Thème

Depuis la chute du mur de Berlin, les interventions militaires d’envergure se sont multipliées à travers le monde. Si le droit international est souvent invoqué pour les justifier, la raison humanitaire est également un argument de plus en plus prisé et qui laisse supposer que l’intérêt de populations en difficulté serait devenu un des moteurs essentiels des machines militaires. Dès lors, le soldat serait-il en passe de devenir un humanitaire en treillis ? Par-delà le discours humaniste des ministères de la Défense, le rôle des armées a-t-il réellement changé ? Si oui, il convient d’examiner l’impact de ces pratiques sur l’action humanitaire civile et leurs conséquences pour les populations cibles.





Humanitaires et forces armées,
des relations confuses

par Christophe Wasinski
Assistant à l'ULB (REPI), Maître de conférence FUNDP,
membre du RMES*


Il existe aujourd’hui une sorte de consensus européen sur l’histoire des forces armées de ces dernières décennies. Ce consensus passe par l’affirmation d’une évolution dans leur rôle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De combattant, le militaire serait devenu une sorte de policier international, voire un membre de la « communauté de l’humanitaire ». La perception de cette évolution n’est pas neuve. On la retrouvait déjà dans le concept sociologique de constabulary force des années 1960 désignant la fonction policière des soldats. Dans le contexte de la guerre froide, les armes atomiques et nucléaires sont devenues dissuasives et ont contribué à limiter l’escalade des guerres. Cependant, nombre de conflits souvent qualifiés de « limités » voient le jour, entre autres avec le phénomène de décolonisation. Parallèlement, le Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), en accord avec ses statuts, cherche à « gérer » ces violences. Bien entendu, l’histoire de cette évolution doit se lire en gardant à l’esprit la compétition que se livrent les Etats-Unis et l’Union soviétique. Ainsi, lorsque, sous la bannière de l’ONU, des troupes sont déployées en Corée en 1950, on a affaire à une véritable opération militaire. L’Occident est parvenu à instrumentaliser l’organisation internationale à son profit.

Mais ce sont surtout les fonctions assurées par les missions d’observateurs militaires de l’ONU suite aux conflits israélo-arabe et pakistano-indien qui marquent le changement en cours. Elles sont d’ailleurs suivies par une série d’autres interventions relativement similaires pendant le reste de la guerre froide. Les hommes déployés ont le plus souvent pour tâche d’observer le respect de cessez-le-feu ou de l’intégrité territoriale, de servir de tampon entre les forces en présence, de veiller au bon déroulement du retrait d’unités impliquées sur le terrain, etc. Ces opérations dites de première génération impliquent la neutralité du contingent envoyé par l’ONU et le consentement des belligérants. L’armement y est également réduit. 

Avec la fin de la guerre froide, une deuxième génération de missions s’impose. Ce sont des missions se déroulant dans un environnement plus hostile, employant des moyens nettement plus imposants, réalisant des tâches beaucoup plus nombreuses (démobilisation des forces en présence, assistance au processus électoral, déminage, etc.) avec l’aide non seulement de militaires, mais aussi de civils. Alors que la première génération de missions visait à maintenir la paix, la seconde veut mettre en œuvre les conditions de son aboutissement. On passe donc du peace-keeping au peace-making. Plus encore, ces missions se caractérisent maintenant par des efforts de reconstruction (ou de construction) étatique – ce que les Anglo-Saxons nomment nation-building – comme ce fut le cas au Salvador ou au Mozambique.

Enfin, les analystes considèrent que l’on a assisté à l’émergence d’une troisième génération de missions. Celles-ci font un usage plus conséquent de la force en tentant d’imposer la paix (peace-enforcement). Elles sont exécutées par des organisations de sécurité régionale, comme l’OTAN, éventuellement sans mandant onusien clair (Kosovo). Toutefois, ces opérations comportent aussi des tâches de nation-building et de peace-keeping des première et deuxième générations.

Au final, la perception du rôle policier du soldat s’est donc affirmée, avec une nette accentuation depuis la fin de la guerre froide. Ce rôle s’est trouvé renforcé par les tâches humanitaires que les militaires remplissent de plus en plus souvent. Par ce biais, les forces armées ont commencé à occuper un terrain naguère perçu comme strictement réservé aux organisations non gouvernementales (ONG) et aux agences civiles dépendant d’organisations régionales et internationales dans des opérations dont la complexité ne cesse de s’accroître. Ces éléments contextuels étant posés, il convient maintenant de se demander ce qu’il en est des cultures des deux type d’acteurs impliqués.


