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Depuis la chute du mur de Berlin, les interventions militaires d’envergure se sont multipliées à travers le monde. Si le droit international est souvent invoqué pour les justifier, la raison humanitaire est également un argument de plus en plus prisé et qui laisse supposer que l’intérêt de populations en difficulté serait devenu un des moteurs essentiels des machines militaires. Dès lors, le soldat serait-il en passe de devenir un humanitaire en treillis ? Par-delà le discours humaniste des ministères de la Défense, le rôle des armées a-t-il réellement changé ? Si oui, il convient d’examiner l’impact de ces pratiques sur l’action humanitaire civile et leurs conséquences pour les populations cibles.
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Humanitaires et forces armées, des relations confuses par Christophe Wasinski Assistant à l'ULB (REPI), Maître de conférence FUNDP, membre du RMES* |
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Il existe aujourd’hui une sorte de consensus européen sur l’histoire des forces armées de ces dernières décennies. Ce consensus passe par l’affirmation d’une évolution dans leur rôle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De combattant, le militaire serait devenu une sorte de policier international, voire un membre de la « communauté de l’humanitaire ». La perception de cette évolution n’est pas neuve. On la retrouvait déjà dans le concept sociologique de constabulary force des années 1960 désignant la fonction policière des soldats. Dans le contexte de la guerre froide, les armes atomiques et nucléaires sont devenues dissuasives et ont contribué à limiter l’escalade des guerres. Cependant, nombre de conflits souvent qualifiés de « limités » voient le jour, entre autres avec le phénomène de décolonisation. Parallèlement, le Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), en accord avec ses statuts, cherche à « gérer » ces violences. Bien entendu, l’histoire de cette évolution doit se lire en gardant à l’esprit la compétition que se livrent les Etats-Unis et l’Union soviétique. Ainsi, lorsque, sous la bannière de l’ONU, des troupes sont déployées en Corée en 1950, on a affaire à une véritable opération militaire. L’Occident est parvenu à instrumentaliser l’organisation internationale à son profit. En conclusion, le monde de l’humanitaire et les forces armées devront prendre acte des éventuelles limites à leur coopération. Mais ils ne devront pas non plus oublier que par delà leurs différences identitaires, ils partagent souvent d’essentielles caractéristiques comme la recherche d’une vie « aventureuse » ou une conception du service « public ».
Christophe Wasinski 1 A ce propos, on lira avec intérêt David R. Segal, Mady Wechsler et Dana P. Eyre, “The Social Construction of Peacekeeping in America”, Sociological Forum, vol. 7, n°1, mars 1992, pp. 121-136; Christopher Dandeker et James Gow, “Military Culture and Strategic Peacekeeping”, Small Wars and Insurgency, vol. 10, n°2, automne 1999, pp. 58-79; Donna Wilson, “Strange Bedfellows: NGOs and the Military in Humanitarian Crises”, The International Journal of Peace Research, vol. 7, n°2, 2002. (www.gmu.edu/academic/ijps/vol7_2/Winslow.htm). 2 Amitav Ghosh, “The Global Reservation: Note toward an Ethnography of International Peacekeeping”, Cultural Anthropology, vol. 9, n°3, août 1994, pp. 412-422. 3 Roland Paris, “Peacekeeping and the Constraints of Global Culture”, European Journal of International Relations, vol. 9, n°3, 2003, pp. 441-473 ; Michael Pugh, “Peacekeeping and Critical Theory”, International Peacekeeping, vol. 11, n°1, printemps 2004, pp. 39-58. 4 Lire à ce propos Mohammed Ayoob, The Third World Security Predicament State Making, Regional Conflict and the International System, Boulder, Lynne Rienner, 1995. 5 Voir par exemple Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique La question de l’autre , Paris, Seuil, 1982, 278 p. ; Fernando Coronil, , “Beyond Occidentalism: Toward Non-imperial Geohistorical Categories”, Cultural Anthropology 11, n°1, 1996, pp. 51-87. |
