TRIBUNE
Réactions à la lettre ouverte
du Premier ministre Guy Verhofstadt


Suite aux débordements violents lors de la réunion du G8 à Gênes, le Premier ministre belge, Guy Verhofstadt, a adressé une "lettre ouverte" aux anti-mondialistes. Alors qu'il prenait la présidence tournante de l'Union européenne, Guy Verhofstadt a sans doute eu l'intention de désamorcer tout risque de nouveaux troubles lors des réunions internationales appelées à se dérouler en Belgique. Cette "lettre ouverte aux anti-mondialistes" était ainsi censée ouvrir sainement le dialogue avec les membres de ce mouvement. Tentative mise en échec car elle a suscité une véritable polémique.
Initialement prévue pour le 12 septembre, la publication de cette lettre a été postposée au 26 du même mois, et ce en raison des attentats aux États-Unis. Toutefois, une ONG néerlandophone entrée en possession du document, l'a immédiatement mise en ligne. Très vite cette lettre a suscité de vives réactions du monde politique et des organisations non gouvernementales, dont nous vous proposons quelques extraits.

La Rédaction

Dans la première partie du document, Guy Verhofstadt s'adresse directement à ceux qu'il appelle "les anti-mondialistes". Ces derniers lui reprochent de globaliser l'ensemble du mouvement, confondant les ONG non violentes qui défendent leurs idées dans le calme, avec les fauteurs de troubles qui n'hésitent pas à recourir à la force pour se faire entendre. "(...) Mais au fond, vous, les anti-mondialistes, interpelle le Premier ministre, que voulez-vous nous dire au juste ? À l'instar du "Black block", voulez-vous agir avec violence contre toute forme de propriété privée ? (...)". Plus loin, il évoque l'immigration dans un contexte que les ONG estiment inapproprié. "(...) Je vois également des contradictions dans votre vision, écrit Guy Verhofstadt. Vous vous en prenez aux chaînes de restauration rapide américaines, au soja génétiquement modifié par des multinationales, aux marques mondiales qui déterminent le comportement des consommateurs. Certains parmi vous prônent un retour à une taille plus modeste, une plus petite échelle. Il faut retourner aux marchés locaux, à la communauté locale. Sauf quand il s'agit d'immigration ! Là, la mondialisation devient l'objectif. Des cortèges d'expatriés errent le long des frontières de l'Europe et de l'Amérique du Nord, contemplant les vitrines de notre société d'abondance ? Des millions de sans-papiers vivent comme des parias déracinés dans les conditions les plus misérables, dans l'espoir de pouvoir, eux aussi, grappiller une petite partie de cette richesse occidentale! N'est-ce pas précisément le manque de libre-échange et d'investissement qui les a chassés sur la route vers l'occident ? (...).

Par ailleurs, Guy Verhofstadt émet quelques allusions à l'extrême droite qui n'ont pas laissé de marbre les anti-mondialistes. "(...) Vous prônez ardemment la tolérance envers de nombreux modes de cohabitation et de styles de vie. Mais n'est-ce pas justement grâce à la mondialisation que nous vivons aujourd'hui dans une société multiculturelle, tolérante, qui rend tout cela possible ? Je pensais que cette nostalgie des communautés locales étriquées d'antan ne hantait que les conservateurs et leur culte du passé, les adeptes de l'extrême droite qui ne jurent que par leur propre race ou les fanatiques religieux qui brandissent la Bible ou le Coran. Ainsi, une frange importante du mouvement anti-mondialiste, même si elle n'en est pas consciente, flirte dangereusement avec l'extrême droite ou la droite populiste, avec cette différence que les premiers s'opposent aux multinationales en raison des prétendus préjudices occasionnés au Sud, tandis que l'extrême droite, tel qu'incarnée par Le Pen en France, vilipende les multinationales au nom du contrôle de l'économie nationale. (...)


De nombreuses associations, de même que des intellectuels et des représentants politiques se sont indignés des propos de Guy Verhofstadt et ont pris la parole afin de préciser l'un ou l'autre sujet abordé.