Culture militaire versus culture humanitaire ? 1

Les militaires et les humanitaires civils ont donc été amenés à coopérer plus étroitement, en particulier depuis les années 1990. Toutefois, l’existence de cultures différentes, de stéréotypes, de perceptions divergentes a pu rendre certaines coopérations difficiles. De manière quelque peu brutale, les membres des ONG ont pu considérer les militaires comme rigides, autoritaires, conservateurs, impatients, arrogants, méfiants à l’égard des civils, obnubilés par la sécurité, etc. A contrario, les militaires ont pu voir dans les membres des ONG des contestataires surgis des années 1960, permissifs, peu ponctuels, inefficaces, anarchiques, sans discipline et… antimilitaristes.

Au début des années 1990, surtout aux Etats-Unis, les soldats ont été confrontés aux opérations à implications humanitaires dans un contexte manquant de clarté. Malgré l’évolution sociohistorique des forces armées soulignée auparavant, il ne faut pas oublier que, sur le terrain, ces missions sont souvent vécues comme de véritables missions de guerre. Les hommes sont munis de gilets de protection et vivent dans des casemates faites de sacs de sable. Quant aux problèmes de santé psychologique rencontrés par les soldats, ils ressemblent parfois à ceux des situations de combat « pures et dures ». La frontière entre les missions militaires classiques et celles de maintien de la paix et humanitaires n’est pas toujours évidente. Il est également vrai que des officiers restent culturellement rétifs à ce genre d’opérations peu « héroïco-épiques ».

Si certaines représentations évoquées ne contribuèrent pas toujours au rapprochement entre les sphères militaires et humanitaires, les évènements sur le terrain, eux, jouèrent un rôle plus substantiel. Dans diverses situations (Rwanda, Tchétchénie, Soudan, etc.), des travailleurs humanitaires ont été menacés, éventuellement tués, rançonnés, bombardés, etc. (en fait, des membres des ONG possèdent probablement plus d’expérience au feu que nombre de militaires aujourd’hui). Parallèlement, les militaires ont acquis une meilleure idée de ce qu’étaient les opérations humanitaires et ont même pu y trouver des satisfactions professionnelles et personnelles réelles. Progressivement, l’idée d’une coopération plus étroite avec les soldats s’affirma.

Logiquement, le principal contentieux potentiel entre les deux acteurs reste l’attitude face à la violence et à la souffrance. Alors que les membres des organisations humanitaires luttent pour la réduction de la souffrance – et donc aussi de la violence – ils se trouvent dans une position fort différente des militaires. Si ces derniers participent aux opérations humanitaires, ils n’en continuent pas moins à s’entraîner à combattre.

Par ailleurs, on ne peut oublier que les militaires disposent de leur propre agenda en matière d’intervention. Celui-ci leur est fixé par les autorités politiques. Ce principe de soumission du militaire au politique est l’un des fondements du respect de la démocratie. Les tâches qu’ils exerceront peut aller dans le sens désiré par les ONG, mais peut aussi s’y opposer partiellement, voire complètement. Même sous leurs dehors anodins, les actions militaires de CIMIC (coopération civilo-militaire), comme la coordination de la distribution de ressources ou l’aide médicale, répondent à des impératifs qui se veulent centralisés. Elles peuvent aussi être assez explicitement liées à du PSYOP (opération de guerre psychologique).

Enfin, les ONG devront éviter de se servir des militaires dans un but étroitement publicitaire. La présence des militaires assure en effet généralement un meilleure couverture médiatique qui est elle-même un élément essentiel pour obtenir des subsides.

En conclusion, le monde de l’humanitaire et les forces armées devront prendre acte des éventuelles limites à leur coopération. Mais ils ne devront pas non plus oublier que par delà leurs différences identitaires, ils partagent souvent d’essentielles caractéristiques comme la recherche d’une vie « aventureuse » ou une conception du service « public ».