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![]() (c) François Henry / Colophon 2005 |
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Le dilemme militaro - humanitaire par Katharine Derderian Membre de Médecins sans frontrières. « J’espère… que les citoyens d’Indonésie verront nos pilotes d’hélicoptères les aider et que notre système de valeurs en sortira renforcé… nous pensons que [l’aide humanitaire] est dans l’intérêt de ces pays et elle est aussi dans notre intérêt. Elle permet d’assécher les mares d’insatisfaction qui pourraient donner naissance à des activités terroristes. » (Colin Powell, cité par AP, 4 janvier 2005) Il n’y a rien de nouveau dans le fait que les armées et les Etats s’efforcent de contrôler ou manipuler l’aide pour servir des objectifs militaires ou politiques. Mais avec l’attention croissante portée par les médias aux zones de crise, avec l’accélération des interventions « humanitaires » dans le monde et la prétendue « guerre au terrorisme », la participation de l’armée à des missions de secours s’est diversifiée et joue aujourd’hui un rôle prépondérant aux yeux du public. Le résultat est qu’il reste de moins en moins de place pour une aide humanitaire indépendante, au détriment direct des populations dans le besoin. L’appropriation de l’action humanitaire par l’armée prend des formes multiples, que ce soit dans l’intention de protéger les forces armées sur le terrain, de gagner la confiance de la population et/ou d’obtenir le soutien de son pays dans une intervention militaire. L’un des points de départ de cette situation réside dans le flou du vocabulaire, avec par exemple l’emploi du mot « humanitaire » pour qualifier les interventions militaires en Somalie, au Rwanda, dans les Balkans, au Timor Est ou en Afghanistan. Cette confusion sémantique renvoie à une érosion bien réelle de la distinction entre les activités militaires et humanitaires sur le terrain. Des efforts de « cohérence » entre les programmes militaires, politiques et humanitaires se retrouvent dans les missions « intégrées » de maintien de la paix menées par les Nations unies dans quelque 20 ou 30 pays dans le monde. Avec la guerre contre le terrorisme, l’aide humanitaire est aussi devenue une part intégrante des opérations militaires, comme on l’a vu avec la création en 2003 de l’Office américain de reconstruction et d’assistance humanitaire (ORHA) avant le déclenchement de la guerre en Irak. L’ORHA a été implanté au Pentagone en vue de coordonner l’aide humanitaire et les missions militaires. La fusion des interventions politiques, militaires et humanitaires peut aboutir à l’exclusion de certains groupes de population, sous prétexte qu’ils se situent en dehors de limites d’acheminement de l’aide, et au renforcement des pressions exercées sur les ONG par l’armée et les bailleurs de fonds pour les amener à servir de « relais ». En juillet 2003, à Mazar-I-Sharif, en Afghanistan, il est arrivé que le commandement militaire des forces britanniques de reconstruction provinciale (Provincial Reconstruction Team PRT) demande aux ONG de partager des informations stratégiques avec l’armée. En réponse aux protestations de certaines ONG, le représentant du Département britannique du développement international (Department for International Development DFID) a précisé que « le fait de ne pas collaborer pourrait avoir des conséquences notables pour les allocataires de fonds du DFID 1. » La coopération militaro-humanitaire directe et le recours à des escortes armées ou à des équipements militaires par les ONG risquent d’amener la population à considérer que les soldats et les acteurs humanitaires poursuivent les mêmes objectifs ou même qu’ils ne font qu’un. Cette confusion met en péril la sécurité des ONG et des populations auxquelles elles viennent en aide. En mai 1999, des réfugiés kosovars et des membres d’organisations ont essuyé des tirs d’artillerie dans les camps de Kukes, en Albanie, près de la frontière avec la Yougoslavie ; la présence