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Hugo Chavez,
leader populiste d'une démocratie imparfaite
Par Mabel Gonzalez Bustelo
Journaliste, analyste du Centre de recherche pour la paix
CIP-FUHEM à Madrid
Le Venezuela traverse une crise sociale et politique profonde ; sa société connaît une profonde fracture liée au personnage d’Hugo Chavez. La récolte des signatures nécessaires à la tenue, le 15 août, d’un référendum sur le maintien du président, est le dernier épisode d’une large série de mobilisations, de grèves et même d’un coup d’Etat en avril 2002, qui ont essayé de mettre fin au « chavisme ». Celui qui assumera le pouvoir après cette consultation devra faire face à de multiples défis : un seuil de pauvreté avoisinant 60%, un taux de violence élevé, une polarisation sociale aiguë et des institutions délégitimées. De plus, le gouvernement et l’opposition utilisent un discours violent qui aggrave le climat d’affrontement et l’instabilité.
Hugo Chavez fut démocratiquement élu président en 1998 et réélu en 2000 pour un nouveau mandat de 6 ans. Ex-officier de l’armée, il avait fomenté une tentative de coup d’Etat en 1992. Il créa ensuite le mouvement « Cinquième République » (MVR), conçu comme une force électorale indépendante et éloignée des partis politiques traditionnels. Il gagna les élections sur la promesse de mettre fin à la corruption et de s’attaquer aux injustices sociales, promesse surtout adressée aux classes les plus défavorisées et aux classes moyennes appauvries qui votèrent massivement pour lui. Le discrédit frappant les partis traditionnels, Action démocratique et COPEI, les scandales de corruption, la faillite financière de l’Etat et l’appauvrissement généralisé de la dernière décennie sont les autres facteurs expliquant son ascension.
En 1999, eurent lieu les diverses consultations destinées à la « refondation de la République » et une nouvelle Constitution élargissant les pouvoirs présidentiels fut approuvée. Chavez a imposé un style personnaliste et une rhétorique inspirée par Bolivar, à tendance messianique. Il a tout mis en œuvre pour s'assurer le soutien direct des citoyens, s'exprimant dans le programme télévisuel hebdomadaire « Allô Président », visitant les zones marginalisées et mettant sur pieds le plan Bolivar, un programme d'assistance des forces armées visant à soulager la pauvreté. Ses décisions et sa rhétorique furent contestés dès le début. En 2001, quelques-uns uns de ses anciens alliés lui retirèrent leur soutien et rejoignirent l’opposition. Cette même année, ces secteurs d’opposition, les partis politiques traditionnels, les médias privés, quelques grandes entreprises (spécialement la compagnie pétrolière d’Etat pétroles du Venezuela SA, PDVSA) et le principal syndicat (CTV) entamèrent les mobilisations pour démettre Chavez de ses fonctions.
Les mesures les plus contestées dans certains secteurs sont la Loi agraire et les changements dans la politique pétrolière. La première prétend impulser la réforme agraire en établissant un impôt sur les terres inexploitées et en donnant la possibilité d’exproprier leurs propriétaires, en interdisant qu’une personne possède plus de 5 000 hectares et en récupérant les terres de l’Etat occupées illégalement pour les répartir entre les paysans. L’objectif est de distribuer 2 millions d’hectares, mais le processus a rencontré de grandes difficultés à cause de l’inefficacité des organismes chargés de son application, de la complicité de nombreux fonctionnaires avec les grands propriétaires et de l’opposition frontale de ces derniers se concrétisant parfois violemment envers les paysans. (1)
La seconde, la Loi organique sur les hydrocarbures, opposa Chavez à la direction de la PDVSA, la plus grande entreprise d’Amérique Latine. Dans les années 90, cette direction était parvenue à contrôler l’élaboration de la politique pétrolière, l’utilisant pour favoriser le capital transnational. Cela provoqua une réduction des recettes fiscales de l’Etat et un affrontement avec les membres de l’OPEP sur cette politique de défense des volumes plutôt que de soutien des prix. (2) Les mesures de Chavez visaient à récupérer les recettes fiscales et le contrôle du capital national, ainsi qu'à opérer un réalignement sur l’OPEP. La nomination de la nouvelle direction fut le détonateur d’une grève de plusieurs mois. La marche du 11 avril 2002, à l’initiative de la Fédération des chambres patronales et du syndicat CTV, prétendait soutenir les positions de la PDVSA dans ce conflit. Elle aboutit à un coup d’Etat qui démit Chavez de la présidence durant 48 heures. L’influence possible des USA sur ce coup d’Etat n’a jamais été éclaircie (bien qu’ils semblent cependant financer l’opposition). (3) Pour les USA, le Venezuela est un enjeu stratégique car il est son troisième fournisseur de pétrole. Washington est gêné par les critiques de Chavez sur la globalisation néolibérale et l’unilatéralisme des USA, par ses appels à l’intégration de l’Amérique Latine et à un monde multipolaire.
