion, de l’effacement, mais aussi de la continuité et de la dignité.
Depuis plus de vingt ans, l'association Al Kamandjâti œuvre à préserver et transmettre la musique palestinienne, en offrant aux enfants des espaces d’apprentissage et de respiration au cœur d’une réalité fragmentée.

Inviter une voix palestinienne aujourd’hui n’est pas un choix éditorial neutre. C’est reconnaître qu’une culture, une mémoire et une expérience existent, et qu’elles méritent d’être entendues. Se taire serait feindre une neutralité qui n’existe pas.

Rencontre avec Ramzi Aburedwan, fondateur d’Al Kamandjâti. 




Colophon 
- Al Kamandjâti promeut l’éducation musicale des enfants à Gaza, au Liban et en Cisjordanie depuis 2005. Croyez‑vous que l’association parviendra encore à faire entendre son message de paix, au vu de la montée en puissance de la violence qui frappe la Palestine et les Palestiniens aujourd’hui ? 

Ramzi Aburedwan  - Al Kamandjâti a commencé son projet éducatif et musical parce que cette violence existait déjà en Palestine depuis des décennies. La Palestine était occupée bien avant le 7 octobre. Les Palestiniens subissent une oppression quotidienne et un apartheid sans discontinuité depuis 1948. Ils ont toujours vécu sous l’occupation et l’oppression, mais aujourd’hui la situation s’est fortement dégradée. Regardez l’agressivité des colons en Cisjordanie, et ne parlons pas de l’état dans lequel se trouve Gaza aujourd’hui. Il est très difficile d’avoir une vie normale en Palestine avec tout ce qui s’y passe. Le projet d’Al Kamandjâti est d’aider la population palestinienne - surtout sa jeunesse et ses enfants - à vivre des moments de paix au milieu de tout ce chaos et de toute cette anormalité.
Malgré tout, nous avons maintenu en Cisjordanie et dans les camps de réfugiés au Liban nos cours hebdomadaires, nos activités académiques et éducatives. Malheureusement, nous n’avons pas pu maintenir les grands événements comme les tournées ou les festivals, car cela nécessite des déplacements. Aujourd’hui, la Cisjordanie est envahie par des colons. Il y a des barrages de l’armée partout, et se déplacer d’une ville à l’autre est devenu impossible.
L’année dernière, nous avions organisé un camp d’été pour les enfants à Hébron. Après le concert de fin d’après‑midi, les bus ont été bloqués : il a fallu loger tous les participants, qui ne pouvaient plus rentrer chez eux.
La vie en Palestine n’est pas simple, mais malgré tout, nous nous battons pour que les enfants puissent garder ce fil d’espoir porté par la musique et ressentir une forme de paix. Même si nous sommes très loin d’une paix véritable, car la situation continue de se dégrader et empêche la population de vivre normalement.

Colophon - Pensez‑vous que la musique - et la culture en général - comme instrument de résistance, puisse agir sur les opinions et, à long ou moyen terme, peser sur les décisions politiques ?

Ramzi Aburedwan  La musique est un outil d’expression et un outil de résistance. Aujourd’hui, vivre dans les territoires palestiniens, c’est résister. Je ne vois pas la musique comme un moyen de pression : son rôle est beaucoup plus noble.
L’expansion coloniale de l’État d’Israël et le silence de l’Occident montrent une faillite des droits humains. Mais le fait de jouer de la musique, c’est aussi montrer que les gens sont là, qu’ils existent, et qu’on ne peut pas les ignorer. La Palestine, c’est un peuple, une civilisation, avec une histoire, une culture, une identité - tout ce qui forme une société humaine.
 


The Dream I Saw
- شفت بحلمي © Al Kamandjâti



Colophon
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La musique palestinienne porte‑t‑elle une identité particulière, ou se fond‑elle dans le vaste héritage musical du monde arabe et du Levant ?
  

Ramzi Aburedwan  - La musique palestinienne, qu’elle soit folklorique ou traditionnelle, fait partie de la culture du monde arabe. Le nord de la Palestine est très proche, dans ses traditions, du sud du Liban ; le sud, de la Jordanie ; et Gaza, de l’Égypte. Ces frontières sont artificielles.
Bien sûr, il existe une musique spécifiquement palestinienne, mais elle appartient à cet ensemble du Moyen‑Orient qu’on appelle les pays du Levant, ou Bilad al‑Sham en arabe. La particularité de la musique palestinienne réside surtout dans la partie qui a été créée pour accompagner la musique révolutionnaire, la musique de résistance. Une musique qui exprime la vie quotidienne en Palestine sous occupation. La musique reflète toujours les conditions dans lesquelles on vit.
On ne peut pas chanter seulement des fleurs et des roses quand des bombes tombent à côté!
 

Colophon - Dans la grande diversité des styles que vous transmettez - du classique au rap, du jazz aux musiques traditionnelles et également les instruments enseignés, violon, qanun, daf... - comment la musique palestinienne trouve‑t‑elle sa place, qu’elle soit éducative ou festive ? 