Par un communiqué commun, Amnesty International, le CNAPD, le CNCD-Opération 11.11.11 et la Ligue des droits de l'homme ont réagi à la lettre du Premier ministre : " (...) Certains éléments dans votre lettre annonçaient la possibilité d'un débat constructif. C'est notamment le cas quand vous reconnaissez que nous posons les bonnes questions ou encore lorsque vous affirmez qu'être pour ou contre la mondialisation n'a pas de sens mais aussi quand vous admettez que nos inquiétudes sont correctes. Votre volonté d'avoir une approche globale et éthique et une meilleure répartition des richesses à l'échelle de la planète nous confortent également dans notre approche de la mondialisation, même si nous ne pouvons en rien nous satisfaire de ces quelques phrases évasives. Par contre, certains propos de votre lettre ouverte nous heurtent profondément. L'idée que nous flirterions avec les thèses de l'extrême droite ou l'amalgame que vous faites entre le libre-échange des biens et des services et une ouverture des frontières aux flux des migrations, participent d'une interprétation déplacée. Celle-ci constitue une réelle provocation qui peut remettre en cause les grands principes de nos démocraties basées sur la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Confondre les sans-papiers ou les "cortèges d'expatriés" avec des sacs de sucre ou de riz exportés aux quatre coins du monde relève d'un raccourci inacceptable.(...)"

Ces associations mettent aussi en doute les louanges avancés par Guy Verhofstadt à propos de la mondialisation : " (...) Votre vision de la mondialisation est réductrice. En effet, comment louer les bienfaits de la mondialisation telle que vous la prônez, lorsque la moitié des habitants de la planète tente, chaque jour, de survivre avec comme revenu moins d'un euro par jour ? Les politiques néo-libérales, appliquées depuis des décennies, dans bon nombre de pays ont-elles amélioré leur situation? Certainement pas. Au contraire, ces plans d'ajustement structurel ont appauvri les populations. La politique de libéralisation que vous érigez en dogme a des conséquences catastrophiques pour les petits producteurs, les pêcheurs ou les paysans du Sud, tandis que 80 pays ont vu leur PIB chuter au cours des années 90. Même des organisations internationales réputées en reconnaissent aujourd'hui l'échec... Au niveau de l'environnement, par exemple, l'actualité nous a, une fois de plus, apporté son lot de catastrophes qui démontrent les limites voire les dérives de ces politiques : Toulouse en souffre encore aujourd'hui. (...)"

"Monsieur Verhofstadt, je vous ai compris", signe Denis Lambert, le secrétaire général des Magasins du monde-OXFAM. "Vous venez d'écrire une lettre aux "anti-mondialistes". C'est une caricature de notre mouvement qui plaide pour une mondialisation solidaire. Toutefois, il vous arrive de poser de bonnes questions : -"Pourquoi ne pas examiner chaque décision prise au niveau européen à la lumière de son incidence sur la situation des plus démunis de la planète ?"; -"contribue-t-elle à surmonter ou à creuser davantage l'abîme entre le Nord riche et le Sud pauvre ?"; -"favorise-t-elle ou complique-t-elle la gestion des problèmes écologiques mondiaux ?". Excellentes questions, Monsieur Verhofstadt. Très bonne démarche de plaider pour un principe d'évaluation. Mais alors, soyez conséquent. Il faut un moratoire sur les négociations de l'OMC, son mode de fonctionnement et le contrôle des mandats confiés aux négociateurs de la Commission européenne. Les Magasins du monde-OXFAM lancent un appel aux parlementaires, les représentants du peuple, pour qu'ils se saisissent de ces questions et exercent un contrôle légitime sur ces négociations. (...)