Nous et les Autres

Outre la question des rapports exclusifs entre les univers militaire et humanitaire, il convient d’élargir l’interrogation aux rapports de ces acteurs avec les personnes qu’ils désirent aider. De façon plutôt perturbante, la littérature sur le sujet paraît moins développée que celle qui concerne les questions précédemment abordées. Certes, on apprend que les travailleurs humanitaires auront intérêt à se mélanger aux populations locales et que ceci constituera certainement un élément central pour élaborer une relation de confiance dans le travail avec les locaux. On apprend aussi que les militaires, eux, auront moins d’opportunités de se lier avec les personnes qu’ils désirent secourir, car le temps de leurs opérations est habituellement plus limité que celui des ONG. Les limitations temporelles de leurs rotations préviennent également une fraternisation trop poussée. Mais par-delà ces considérations générales, il existe régulièrement un silence, dans la recherche, sur la façon dont les bénéficiaires perçoivent l’aide humanitaire, les membres des forces armées, les ONG et le reste du personnel humanitaire. Bizarre prétention que de vouloir analyser l’efficacité des opérations humanitaires sans demander l’avis des principaux intéressés !

Des pistes ont cependant été ouvertes à ce sujet. Tout d’abord, selon certains, les instances de l’ONU, civiles et militaires, mais principalement militaires, auraient tout intérêt, lors des opérations humanitaires, à former un Nous collectif séparé des Autres (les gens vivant sur place) 2. Les opérations en question impliquent la mise sur pied de contingents multinationaux. Le sentiment d’identité commune serait essentiel au bon fonctionnement de ces contingents. A défaut de voir se forger une telle identité, le sentiment, de la part des indigènes, qu’il existe une cohésion pourrait suffire. Une forme de cloisonnement par rapport aux populations locales s’imposerait donc de la part des militaires (mais pas pour les ONG).

Ensuite, et de manière plus globale, il faut être conscient du fait que les missions humanitaires peuvent emporter dans leurs bagages une série de valeurs typiquement occidentales 3. Jusqu’à quel point ces opérations ne méritent-elles pas parfois de vieux qualificatifs tels que « mission civilisatrice », « fardeau de l’homme blanc » ou « néocolonialisme » ? Elles visent à la constitution – ou à la reconstitution – d’Etats démocratiques et libéraux avec des élections, une constitution, des libertés civiles, les droits de l’homme et une économie de marché. Certes, nombre de caractéristiques sont sûrement positives et demandées localement. Mais, il n’en reste pas moins que l’entreprise prend des allures de mise sur pied de structures étatiques étroitement calquées sur les standards exclusivement déterminés par l’Occident 4. En fait, selon une vision critique, les opérations humanitaires ne seraient qu’un succédané de celles menées de concert par les puissances européennes au XIXe siècle pour lutter contre la piraterie ou gérer des territoires laissés à l’abandon par les reflux de l’Empire ottoman. Plus encore, ces missions sont aujourd’hui menées par une « nébuleuse » d’acteurs privés et régionaux qui ont tendance à marginaliser le rôle plus « universel » de l’ONU. D’aucuns y voient un effort occidental pour maintenir une position prééminente face à une périphérie faible au Sud. En d’autres mots encore, la souveraineté de ceux que l’on aide leur serait finalement dérobée par les missions humanitaires...

Par ce biais se trouvent posées les questions de l’imposition de la démocratie et de l’élaboration d’un ordre international étatique alors que d’autres sortes d’organisations sociopolitiques conviendraient peut-être mieux sur place. Sur le fond, le problème n’est pas tant la volonté d’aider que la façon dont on s’y prend. En effet, ne pas être suffisamment à l’écoute des destinataires de tout type d’aide, n’est-ce pas s’exposer à rendre cette aide caduque ? Dans nombre de cas, la critique vaut autant pour les efforts militaires que pour ceux des ONG.
Cela ramène à la nature d’un projet historique occidental qui recherche l’assimilation de l’Autre et non son acceptation tel qu’il est 5.

Christophe Wasinski
*
www.rmes.be


1 A ce propos, on lira avec intérêt David R. Segal, Mady Wechsler et Dana P. Eyre, “The Social Construction of Peacekeeping in America”, Sociological Forum, vol. 7, n°1, mars 1992, pp. 121-136; Christopher Dandeker et James Gow, “Military Culture and Strategic Peacekeeping”, Small Wars and Insurgency, vol. 10, n°2, automne 1999, pp. 58-79; Donna Wilson, “Strange Bedfellows: NGOs and the Military in Humanitarian Crises”, The International Journal of Peace Research, vol. 7, n°2, 2002. (www.gmu.edu/academic/ijps/vol7_2/Winslow.htm).
2 Amitav Ghosh, “The Global Reservation: Note toward an Ethnography of International Peacekeeping”, Cultural Anthropology, vol. 9, n°3, août 1994, pp. 412-422.
3 Roland Paris, “Peacekeeping and the Constraints of Global Culture”, European Journal of International Relations, vol. 9, n°3, 2003, pp. 441-473 ; Michael Pugh, “Peacekeeping and Critical Theory”, International Peacekeeping, vol. 11, n°1, printemps 2004, pp. 39-58.
4 Lire à ce propos Mohammed Ayoob, The Third World Security Predicament –State Making, Regional Conflict and the International System, Boulder, Lynne Rienner, 1995.
5 Voir par exemple Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique – La question de l’autre , Paris, Seuil, 1982, 278 p. ; Fernando Coronil, , “Beyond Occidentalism: Toward Non-imperial Geohistorical Categories”, Cultural Anthropology 11, n°1, 1996, pp. 51-87.