Ramzi Aburedwan - Nous enseignons différents styles musicaux dans nos écoles : cela va de la musique classique savante - arabe ou occidentale - à l’apprentissage de la musique traditionnelle palestinienne. Mais nous enseignons aussi des musiques dites «alternatives», comme le jazz, le rap, etc. Nous ne sommes pas figés sur un style particulier. Nous offrons aux élèves et aux enfants la possibilité de découvrir des sonorités et des patrimoines du monde entier, y compris le patrimoine palestinien et arabe. La musique est un langage universel par sa beauté. 

Colophon - Votre projet embrasse des traditions musicales très différentes. Comment faites‑vous cohabiter la musique classique occidentale et les musiques traditionnelles palestiniennes et arabes dans votre pédagogie ?

Ramzi Aburedwan  - Al Kamandjâti travaille dans plusieurs domaines : la musique traditionnelle et folk, les musiques savantes et classiques du monde arabe, ainsi que la musique occidentale. Nous ne nous fermons à aucun style. Pourquoi enseigner la musique classique occidentale ? Parce qu’elle offre une excellente méthodologie et une technique d’apprentissage très solide. Mais dès le début de notre projet, nous avons inclus dans nos programmes l’étude et la pratique de la musique traditionnelle, avec ses gammes maqâm, ses quarts de ton, etc. L’oreille palestinienne est naturellement proche de ces gammes‑là.
Ces outils pédagogiques nous ont permis de former toute une génération de professeurs de musique, qui aujourd’hui maintiennent et développent nos activités éducatives en Palestine, au Liban et en Cisjordanie. À l’époque, lorsqu’il se passait quelque chose en Cisjordanie ou lors de l’invasion de 2000, nous n’avions plus de professeurs et les cours de musique s’arrêtaient. Aujourd’hui, nous avons élaboré tout un plan pour pouvoir continuer l’enseignement : dans chaque ville, nous avons formé des musiciens locaux capables de poursuivre le travail et de transmettre la musique. Cela a énormément réduit les problèmes liés à la circulation.

Colophon - Des chefs d’orchestre et musiciens engagés dans des projets de dialogue - comme le West‑Eastern Divan 1 - soutiennent Al Kamandjâti.
Comment percevez‑vous aujourd’hui ces tentatives de rapprochement par la musique ? 

Ramzi Aburedwan  - Ce sont des projets qui ne sont plus d’actualité aujourd’hui. Le Divan a été créé juste après la signature des accords d’Oslo. À cette époque, ces initiatives avaient du sens : beaucoup pensaient - à raison - qu’un rapprochement entre Israéliens et Palestiniens était possible, que la Cisjordanie serait libérée et qu’un État palestinien indépendant verrait le jour cinq ans après la signature des accords.
À partir du moment où Israël n’a pas respecté ces accords, le projet créé par Daniel Barenboim et Edward Saïd a perdu sa raison d’être. Edward Saïd lui‑même a été chassé de chez lui : sa maison à Jérusalem a été prise par une famille juive venue d’Europe. On est là dans un monde irréel.
Ce type de projets aurait du sens si nous nous dirigions vers l’indépendance de la Palestine, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le Divan voulait rapprocher les populations après des décennies de guerre et d’occupation. L’assassinat de Rabin et l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir depuis ne vont pas dans ce sens. Aujourd’hui, on parle même d’un « Grand Israël », avec l’annexion de nouveaux territoires au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Égypte...
La musique peut être porte‑parole. Elle peut aider à résister et à s’exprimer dans un cycle de violence comme celui que nous connaissons aujourd’hui. Et je pense qu’il faut protéger les enfants et les jeunes de cette violence.
En France, Al Kamandjâti poursuit également ses missions pour valoriser et transmettre la musique palestinienne, arabe et orientale en général, et pour favoriser les échanges entre la Palestine et l’Europe. Récemment, nous avons accueilli sept familles d’artistes gazaouis, en collaboration avec le programme national PAUSE, qui soutient en urgence les scientifiques et artistes en exil. La majorité des gens sont très accueillants, mais une minorité - souvent celle qui détient le pouvoir - ne comprend pas toujours notre démarche.

Propos recueillis par Eddy Pennewaert
Mars 2026 © Colophon


Ndlr: 

1. Le West‑Eastern Divan Orchestra est un ensemble fondé en 1999 par le chef d’orchestre Daniel Barenboim, de nationalité israélienne, et l’intellectuel Edward Saïd († 2003), de nationalité palestinienne. L’orchestre réunit chaque année de jeunes musiciens originaires de différents pays du Moyen‑Orient — notamment d’Israël, de Palestine et du monde arabe — pour travailler et se produire ensemble. Le projet est né dans le contexte du processus d’Oslo et visait à créer un espace de collaboration musicale au‑delà des frontières nationales. 

RemerciementsCéline Dagher, Patrick Conge

Jerusalem genBannière (détail) utilisée pour cette page: panorama de Jérusalem-Est.
Vue sur le mur des Lamentations, le mont du Temple et le dôme du Rocher. 
     

© Ketty Agni / Colophon 2026.  
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