Les deux camps ont clos cet épisode sur des promesses de dialogue et en mai 2003, la Coordination démocratique (qui englobe les principaux groupes d’opposition) et le gouvernement s’entendirent pour « chercher une solution constitutionnelle, pacifique, démocratique et électorale » à la crise. Depuis lors, le principal objectif de l’opposition a été d’obtenir les signatures pour le référendum révocatoire du 15 août. Mais la polarisation et l’intolérance ont persisté, ainsi que le climat d’affrontement dans la rue (grèves, manifestations et parfois sévère répression) et dans les médias. Les médias privés soutiennent l’opposition, les médias publics, le gouvernement. Tous utilisent un discours tellement radicalisé que les organisations vénézuéliennes des Droits de l’homme (telles Human Rights Watch et Amnesty International) leur ont rappelé leur responsabilité de ne pas attiser la violence. L’état de la liberté de la presse est contradictoire : il n’y a pas de censure préalable et la loi garantit le droit à l’information, bien que, avec la polarisation régnante, certains journalistes aient été traqués et assassinés. Selon Javier Bernabé, de « l’Institut de défense du journalisme et d’analyse internationale » (IPPAI), les médias vénézuéliens ont joué un rôle d’intervenants politiques, pas d’informateurs. Ce qui a augmenté la violence verbale et la réaction démesurée du gouvernement dans certains cas. Mais il suffit de lire les médias écrits et de regarder les chaînes de télévision antichavistes pour comprendre que l’information passe au dernier plan par rapport à l’opinion sans nuance, l’usage constant d’adjectifs péjoratifs et les insultes directes, comme cela ne s'est jamais vu dans aucun pays européen.
L’éternel retour des populismes en Amérique Latine
Chavez représente la tradition populiste latino-américaine, un phénomène enraciné dans le XIXe siècle et qui s’exprima avec force à travers des figures comme Juan Domingo Peron en Argentine ou Getulio Vargas au Brésil. Des leaders et des mouvements qui furent et demeurent - des représentants des plus défavorisés, des classes moyennes montantes et des militaires d'origine non aristocratique face aux oligarchies traditionnelles. Cette opposition ne fut jamais ni radicale ni de fond mais dans la plupart des cas, rhétorique. Elle engendra pourtant de véritables haines et elle continue à les provoquer. Les nouveaux populismes sont basés sur les mêmes problèmes que les anciens (principalement l’abîme entre pauvres et riches) et présentent certaines similitudes (émergence de secteurs militaires non oligarchiques, comme pour Chavez ou Lucio Guttierez en Équateur). Il n’existe pas aujourd’hui d’alternative aux importations ni de bourgeoisie nationale ascendante désirant prendre le contrôle des ressources du pays pour favoriser le développement, mais des élites liées à la globalisation et au modèle néolibéral s’opposant frontalement à tout virage dans cette direction. Ceci génère parfois des chocs d’une grande virulence, comme au Venezuela où les élites et une grande partie de la classe moyenne s’opposent à Chavez. Ce dernier conserve une partie de ses soutiens, surtout dans les classes les plus défavorisées qui bénéficient des projets sociaux et qui continuent de croire, ou ont besoin de croire, à la rhétorique du président.
