Tulio Rojas
  
"Toutes les langues indigènes sont en danger!"

 

 

 


 


 

Plusieurs pays d'Amérique latine1 ont reconnu l'existence de la diversité linguistique des peuples indigènes et ont légiféré sur cette problématique, jusqu'à l'intégrer dans leurs constitutions nationales. En Colombie, au même titre que les richesses naturelles de la Nation, la Constitution, entre autres par ses articles 7 & 8, reconnaît et protège cette diversité ethnique et culturelle et les droits linguistiques et ceux de leurs locuteurs. Si l'espagnol est la langue officielle de la Colombie, les langues et dialectes des différentes communautés indigènes et nations indiennes ont quant à elles été officialisées sur leurs territoires et l'enseignement dispensé y est bilingue.
En théorie. Car dans cet archipel linguistique, qui comprend une centaines de peuples indigènes et plus de soixante langues différentes, la mise en œuvre sur le terrain de ce chantier politique et culturel est gigantesque et non sans embuches.
Rencontre avec le linguiste Tulio Rojas, fervent défenseur de la diversité linguistique et culturelle colombienne.


Colophon - La Constitution colombienne a été traduite en 7 langues nationales2 et reconnaît et protège la diversité ethnique et culturelle de la Nation...

Tulio Rojas - La Constitution de 1991 stipule que les langues originaires des peuples indigènes sont officielles dans leurs territoires respectifs. La constitution est donc favorable à leur usage, mais parfois ce n'est pas vrai, ou du moins c'est compliqué. Il persiste en effet toujours de nombreux conflits autour des langues indigènes principalement dans leurs utilisations officielles. Par exemple, dans la vie judiciaire, n'importe où en Colombie, on ne peut pas se servir d'une langue indigène tout simplement parce que les juges ne connaissent pas ces langues et, surtout, parce qu'il y a peu de traducteurs capables de faire une traduction appropriée à ce que les Indiens veulent dire. C'est pareil dans les administrations même si certaines font des efforts. Les différents actes officiels, notariaux notamment, ne sont pas traduits dans ces langues, mêmes si celles-ci sont reconnues par la constitution de 1991 et par la « loi des langues », ou « loi 1380 » de 2010. 

Colophon - Les outils juridiques sont en place, mais quelle en est l'incidence sur le quotidien des populations indigènes ?

Tulio Rojas - Nous parlons aujourd'hui en Colombie, et dans le monde, de revitalisation culturelle et linguistique. C'est un processus intéressant mais très complexe.
Le contact entre langues différentes a souvent conduit à un conflit. La diversité des situations de contact entre deux ou plusieurs langues parlées par différentes communautés linguistiques est très grande et nous commençons seulement à l'étudier et à essayer d'en comprendre les effets. Il est évident que l'importance de cette diversité linguistique et culturelle n'est pas donnée par le nombre de locuteurs des différentes langues mais plutôt par les conditions de contact et de relations entre ces sociétés.
Nous disposons de peu de données sur les degrés de bilinguisme parmi les peuples indigènes eux-mêmes et encore moins sur le bilinguisme des langues indigènes parlées par des non-indigènes.
Je travaille principalement, mais pas exclusivement, sur la langue des Indiens Nasa, le
nasa yuwe3. Cela fait plusieurs années que nous avons commencé à travailler sur les problématiques linguistiques, mais il fallait d'abord avoir conscience qu'il y avait une problématique linguistique. Ce n'est pas parce qu'une communauté indigène s'exprime encore dans sa langue que tout va bien. Encore faudrait-il que ses locuteurs réfléchissent sur la transmission intergénérationnelle de leur langue, car s'il n'y a pas de transmission de la langue, alors celle-ci est en voie d'extinction. Différents projets ont été conçus pour, dans un premier temps, encourager les populations autochtones à réutiliser leur langues et revitaliser leur transmission intergénérationnelle, l'objectif étant de réintroduire à terme dans l'espace social l'usage de leur langue afin qu'on puisse à nouveau communiquer au moyen de celle-ci. Une enquête socio-linguistique a révélé que si l'usage d'une langue reste limité au cadre familial... elle finira par disparaître. Si effectivement dans l'espace familial, souvent grâce aux grands-parents, la langue est toujours bien vivante, on a constaté qu'au fur et à mesure qu'on s'éloigne de « la maison » son utilisation se dissipe et disparaît. Dans les services de santé publique, dans l'administration juridique, dans les administrations municipales - même lorsque le maire est un Indien ! - ...les langues indigènes ne sont pas pratiquées ! 