(c) François Henry / Colophon 2005





Le dilemme militaro - humanitaire

par
Katharine Derderian
Membre de Médecins sans frontrières.


« J’espère… que les citoyens d’Indonésie verront nos pilotes d’hélicoptères les aider et que notre système de valeurs en sortira renforcé… nous  pensons que [l’aide humanitaire] est dans l’intérêt de ces pays et elle est aussi dans notre intérêt. Elle permet d’assécher les mares d’insatisfaction qui pourraient donner naissance à des activités terroristes. » (Colin Powell, cité par AP, 4 janvier 2005)

Il n’y a rien de nouveau dans le fait que les armées et les Etats s’efforcent de contrôler ou manipuler l’aide pour servir des objectifs militaires ou politiques. Mais avec l’attention croissante portée par les médias aux zones de crise, avec l’accélération des interventions « humanitaires » dans le monde et la prétendue « guerre au terrorisme », la participation de l’armée à des missions de secours s’est diversifiée et joue aujourd’hui un rôle prépondérant aux yeux du public. Le résultat est qu’il reste de moins en moins de place pour une aide humanitaire indépendante, au détriment direct des populations dans le besoin.

L’appropriation de l’action humanitaire par l’armée prend des formes multiples, que ce soit dans l’intention de protéger les forces armées sur le terrain, de gagner la confiance de la population et/ou d’obtenir le soutien de son pays dans une intervention militaire. L’un des points de départ de cette situation réside dans le flou du vocabulaire, avec par exemple l’emploi du mot « humanitaire » pour qualifier les interventions militaires en Somalie, au Rwanda, dans les Balkans, au Timor Est ou en Afghanistan.

Cette confusion sémantique renvoie à une érosion bien réelle de la distinction entre les activités militaires et humanitaires sur le terrain. Des efforts de « cohérence » entre les programmes militaires, politiques et humanitaires se retrouvent dans les missions « intégrées » de maintien de la paix menées par les Nations unies dans quelque 20 ou 30 pays dans le monde. Avec la guerre contre le terrorisme, l’aide humanitaire est aussi devenue une part intégrante des opérations militaires, comme on l’a vu avec la création en 2003 de l’Office américain de reconstruction et d’assistance humanitaire (ORHA) avant le déclenchement de la guerre en Irak. L’ORHA a été implanté au Pentagone en vue de coordonner l’aide humanitaire et les missions militaires. La fusion des interventions politiques, militaires et humanitaires peut aboutir à l’exclusion de certains groupes de population, sous prétexte qu’ils se situent en dehors de limites d’acheminement de l’aide, et au renforcement des pressions exercées sur les ONG  par l’armée et les bailleurs de fonds pour les amener à servir de « relais ». En juillet 2003, à Mazar-I-Sharif, en Afghanistan, il est arrivé que le commandement militaire des forces britanniques de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Team – PRT) demande aux ONG de partager des informations stratégiques avec l’armée. En réponse aux protestations de certaines ONG, le représentant du Département britannique du développement international (Department for International Development – DFID) a précisé que « le fait de ne pas collaborer pourrait avoir des conséquences notables pour les allocataires de fonds du DFID 1. »

La coopération militaro-humanitaire directe et le recours à des escortes armées ou à des équipements militaires par les ONG risquent d’amener la population à considérer que les soldats et les acteurs humanitaires poursuivent les mêmes objectifs ou même qu’ils ne font qu’un. Cette confusion met en péril la sécurité des ONG et des populations auxquelles elles viennent en aide. En mai 1999, des réfugiés kosovars et des membres d’organisations ont essuyé des tirs d’artillerie dans les camps de Kukes, en Albanie, près de la frontière avec la Yougoslavie ; la présence de forces de l’OTAN pour administrer les camps en avaient fait des cibles pour les belligérants, mettant en danger la vie des réfugiés et la continuité de l’aide 2.