Les populismes réapparaissent continuellement en Amérique Latine à cause du discrédit et de la fragilité de quelques démocraties qui ne garantissent pas l’exercice des droits et n’apportent pas de solution à la pauvreté et à l’exclusion, mais aussi parce qu’ils sont les héritiers de traditions qui ont façonné la culture politique de cette région. Ce sont des leaderships personnalisés et messianiques qui canalisent le mécontentement populaire envers les institutions et les partis traditionnels, très souvent inefficaces et corrompus, à travers un discours anti-élites et anti-politique faisant directement appel au peuple et défiant l’establishment. En général, ils ne remettent pas en cause l’ordre établi et, dans le contexte actuel, le cadre économique international leur laisse une marge de manœuvre très faible. Mais leurs caractéristiques se rattachent à une constante dans la construction des systèmes politiques latino-américains : les relations de l’individu avec l’Etat s’articulent à travers des réseaux clientélistes rendant possible l’accès aux biens, aux services et aux droits, c’est à dire à la citoyenneté. Les loyautés s’échangent contre des faveurs. Dans un certain sens, les populismes sont la prolongation de cette relation personnelle au-dessus des institutions et des voies établies, appelant à la relation directe entre le leader et le peuple.(4) Et, dans des contextes d’extrême exclusion et de désintégration sociale, ils régénèrent par leur discours un certain sens de l’identité nationale.
Chavez a repris des aspects des « vieux » populismes comme le nationalisme et l’anti-impérialisme, ainsi que des programmes en faveur des démunis et des éléments de démocratie participative. La portée et l’impact réel de ses réformes apparaissent cependant limités. Les privilèges et les structures du pouvoir économique continuent à être les mêmes. Le pétrole n’a pas été nationalisé et les corporations agissent pratiquement autant qu’avant, sauf dans le cas susmentionné du pétrole. Les modifications de la Constitution lui ont donné le pouvoir d’opérer des changements mais il ne l’a pas utilisé pleinement et, bien que les textes établissent des améliorations dans la protection des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, beaucoup n’ont pas été mises en pratique. La liberté d’expression est étendue mais le présidentialisme et le culte de l’image personnelle sont des tendances préoccupantes du point de vue des institutions démocratiques. Le fonctionnement du système judiciaire est toujours déficient et il règne un sentiment généralisé d’impunité. Le climat permanent de tension interne, dans tous les cas, ne favorise pas une avancée quelconque.
La figure de Chavez suscite des positions extrêmes mais son discours révolutionnaire apparaît plus rhétorique que réel. Cependant, ce n’est pas le dictateur que dénonce l’opposition mais le leader populiste d’une démocratie imparfaite depuis des décennies. La radicalité des positions reflète une lutte pour le pouvoir politique imprégnée d’un fort racisme envers Chavez. Son discours polarise ses fidèles, même hors du Venezuela, où sa rhétorique plaît à ceux qui s’opposent à la politique des USA et aux nationalistes latino-américains. Au contraire il gêne, pour la même raison, les USA et les démocraties occidentales.
En réalité, Hugo Chavez est le produit et le reflet de la fragilité de la démocratie vénézuélienne. Le même type de situation se retrouve dans d’autres pays du continent. C'est un contexte propice à faire surgir la tentation de remplacer des gouvernements sous la pression de la rue (comme ce fut le cas en octobre 2003 en Bolivie et plus récemment à Haïti). Au Venezuela, l’opposition ou une partie de celle-ci, semble tenter un coup d’Etat institutionnel par la mobilisation de la population afin d’imposer la démission du président. La paralysie d’un pays par les élites pour faire tomber un gouvernement a déjà été expérimentée au Chili de Salvador Allende avant le coup d’Etat de 1973. Les moyens de communication rendent actuellement la manipulation plus facile et ces objectifs plus aisément réalisables. Mais ils constituent un grave danger pour la survie de la démocratie.
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(1) Maurice Lemoine, « Ardua y decidida reforma agraria en Venezuela », Le Monde diplomatique, édition espagnole, octobre 2003. Selon Lemoine, plus de 70 paysans sont morts dans ces incidents violents.