Colophon - Comment les limites physiques - les frontières en quelques sortes - des territoires appartenant aux Indiens ont-elles été concrètement définies? 

Tulio Rojas - Les grands propriétaires terriens, espagnols à l'époque coloniale, colombiens ensuite, se sont approprié les terres des Indiens : soyons clairs, ils les ont volées, alors même qu'il existe parfois des titres de propriété très précis, datant de la colonisation espagnole, prouvant que certaines terres ont été légalement données aux Indiens... Tout cela a engendré de nombreux conflits, des protestations civiles, parfois armées, des recours en justice avec des avocats, etc. C'est dans ce contexte que la Constitution de 1991 déclare que les territoires indiens, que l'on appelle parfois des "resguardos", sont imprescriptibles, qu'on ne peut ni les vendre ni les donner, qu'ils appartiennent de droit aux peuples indigènes et aux différentes nations indiennes. Le resguardo est un concept juridico-social datant d'avant la création de la République de Colombie. Les "réserves" ont été créées bien après. Ce sont des conceptions politiques différentes dont il faut tenir compte. Mais sous quelque forme que ce soit, resguardos ou reservas, tous les territoires indigènes sont aujourd'hui constitutionnellement protégés dans des limites bien définies. Le problème est qui fait le comptage? Du côté de l'Etat et du gouvernement on considère qu'il y a 80 peuples autochtones en Colombie mais les organisations indigènes en revendiquent plus de 100... C'est très compliqué aussi parce qu'il y a des paysans qui se considèrent Indiens et que leur communauté habite le même endroit depuis 400 ans ! D'un point de vue linguistique également les estimations diffèrent mais, raisonnablement, on peut estimer à plus de 60 les différentes langues indigènes encore parlées et éparpillées sur le territoire de la République de Colombie.
Le problème des « frontières », des tracés des limites de ces territoires, reste d'actualité. Les grands propriétaires terriens tentent toujours de s'approprier le territoire des Indiens. C'est un fait, mais grâce à la Constitution de 1991 et la loi de 2010 sur les langues indigènes, les tensions se sont considérablement atténuées et les situations se sont clarifiées, mais pas partout !
 

Colophon - Si l'appartenance linguistique détermine pour l'essentiel l'identité culturelle des différentes populations indigènes de Colombie et les territoires qui leur ont été accordés, le nombre réel des locuteurs et la survie de chacune de ces langues pourrait à terme avoir une incidence directe sur leurs droits territoriaux... Sachant que certaines langues sont en danger d'extinction, voire ont déjà disparu...

Tulio Rojas - Les langues vivent à travers leurs locuteurs et ceux-ci, à leur tour, dépendent des relations que leur société entretient avec la société majoritaire. Il est évident que les termes de cette relation désavantagent les sociétés minoritaires avec le risque réel d'une perte progressive de l'usage de leur langue ...et de leur statut.
Nous devons à l'Unesco, mais aussi à d'autres institutions, la conceptualisation de la vulnérabilité des langues indigènes. C'est un travail très sérieux, largement reconnu. Selon l'Unesco la « menace » se subdivise en six niveaux de dangerosité, allant de l'absence de danger – tout le monde parle la langue et la transmet - à son extinction quand il n'y a plus de locuteurs. Sur les 68 langues indigènes répertoriées en Colombie dans une étude de l'Unesco réalisée en 2013, aucune n'était à l'abri ! 12 sont «vulnérables», 28 «en danger», 12 «sérieusement en danger», 12 en «situation critique» et 4 étaient déjà mortes
4.
Pour moi, toutes les langues indigènes en Colombie sont en danger, à des degrés divers, quelle que soit l'échelle utilisée pour parvenir à cette conclusion!