de forces de l’OTAN pour administrer les camps en avaient fait des cibles pour les belligérants, mettant en danger la vie des réfugiés et la continuité de l’aide 2. Dans la « guerre au terrorisme », la prise en charge de l’aide par l’armée va jusqu’à l’utilisation abusive de symboles humanitaires et à la conditionnalité de l’aide. En Afghanistan, pour leurs missions d’aide à la population, les soldats de la coalition portaient régulièrement des tenues civiles ou conduisaient des véhicules de couleur blanche qui faisaient penser à des organisations humanitaires 3. Des tactiques similaires ont été employées par des sociétés privées travaillant pour le compte de gouvernements impliqués dans le conflit, ce qui les rendait difficiles à distinguer des acteurs humanitaires indépendants. Toujours en Afghanistan, l’armée américaine a distribué des feuillets, dont certains affirmaient que les attaques contre la coalition compromettraient l’acheminement de l’aide et d’autres encourageaient la population locale à lui communiquer des informations stratégiques afin d’assurer « la continuation de l’approvisionnement en aide humanitaire 4 ». S’il est difficile d’établir un lien de causalité avec l’appropriation de l’action humanitaire par les militaires, la violence à l’encontre des acteurs humanitaires a connu une escalade dans ce contexte très tendu. Entre le début 2003 et la fin avril 2005, plus de 41 membres d’organisations humanitaires ont été tués, et beaucoup d’autres ont été victimes d’incidents portant atteinte à leur sécurité 5. Le 2 juin 2004, cinq volontaires de MSF, dont trois expatriés et deux Afghans, ont été assassinés dans la province de Badghis. Les meurtres ont été revendiqués par les Talibans qui, comme dans de nombreux cas semblables, accusaient les organisations humanitaires de collaborer avec la coalition ou les Etats-Unis. A la suite de cette attaque, MSF a dû se retirer d’Afghanistan après 24 années de présence sur le terrain ce qui montre bien la précarité de l’aide d’urgence dans des contextes où l’assistance est conditionnée et récupérée par des intérêts extérieurs. D’un point de vue humanitaire, ces évolutions représentent des violations du principe humanitaire qui ont des conséquences concrètes pour les acteurs sur le terrain et les populations auxquelles ils viennent en aide. En visant la « protection des troupes » ou la « conquête des cœurs et les esprits » des bénéficiaires et de leur propre opinion publique, les forces armées dispensent un aide qui n’est pas impartiale. Elle situe nécessairement les besoins de la population sur un plan secondaire par rapport à une stratégie politico-militaire plus vaste, ce qui entraîne un tri parmi les bénéficiaires de l’aide dans un pays donné et un choix biaisé des contextes humanitaires d’intervention dans le monde. La conditionnalité est une approche acceptable pour l’aide au développement, mais non dans les situations d’urgence où les vies des plus vulnérables pèsent dans la balance. Lorsqu’une intervention militaire est suivie d’une présence internationale prolongée, l’aide conditionnée est parfois utilisée comme un moyen de récompenser les alliés et de promouvoir les objectifs de l’intervention. De cette façon, l’ingérence militaire dans l’aide a un impact négatif sur la perception de la neutralité des acteurs humanitaires, compromettant ainsi leur sécurité physique et leur aptitude à venir en aide aux populations qui en ont besoin. Pourtant, le droit international prévoit la participation des armées aux efforts humanitaires. Selon les conventions de Genève, les Etats, les parties belligérantes ou les puissances d’occupation sont tenues de prêter assistance aux populations qui se trouvent sous leur contrôle 6, ce qui peut impliquer une participation militaire. Lorsque ces acteurs ne peuvent ou ne veulent pas s’occuper de l’assistance sur le terrain, ils sont obligés de garantir un accès aux missions humanitaires. Ce n’est donc pas l’organisation directe des secours par les militaires qui, en soi, pose problème, mais l’usage abusif