(2) Voir Bernard Mommer « Venezuela : pétrole subversif », dans Economie et géopolitique du pétrole, Alternatives Sud, Vol II, N°2, CIP-FUHEM, 2003.
(3) Pour une analyse détaillée de ces événements et la question du pétrole, voir Steve Ellner et Fred Rosen, « The remarkable Fall and Rise of Hugo Chavez », et Luis Lander et Margarita Lopez-Maya, « Venezuela’s Oil Reform and Chavismo », dans NACLA Report of the Americas, Vol XXXVI, N°1, juillet-août 2002.
(4) Pour une histoire et une analyse des populismes voir Adrian Bonilla et Alexei Paez, «Populismo y caudillaje. Una vieja historia », dnas América Latina. Democracia, neoliberalismo, populismo. La Vanguardia Dossier, N°4, janvier-mars 2003.
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Le populisme
latino-américain
Par Adrian Bonilla & Alexei Paez
Professeurs à la FLACSO
(Facultad Latinoamerica de Ciencias Sociales) Equateur
La notion de populisme induit une série de relations politiques et de représentations du pouvoir et du peuple spécifiques à certaines réalités sociales, et ayant connu de multiples connotations au fil de l'histoire. Par exemple, l’archétype du populisme russe du XIXe siècle, qui marqua la littérature européenne durant 100 ans, n’a pas grand chose à voir avec l’idée du populisme générée par la science politique des USA. De même, le populisme latino-américain a aussi sa spécificité.
Ce phénomène dure depuis quelques décennies en Amérique latine. Au départ, il fut lié à la crise économique et aux ruptures sociales internes, en particulier au choc supposé entre « tradition » et « modernité » politique. C’est pourquoi le populisme a été la forme dominante de discours et de mobilisation politique en Amérique latine entre les années 30 et 60 du siècle passé. Les traditions sociologiques wébériennes, spécialement exprimées dans les études de Gino Germani (1) et Torcuato di Tella sur le populisme argentin, supposèrent que le populisme disparaîtrait face à l’avancée irréversible de la modernisation dans ces pays.
Origines du populisme en Amérique latine
Le début du XXe siècle marqua la détérioration du modèle agricole primitif d’Amérique latine (basé sur les exportations de céréales, de fruits, de viandes, de sucre et de métaux) et de la forme d’Etat qui y était associée : l’Etat libéral (2) et oligarchique (3). L’Etat fut utilisé par les élites comme un instrument ; il manquait d’indépendance face à celles-ci et son pouvoir était très limité. La naissance du populisme fut associée à un projet historique : la constitution du modèle d’Etat national populaire aux alentours de la première moitié du XXe siècle, résultat de la crise des années 30 et de la recherche d’options économiques et politiques pour cimenter les diverses classes sociales.
Dans les années 20 et 30, les processus d’intégration au marché mondial entraînent une croissance de l’urbanisation et de l’Etat. De nouveaux groupes sociaux apparaissent, exclus politiquement malgré leurs capacités d’organisation croissantes : ouvriers, artisans, professions libérales. L’expansion de la production et l’entrée en scène de nouvelles classes sociales génèrent des conflits dûs à une exclusion par un Etat oligarchique. La « question sociale » et les demandes d’ouverture du système politique et institutionnel deviennent prégnantes. Les partis de la gauche marxiste et les socialismes nationaux émergent à côté des partis libéraux, conservateurs et radicaux laïcs de la fin du XIXe siècle. Mais ces nouveaux partis, pour diverses raisons, ne parviennent pas à capter d’une manière cohérente les dimensions symboliques et les aspirations réelles des populations latino-américaines.
Indubitablement, la transformation des espaces urbains est aussi un phénomène très important. Le paysage physique se transforme ; Buenos Aires est une ville globale dans les années 30. Le développement vertigineux de Mexico et de Rio de Janeiro est l’épitomé de la cité cosmopolite d’alors. Le changement et les nouvelles identités politiques et urbaines génèrent une série de difficultés institutionnelles.