Claudine Dion, députée ECOLO et sociologue du développement, a également réagi à la lettre du Premier ministre."(...) Les manifestants, s'ils sont opposés à la globalisation économique financière sont des partisans d'une solidarité mondialisée : voilà une contradiction dynamique qui place en effet les acteurs politiques au sens large sur l'échiquier avec d'un côté la maximalisation du profit et de l'autre la répartition équitable des ressources. Je comprends que cela puisse hérisser les tenants du néolibéralisme. Les manifestations massives dans les rues que nous connaissons depuis la conférence de l'OMC en novembre 1999 à Seattle veulent peser sur les négociations internationales qui ont des répercussions concrètes dans la vie des gens : l'alimentation, les salaires, l'éducation, les droits des femmes, les soins de santé, l'environnement, la liberté d'expression, ... Les associations, les mouvements et les ONG qui les organisent ne peuvent plus se contenter d'être poliment invités aux événements parallèles aux sommets de l'ONU comme cela se fait depuis la Conférence de Rio en 1992". La députée ajoute: (...) Monsieur Guy Verhofstadt déclare qu'il ne comprend pas les mouvements anti-mondialisation ; Monsieur Louis Michel s'en prend à la représentativité des ONG. Ainsi se dévoile le visage d'un libéralisme, qui s'il se veut social dans le chef de certains, reste celui d'une dame patronnesse acceptant d'entendre les appels des victimes mais refuse de considérer de remettre en cause sa position et de négocier la répartition des richesses et les modalités de leur gestion.(...)"

Michel Loriaux, professeur à l'UCL au département des sciences de la population et du développement, s'est également donné la peine de répondre au Premier ministre.

"(...) Ce qu'il faut savoir, c'est que les anti-mondialistes que vous décrivez appartiennent en réalité à une espèce en voie de disparition parce que la plupart des adhérents à ces mouvements savent que la question n'est plus de s'opposer à la mondialisation par un retour à une situation antérieure présumée idéale dont on ne sait pas trop ce qu'elle pourrait être, mais de changer le visage de la mondialisation et/ou d'en ralentir la propagation afin d'en limiter les nombreux effets pervers que personne doté d'un minimum de réalisme n'oserait plus aujourd'hui nier. Il s'agit en quelque sorte d'une autre mondialisation à visage humain, ou d'une "mondialisation éthique" comme vous le dites vous-même (ce qui prouve qu'il existe quand même entre nous des points de convergences). (...)" "(...) Si beaucoup rejoignent aujourdhui les rangs de ces analyses critiques, c'est que les impacts négatifs de la mondialisation commencent seulement à se faire sentir avec force et qu'il faut se rendre à l'évidence que l'ouverture des marchés, même si vos économistes peuvent vous calculer le pourcentage théorique d'augmentation du revenu par habitant qu'elle peut produire, a eu dans beaucoup de pays des effets redoutables, parce qu'elle a dû souvent s'accompagner de mesures d'ajustement structurel aux conséquences sociales désastreuses. D'ailleurs est-il encore bien nécessaire de rappeler que le développement n'est pas seulement économique et que ses principaux indicateurs classiques (PNB, production, consommation, ...) sont de piètres mesures du développement humain et social qui devrait toujours rester l'objectif prioritaire (...). Michel Loriaux ajoute : " (...) Les questions que vous posez et les propositions d'interventions que vous formulez, à la fin de votre communiqué, sont stimulantes (renouveler le G8 avec une meilleure représentativité des associations du Sud, faire examiner les décisions européennes à la lumière de leur incidence sur la situation des plus démunis, repenser les principes d'un nouvel ordre du monde plus éthique, etc.). Elles pourraient même probablement soulever l'enthousiasme communicatif des anti-mondialistes. Mais à condition bien sûr que ce ne soit pas une fois de plus un leurre pour tromper la vigilance de ceux qui sont persuadés que les inégalités ne se résorbent pas, mais s'accroissent continuellement, (...), et qu'il n'y aura aucun progrès éthique véritable aussi longtemps que la réalité d'une humanité à deux niveaux (supérieur et inférieur), n'aura pas été démentie dans les faits et les attitudes et pas seulement à travers un flot de bonnes intentions plus ou moins crédibles et respectables.(...)

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