du label et des symboles humanitaires pour ces activités. Les militaires ont un rôle à jouer, qui est clairement distinct de l’action humanitaire, et que les autres acteurs ne sont pas en mesure de tenir. Il s’agit notamment du maintien de la paix, du maintien de l’ordre, des missions de renseignement, de la fourniture d’informations de sécurité aux acteurs humanitaires, de la logistique à grande échelle et d’autres activités comme la sécurisation du territoire, le déminage, le désarmement et la démobilisation. Eu égard aux capacités particulières de l’armée et aux risques sérieux qui découlent de son intervention dans l’aide à la population, quelle place reste-t-il pour la coopération militaro-humanitaire ? Cette coopération pourrait aller de la communication et l’échange d’informations non stratégiques à des formes d’interactions de plus en plus complexes, comme le soutien logistique, la coordination, la sécurisation, les appels à une intervention militaire ou la collaboration directe dans le cadre d’opérations « conjointes ». Concrètement, les relations entre les militaires et les acteurs humanitaires doivent être appréciées au cas par cas. Quel est le contexte : conflit, post-conflit, catastrophe naturelle ou une combinaison de plusieurs types de situation ? Quel est le mandat de l’armée et son rôle en termes de droit humanitaire ? Comment son action est-elle perçue par la population locale ? Dans toute coopération militaro-humanitaire, l’urgence des besoins doit être constamment mise en regard de l’impact à long terme sur la population concernée et de la possibilité, pour les acteurs humanitaires, de lui apporter une assistance sûre et efficace. Pourtant le dilemme persiste. Même lors de catastrophes naturelles comme le tsunami en Asie, les secours ont pu donner l’impression de s’inscrire dans la lutte contre le terrorisme. Comment apporter une assistance tout en évitant l’instrumentalisation de l’aide par les forces armées en présence dans un conflit ? La garantie la plus fiable est la préservation d’un espace humanitaire : la possibilité pour les acteurs humanitaires indépendants d’évaluer librement les besoins, de fournir une aide et d’en assurer le suivi dans le temps. Pour les armées comme pour les acteurs politiques, la meilleure façon de soutenir l’aide à la population serait de respecter et de renforcer cet espace humanitaire… Mais soyons réalistes : leurs intérêts s’étendront toujours au-delà des besoins immédiats de la population. Rien n’empêchera jamais totalement l’utilisation tactique de l’aide à des fins militaires ou politiques, ni la manipulation et les attaques dirigées vers les acteurs humanitaires. Pour garantir leur capacité de réponse, il incombe aux organisations humanitaires de préserver leur indépendance en procédant à des analyses et des opérations dont les seuls critères sont les besoins de la population. Avec l’augmentation de la communication et des interconnections entre les crises, les organisations humanitaires se doivent de garder dans toutes leurs activités une approche cohérente caractérisée par la neutralité et l’indépendance. Katharine Derderian |
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1 Crisis of Humanitarianism: Donors and ‘Embedded NGOs’ share blame, Development Today 18 (2004). 2 The Kosovo Refugee Crisis : an independent evaluation of UNHCR’s emergency preparedness and response, UNHCR, 20 février 2000, p. 123. 3 Identify yourselves : Coalition soldiers in Afghanistan are endangering aid workers, Michelle Kelly et Morten Rostrup, The Guardian, 1er février 2002. 4 Coalition Forces Endanger Humanitarian Action in Afghanistan, Kenny Gluck, consultable à l’adresse http://www.msf.org/countries/page.cfm?articleid=409F102D-A77A-4C94-89E0A47D7213B4D5. 5 Humanitarianism Sacrificed : Integration’s False Promise, Nicolas de Torrenté, Ethics & International Affairs, 18.2, 2004, p. 6. 6 Dictionnaire Pratique du Droit Humanitaire, Françoise Bouchet-Saulnier, La Découverte, 1998, pp.346-350. |
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