Les « masses populaires » font une irruption menaçante sur la scène latino-américaine des années 20, entraînant la construction de leaderships autoritaires basés discursivement sur l’antagonisme peuple-oligarchie : gouvernements de Getulio Vargas (1930-1945) (4) au Brésil et de Juan Domingo Peron (1946-1976) en Argentine, proclamations de Gaitan (1948) en Colombie, de Haya de la Torre au Pérou et de Velasco Ibarra (1936-1970) en Equateur.
Ainsi, l’Etat national populaire émerge dans les années 30 et 40. Il tente d’intégrer les « masses » dans le processus politique, au moyen de mécanismes verticaux, par des leaderships et des discours chargés de symboles faisant référence au peuple et à la nation, et par la participation active de la rue pour soutenir le processus.
Populisme, Etat et performance
La nation, pour l’Etat populiste, est conçue à partir d’un axe populaire. Un tripode politique se construit entre le patronat national tourné vers le marché interne, les travailleurs organisés et l’Etat. Cette nouvelle articulation sociale et politique tend à un modèle de développement orienté vers le marché national, très différent du précédent modèle.
L’épuisement, les contradictions et les graves problèmes de ce type d’Etat génèrent un vide historique. Un nouveau genre d’articulation au marché mondial apparaît alors en Amérique latine, ainsi qu’une nouvelle distribution interne du pouvoir, typique des années 70. C’est l’établissement de ce que Guillermo O’Donnell (5) appelle l’Etat bureaucratique autoritaire, caractérisé par la répression interne et une nouvelle orientation externe liée aux politiques économiques libérales.
Le populisme, et sa forme spécifique d’Etat, ne parvint pas à résoudre le dilemme des sociétés latino-américaines représentées comme des « républiques sans citoyens », marquées par le racisme et le mépris social, par l’exclusion systématique et par une démocratie réduite à un simple rituel électoral. La perception de l’image du pouvoir n’a pas substantiellement changé dans les 70 dernières années, bien que ses modalités et ses institutions aient évolué. Malgré les régimes autoritaires des années 70, le statu quo est un pont entre les anciens et les nouveaux chefs, entre l’ancien et le nouveau populisme latino-américain.
La pratique discursive dans laquelle s’enracine le populisme produit une série de conduites et d’images faisant appel à la notion de populaire. La performance et l’hyperbole du populisme latino-américain ne sont pas seulement formels ; ils constituent sa substance même, tant en campagne électorale que dans la démagogie des propositions. A en juger par les pratiques de représentation et les images électorales, tous les partis et les candidats, qu’ils soient néo-libéraux ou sociaux démocrates, recourent à un moment donné à des pratiques populistes.
L’aspect spectaculaire des pratiques populistes atteint un niveau inégalé en raison de la médiatisation des sociétés actuelles. Les médias génèrent un scénario où la totalité de la communication passe par des représentations et des mises en scène sociales, admises et répandues en permanence. Cela permet à l'image de primer sur les contenus des propositions idéologiques en compétition. Menem en Argentine, Bucaram en Equateur, Chavez au Venezuela sont des exemples emblématiques de leaderships mis en scène.
Cependant, si l'on analyse plus profondément leur discours, il s'avère que tous les populistes n’ont pas une identité homogène ; ils peuvent être de gauche ou de droite mais ce n’est pas le plus important. Le populisme produit un succédané de participation politique, s’exprimant rituellement dans la rue. Il génère le sentiment de pouvoir social, à travers l’image de communauté, comme au Pérou des années 90 de Fujimori, ou comme la sécurité démocratique d’Uribe en Colombie. Ce type de participation met en relief le contraste entre l’idée abstraite de « démocratie » et la réalité de l’injustice ; elle met en évidence et remet en question, bien qu'elle ne réforme pas nécessairement, l’exclusion dont font preuve les sociétés hiérarchisées en classes.