Dans la « guerre au terrorisme », la prise en charge de l’aide par l’armée va jusqu’à l’utilisation abusive de symboles humanitaires et à la conditionnalité de l’aide. En Afghanistan, pour leurs missions d’aide à la population, les soldats de la coalition portaient régulièrement des tenues civiles ou conduisaient des véhicules de couleur blanche qui faisaient penser à des organisations humanitaires 3. Des tactiques similaires ont été employées par des sociétés privées travaillant pour le compte de gouvernements impliqués dans le conflit, ce qui les rendait difficiles à distinguer des acteurs humanitaires indépendants. Toujours en Afghanistan, l’armée américaine a distribué des feuillets, dont certains affirmaient que les attaques contre la coalition compromettraient l’acheminement de l’aide et d’autres encourageaient la population locale à lui communiquer des informations stratégiques afin d’assurer « la continuation de l’approvisionnement en aide humanitaire 4 ». S’il est difficile d’établir un lien de causalité avec l’appropriation de l’action humanitaire par les militaires, la violence à l’encontre des acteurs humanitaires a connu une escalade dans ce contexte très tendu. Entre le début 2003 et la fin avril 2005, plus de 41 membres d’organisations humanitaires ont été tués, et beaucoup d’autres ont été victimes d’incidents portant atteinte à leur sécurité 5. Le 2 juin 2004, cinq volontaires de MSF, dont trois expatriés et deux Afghans, ont été assassinés dans la province de Badghis. Les meurtres ont été revendiqués par les Talibans qui, comme dans de nombreux cas semblables, accusaient les organisations humanitaires de collaborer avec la coalition ou les Etats-Unis. A la suite de cette attaque, MSF a dû se retirer d’Afghanistan après 24 années de présence sur le terrain – ce qui montre bien la précarité de l’aide d’urgence dans des contextes où l’assistance est conditionnée et récupérée par des intérêts extérieurs.

D’un point de vue humanitaire, ces évolutions représentent des violations du principe humanitaire qui ont des conséquences concrètes pour les acteurs sur le terrain et les populations auxquelles ils viennent en aide. En visant la « protection des troupes » ou la « conquête des cœurs et les esprits » des bénéficiaires et de leur propre opinion publique, les forces armées dispensent un aide qui n’est pas impartiale. Elle situe nécessairement les besoins de la population sur un plan secondaire par rapport à une stratégie politico-militaire plus vaste, ce qui entraîne un tri parmi les bénéficiaires de l’aide dans un pays donné et un choix biaisé des contextes humanitaires d’intervention dans le monde. La conditionnalité est une approche acceptable pour l’aide au développement, mais non dans les situations d’urgence où les vies des plus vulnérables pèsent dans la balance. Lorsqu’une intervention militaire est suivie d’une présence internationale prolongée, l’aide conditionnée est parfois utilisée comme un moyen de récompenser les alliés et de promouvoir les objectifs de l’intervention. De cette façon, l’ingérence militaire dans l’aide a un impact négatif sur la perception de la neutralité des acteurs humanitaires, compromettant ainsi leur sécurité physique et leur aptitude à venir en aide aux populations qui en ont besoin.

Pourtant, le droit international  prévoit la participation des armées aux efforts humanitaires. Selon les conventions de Genève, les Etats, les parties belligérantes ou les puissances d’occupation sont tenues de prêter assistance aux populations qui se trouvent sous leur contrôle 6, ce qui peut impliquer une participation militaire. Lorsque ces acteurs ne peuvent ou ne veulent pas s’occuper de l’assistance sur le terrain, ils sont obligés de garantir un accès aux missions humanitaires. Ce n’est donc pas l’organisation directe des secours par les militaires qui, en soi, pose problème, mais l’usage abusif du label et des symboles humanitaires pour ces activités. Les militaires ont un rôle à jouer, qui est clairement distinct de l’action humanitaire, et que les autres acteurs ne sont pas en mesure de tenir. Il s’agit notamment du maintien de la paix, du maintien de l’ordre, des missions de renseignement, de la fourniture d’informations de sécurité aux acteurs humanitaires, de la logistique à grande échelle et d’autres activités comme la sécurisation du territoire, le déminage, le désarmement et la démobilisation.