Colophon - Malgré les résultats ? ... Du cercle familial à l'école primaire, de l'école à l'université indigène de Popayan... N'est-ce pas un pari réussi, celui de l'ambitieux projet de la revitalisation des langues autochtones

Tulio Rojas - Avec les Indiens c'est compliqué. Toujours ! On a commencé nos programmes en 1978 avec les écoles primaires. On appelait cela à ce moment-là « la nouvelle éducation ». Se sont ensuite succédés les programmes "d'éducation bilingue interculturels" (EBI), les programmes "pour l'éducation des langues interculturelles (PELI) et on a continué ainsi jusqu'au baccalauréat avec le "système d'éducation indigène propre" (communautaire). Les organisations indigènes ayant revendiqué un enseignement qui leur soit particulier. C'est ainsi que l'université indigène est née. C'est un système éducatif particulier. Pour la population du sud-ouest de la Colombie il n'y a  qu'une université indigène, celle de Popayan5. Quatre langues indiennes y sont enseignées : le nasa yuwe, le namtrik, l'embera et une variante du quechua, le runa shimi (inga). Il est clair qu'une compréhension approfondie d'une langue favorise également une approche des savoirs traditionnels et des textes de la tradition orale de ces cultures, ce qui permet, dans une large mesure, d'aplanir les difficultés et de réduire les erreurs de traduction. Il y a un programme de licence communautaire, donné dans les quatre langues, mais l'essentiel des cours est donné en espagnol afin d'améliorer la compréhension et la production en espagnol.
A l'université indigène de Popayan on enseigne, entre autres, l'économie, le droit et la pédagogie pour former les professeurs
. 

Colophon - Les populations indigènes ont chacune leur culture propre qui les différencie au même titre que leurs langues. Dans les projets de revitalisation linguistisque d'autres particularités culturelles, comme la musique, sont-elles prises en compte?

Tulio RojasTous les projets d'éducation affirment et revendiquent les spécificités culturelles des commuautés dans lesquelles ils sont développés. Le matériel pédagogique à lui seul comprend suffisamment d'éléments pour que les enfants, et accessoirement les adultes, se fassent une idée assez complète de leur culture. Il est clair aussi que dans cette dynamique de revitalisation des langues, la culture, et la musique en particulier, y occupent une place importante. Les groupes de musiciens traditionnels transmettent la culture et sont des locuteurs très actifs. La musique est un moyen populaire de retransmettre la langue et de la diffuser. Même avec l'ouverture aujourd'hui vers des formes de musiques « modernes », comme celles qui s'accompagnent à la guitare électrique. 

Colophon - Revitaliser les patrimoines linguistiques et la diversité culturelle dans un pays aussi vaste et complexe que la Colombie n'est-ce pas utopique? 

Tulio Rojas - Les langues indigènes étaient encore il y a peu exclues de l'école. Cela fait peu de temps qu'elles ont été introduites progressivement dans l'enseignement et pas de façon systématique. Il a fallu une réelle prise de conscience. Nous avons d'abord travaillé au niveau de l'école élémentaire avec les instituteurs, avec l'appui des organisations indigènes et des pères de famille. Les enfants, les enseignants et les aînés ont élaboré ensemble les outils nécessaires à l'apprentissage, comme des index thématiques, du matériel pédagogique approprié etc. Aujourd'hui nous pouvons affirmer que, globalement, les langues indigènes sont présentes dans les classes, même s'il reste énormément à faire. Il y a aussi un problème d'adaptation de l'enseignement de ces langues à la société actuelle. Il a fallu créer des néologismes. Les langues indiennes ont un vaste vocabulaire pour ce qui concerne la nature et leur société, mais il n'existait dans la tradition aucun mot pour évoquer, par exemple, l'ordinateur, l'avion, la voiture... Mais c'était beaucoup plus compliqué pour la traduction de la Constitution. Il a fallu trouver des néologismes très appropriés. De plus, les Indiens ont d'autres conceptions juridico-politiques. Il nous a donc fallu trouver ensemble la façon d'articuler tout cela aussi pour que les professeurs puissent comprendre ce qui se passe et l'enseigner correctement.
Le concept même de constitution peut être très différent d'une communauté à l'autre. Pour les locuteurs d'une langue du nord de la Colombie par exemple, le fait que la Constitution changeait était problématique. La Constitution et les lois ont été données par les sages de la communauté et cela ne se modifie pas... D'autres par contre ont accepté ce changement... puisqu'il concernait une constituion qui n'était pas la leur !
C'était un moment très compliqué pour arriver à ce que tout le monde puisse se comprendre. Mais aujourd'hui, dans toutes les communautés, indiennes et non-indiennes, il y a des gens qui sont prêts à défendre la loi et la Constitution de 1991, surtout les articles favorables aux peuples indiens. Même si, plusieurs années après avoir reconnu et proclamé que la République de Colombie est plurilingue, pluri-ethnique et pluriculturelle, nous n'avons toujours pas franchi de véritables étapes dans la valorisation des langues indigènes et leur officialisation dans les territoires et la vie sociale de la Nation colombienne.
Pour la première fois dans l'histoire de la République un candidat de la gauche, Gustavo Petro, a gagné récemment l'élection présidentielle
6. La vice-présidente, Francia Márquez est une Noire, une afro-américaine avec laquelle on a travaillé en équipe plusieurs années pour la défense du territoire des Noirs (ndlr : 16% de la population colombienne) et contre l'exploitation de leurs ressources minières par les multinationales. Un renouveau de la dynamique linguistique pourrait bien naître de cet important bouleversement politique. 