L’image communautaire générée par le populisme est basée sur des idées antagoniques tendant à légitimer des contenus autoritaires. Les iconographies de la lutte entre le « peuple » et l’« oligarchie », « nous » et « les autres », dans un contexte de démocratie insuffisante et inefficace, fertilisent le terrain de la confrontation. Cette confrontation s’est exacerbée en raison des caractéristiques récurrentes du leadership populiste : individualisé, extrêmement concentré, et pouvant faire référence à des images religieuses comme dans le messianisme de Peron et Evita, Menem et Bucaram, Fujimori, Uribe ou Chavez.
L’appareil électoral
C’est pour toutes ces raisons qu’une des caractéristiques principales du populisme contemporain est la prééminence du « mouvement » sur les structures formelles (parti ou syndicats). Des articulations informelles ont une fonction d’appareil électoral le moment venu. Ceci met encore plus en relief le caractère individuel du leadership populiste latino-américain, étant donné que le parti en général sert de simple dispositif électoral pleinement subordonné au chef qui définit les conduites, les politiques et les stratégies. La base idéologique se dissout dans la vigueur des images générées par le leadership.
L’appareil électoral peut fonctionner autour d’une dynamique d’échanges de telle sorte qu’il fut et qu’il demeure une caractéristique centrale de la politique latino-américaine. Le clientélisme implique une vision pragmatique de la politique, mais à travers des formes culturelles. Il entraîne une dynamique de productions sociales, régionales, ethniques, culturelles, avec de laborieux échanges entre les clientèles, les chefs locaux et le leader.
Lorsque les conditions de l’exclusion ressuscitent, par le déracinement et la concentration de la richesse depuis les années 80, la rhétorique populiste connaît une nouvelle vigueur car elle procure un élément fondamental à la population : un système identitaire reconstruisant le sentiment d’appartenance.
Cependant, la gestion de gouvernement des populismes contemporains est l’autre pendant du populisme classique. La mobilisation sociale se limite au contexte électoral, en tant qu’appareil politique, au contraire du modèle du milieu du XXe siècle où la mobilisation sociale fut un facteur déterminant de la vie politique, assurant la continuité et la survivance même du gouvernement, ainsi qu’en témoigne l’archétype du Péronisme. Le Venezuela chaviste est une exception à cette règle.
Ce constat, joint à celui de l’émergence de « populismes radicaux » perçus comme une nouvelle menace pour les USA en Amérique latine, amène à se demander si un nouveau populisme n’est pas en train de naître, exprimant des options politiques différentes de celles qui dominèrent ces 15 dernières années. Ce populisme néoclassique supposerait une récupération partielle du nationalisme latino-américain. Il profiterait du déluge de critiques à l’encontre des politiques économiques impulsées par les organismes financiers internationaux.
Il semble judicieux de faire une dernière remarque : le caractère du processus démocratique en Amérique latine est définitivement différent des modèles d’Europe occidentale, et les institutions globales devraient témoigner de cette particularité. La question d’actualité est comment articuler ces réalités aux processus d’avancée démocratique, de résolution des inégalités, de lutte contre la pauvreté et d’intégration sociale, sans tendre les processus institutionnels jusqu’à un point de non-retour où, dans le pire des scénarios, l’Amérique latine pourrait revenir à des modèles autoritaires, répressifs et d’exclusion.
Adrian Bonilla & Alexei Paez
(1) Politica y sociedad en una epoca de transicion. De la sociedad tradicional a la sociedad de masas, Gino GERMANI, Piados, Buenos Aires, 1968.
(2) Par l’articulation spécifique au marché mondial.
(3) Par la concentration du pouvoir dans les mains des élites aristocratiques terriennes et exportatrices.
(4) Dates de l’activité politique de ces leaders.
(5) « Estado y Alianzas en Argentina, 1956-1976 », in O’DONNELL, Guillermo, Contrapuntos. Ensayos escogidos sobre autorismo y democratizacion, Piados Ed., Argentina, 1997.
(6) « These traditional threats are now complemented by an emerging that best described as radical populism, in which the democratic process is undermined to decrease rather than protect individual rights… ». Témoignage du général James T. Hill, commandant du commando sud, devant le comité des Services armés de la Chambre des Représentants, 24 mars 2004.
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