Eu égard aux capacités particulières de l’armée et aux risques sérieux qui découlent de son intervention dans l’aide à la population, quelle place reste-t-il pour la coopération militaro-humanitaire ? Cette coopération pourrait aller de la communication et l’échange d’informations non stratégiques à des formes d’interactions de plus en plus complexes, comme le soutien logistique, la coordination, la sécurisation, les appels à une intervention militaire ou la collaboration directe dans le cadre d’opérations « conjointes ». Concrètement, les relations entre les militaires et les acteurs humanitaires doivent être appréciées au cas par cas. Quel est le contexte : conflit, post-conflit, catastrophe naturelle ou une combinaison de plusieurs types de situation ? Quel est le mandat de l’armée et son rôle en termes de droit humanitaire ? Comment son action est-elle perçue par la population locale ? Dans toute coopération militaro-humanitaire, l’urgence des besoins doit être constamment mise en regard de l’impact à long terme sur la population concernée et de la possibilité, pour les acteurs humanitaires, de lui apporter une assistance sûre et efficace. Pourtant le dilemme persiste. Même lors de catastrophes naturelles comme le tsunami en Asie, les secours ont pu donner l’impression de s’inscrire dans la lutte contre le terrorisme.

Comment apporter une assistance tout en évitant l’instrumentalisation de l’aide par les forces armées en présence dans un conflit ? La garantie la plus fiable est la préservation d’un espace humanitaire : la possibilité pour les acteurs humanitaires indépendants d’évaluer librement les besoins, de fournir une aide et d’en assurer le suivi dans le temps.

Pour les armées comme pour les acteurs politiques, la meilleure façon de soutenir l’aide à la population serait de respecter et de renforcer cet espace humanitaire… Mais soyons réalistes : leurs intérêts s’étendront toujours au-delà des besoins immédiats de la population. Rien n’empêchera jamais totalement l’utilisation tactique de l’aide à des fins militaires ou politiques, ni la manipulation et les attaques dirigées vers les acteurs humanitaires. Pour garantir leur capacité de réponse, il incombe aux organisations humanitaires de préserver leur indépendance en procédant à des analyses et des opérations dont les seuls critères sont les besoins de la population. Avec l’augmentation de la communication et des interconnections entre les crises, les organisations humanitaires se doivent de garder dans toutes leurs activités une approche cohérente caractérisée par la neutralité et l’indépendance.

Katharine Derderian

Article traduit de l'anglais par Emmanuel Scavée


1 Crisis of Humanitarianism: Donors and ‘Embedded NGOs’ share blame, Development Today 18 (2004).
2 The Kosovo Refugee Crisis : an independent evaluation of UNHCR’s emergency preparedness and response, UNHCR, 20 février 2000, p. 123.
3 Identify yourselves : Coalition soldiers in Afghanistan are endangering aid workers, Michelle Kelly et Morten Rostrup, The Guardian, 1er février 2002.
4
Coalition Forces Endanger Humanitarian Action in Afghanistan, Kenny Gluck, consultable à l’adresse http://www.msf.org/countries/page.cfm?articleid=409F102D-A77A-4C94-89E0A47D7213B4D5.
5 Humanitarianism Sacrificed : Integration’s False Promise, Nicolas de Torrenté, Ethics & International Affairs, 18.2, 2004, p. 6.
6
Dictionnaire Pratique du Droit Humanitaire, Françoise Bouchet-Saulnier, La Découverte, 1998, pp.346-350.



Bibliographie

  • A bridge too far : aid agencies and the military in humanitarian response, Jane Barry et Anna Jeffreys, Humanitarian Practice Network paper 37, janvier 2002.
  • Militaires Humanitaires : À chacun son rôle. Cohérence et incohérences des opérations militaro-humanitaires, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), Bruxelles, Éditions Grip, 2002.
  • Civil Military Relationship in Complex Emergencies, Interagency Standing Committee (IASC), 28, juin 2004.
  • Military involvement in refugee crises : a positive evolution ?, Fiona Terry, Lancet 357, 2001, pp. 1431-32.
  • Humanitarian Action under Attack : Reflections on the Iraq War, Nicolas de Torrenté, Harvard Human Rights Journal 17, printemps 2004, pp. 1-29.
  • L’humanitarianisme militaire une confusion mortelle, Fabrice Weissman, MSF International Activity Report, 2003-2004, pp. 7-11.


Retour au sommaire du dernier numéro en ligne