Propos recueillis par Eddy Pennewaert
Juillet 2022 © Colophon


  1. Bolivie, Colombie, Guatemala, Mexique, Pérou et Vénézuéla.
    La Colombie compte une cinquantaine de millions d'habitants dont une trentaine de métis, sept à huit d'Afro-Colombiens et cinq à six millions d'Indiens
    .

  2. L'arhuaco, parlé dans le nord du pays, dans la Sierra Nevada de Santa Marta ; le wayuu de la péninsule de Guajira ; le cubeo de la région de Vaupés ; le páez ou Nasa Yuwe des Nasa et le guambiano parlés dans les montagnes de Cauca du sud-ouest ; l'inga – variante du quéchua – et le kamëntsá de la vallée de Sibundoy.

  3. On estime à 250.000 la population des Indiens Nasa, dont 80.000 locuteurs du nasa yuwe. Cette population amérindienne est essentiellement présente dans le sud-ouest de la Colombie, dans les départements de Cauca, Putumayo et Huila.

  4. L'Unesco a défini le niveau de « vitalité » d'une langue selon différents critères mesurables comme le nombre de locuteurs, les politiques éducatives etc. mais l'organisation a également défini les différents dégrés de « menaces » qui pèsent sur ces langues prenant en compte, par exemple, l'âge des locuteurs et leur faculté ou non de transmission intergénérationnelle. Sont ainsi considérées comme « vulnérables » les langues si celles-ci sont parlées par la plupart des membres d'une communauté, mais pas par tous ses membres. Sont en danger également les langues qui sont parlées seulement par les adultes, mais pas par les jeunes. Une langue est « sérieusement en danger » quand seuls les aînés la parle encore, bien qu'elle soit encore comprise par les autres. La situation devient « critique » quand seuls les grands parents l'utilise seulement dans certains domaines. Enfin, une langue est classée « en extinction »... quand il n'y plus de locuteurs.

  5. Universidad Autónoma Indígena Intercultural (UAIIN), ou Université autonome indigène interculturelle est sitée à Popayán.

  6. Gustavo Petro, a été élu président de la Colombie en juin 2022. C'est un ancien militant du mouvement de guérilla urbaine M-19. Il est diplômé en études du développement (1996) de l’Université catholique de Louvain en Belgique. Entre 2012 et 2015 il était le maire de Bogota. Sa vice-présidente, Francia Márquez, est une femme politique militante des droits humains et de l'environnement qui a reçu en 2018 le Prix Goldman pour l'environnement, pour son travail contre l'extraction illégale de l'or dans sa communauté de La Toma. 

Crédit photo : ©  Tulio Rojas 2022 / Bannière : XX nom du photographe si possible © UAIIN.
Remerciements: Universidad Autónoma Indígena Intercultural pour l'utilisation de son iconographie.


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