Thème
La « lutte contre la pauvreté » est devenue la grande priorité de toutes les organisations internationales de développement. En quelques années, cet objectif a totalement intégré la pensée sur le développement, à tel point que celle-ci s'en trouve considérablement affaiblie. Pourtant, la lutte contre la pauvreté n'est pas synonyme de développement. Elle se décline, avant tout, en une phraséologie consensuelle et responsabilisante à l'usage du projet néolibéral et de l'intégration de tous les pays dans le marché mondial. Les revendications sociales non conformes perdent leur légitimité. Des sommes considérables ont, en outre, été gaspillées au nom de la lutte contre la pauvreté : par manque de cohérence des projets menés par les agences de l'ONU, quand ce n'est par leur appui aveugle à des régimes peu enclins à soutenir l'émancipation de leurs propres peuples.


La lutte contre la pauvreté dans le nouvel ordre mondial

par Francine Mestrum
Professeur à lUniversité libre de Bruxelles


En 1990, la Banque mondiale publia son premier grand rapport sur la pauvreté dans le monde en développement. Cette même année, le PNUD (le Programme des Nations unies pour le développement) publia son premier rapport sur le développement humain. Le mur de Berlin venait de tomber, mais l'influence de cet événement ne s'est imposée que bien plus tard. A première vue, la Banque mondiale et le PNUD choisirent des chemins très différents pour arriver à l'objectif unique qui était le développement du Tiers-Monde. Aujourd'hui, nous savons que, sur bien des points, leurs chemins se sont croisés. Tout au long des années 90, de nombreux documents sur la pauvreté ont été publiés. Maintenant que le travail idéologique est terminé, les représentations de la pauvreté et des pauvres sont entrées dans le discours, mais le développement a quasiment disparu. Que s'est-il passé?

En fait, la pauvreté est une problématique très difficile à étudier. Elle fait l'objet de nombreuses disciplines - économie, sociologie, psychologie, anthropologie... - qui, chacune, s'en approchent d'une façon spécifique. Au sein de chaque discipline, de multiples divergences se font jour. Il s'ensuit qu'il n'existe ni de définition univoque de la pauvreté, ni de cadre théorique cohérent pour la recherche. De plus, dans le Tiers-Monde, il n'existe pas de statistiques comparables sur les revenus et la consommation. Ainsi, les quelques données publiées par la Banque mondiale en 1990, étaient le résultat de généralisations et d'extrapolations. Ce premier discours sur la pauvreté s'est présenté sans fondement empirique. Paradoxalement, c'est dans la mesure où le travail statistique s'est perfectionné que la Banque a commencé à mettre l'accent sur les dimensions non monétaires de la pauvreté, tels l'empowerment, la vulnérabilité ou le manque de "voix".


Aujourd'hui, trois constats peuvent être faits:

1) Il existe de plus en plus de statistiques sur la pauvreté monétaire dans le monde. Celles-ci sont majoritairement le travail de la Banque mondiale. Elles indiquent que la pauvreté a considérablement diminué depuis le milieu des années 80. Selon un seuil de pauvreté fixé à 1 US$ par personne et par jour, la pauvreté extrême est passée de 28,3 % en 1987 à 24 % en 1998. Avec un seuil de pauvreté de 2 US$ par personne et par jour, elle a diminué de 61 % en 1987 à 56 % en 1998. Ces moyennes globales cachent des divergences importantes. Les réductions de la pauvreté sont essentiellement le fait de la Chine et de l'Inde. En Afrique subsaharienne et en Europe de l'Est, la pauvreté a augmenté. En Amérique latine, la situation s'est stabilisée après les grandes crises des années 80. La CNUCED (Conférence des N.U. pour le commerce et le développement) a récemment publié ses propres statistiques pour les pays les moins avancés. Elle arrive à des résultats bien plus négatifs, avec une extrême pauvreté allant jusqu'à 50 % pour la période 1995 à 1999. De plus, il faut noter que les chiffres sur la pauvreté ne disent rien sur l'évolution des inégalités. Selon la plupart des estimations, les inégalités entre les pays et en leur sein continuent d'augmenter.

2) Malgré le perfectionnement du travail statistique, la Banque mondiale, l'ONU et le PNUD ne cessent de signaler le caractère "multidimensionnel" de la pauvreté. La Banque a organisé une évaluation participative, interrogeant 60.000 personnes dans 60 pays différents. Les résultats ont été utilisés pour réorienter les politiques de lutte contre la pauvreté qui sont aujourd'hui axées sur l'autonomisation des pauvres. Si, au début des années 90, la Banque, l'ONU et le PNUD demandaient la mise en place de politiques sociales spécifiques - comme complément aux politiques d'ajustement structurel -, actuellement, les dépenses sociales ne sont plus considérées comme essentielles pour la réduction de la pauvreté. Il s'agissait d'une "erreur de diagnostic", signale le PNUD. Désormais, l'accent est mis sur le développement "politique", sous forme de bonne gouvernance et de la création d'un environnement habilitant pour les investissements étrangers autant que pour les pauvres. En fait, les nouvelles dimensions de la pauvreté sont difficiles, voire impossibles à quantifier. Elles existent totalement en dehors du cadre statistique qui n'est utilisé que pour mesurer les résultats des politiques mises en oeuvre par les pouvoirs publics.

3) En dépit du travail considérable effectué au cours des multiples conférences mondiales des Nations unies au cours des années '90 - avec notamment un sommet social et une conférence sur les femmes, un nouvel Agenda pour le développement et le début d'une Décennie pour l'éradication de la pauvreté -, aujourd'hui, les références essentielles sont le Sommet du millénaire, la Conférence de Monterrey et la Conférence ministérielle de l'OMC (Organisation mondiale du Commerce) à Doha. Grosso modo, trois grandes conséquences se dégagent : l'accent est mis sur la réalisation des objectifs du millénaire avec une réduction de moitié de la proportion de l'extrême pauvreté d'ici 2015, sur la responsabilité des pays pauvres eux-mêmes dans l'attraction des investissements étrangers et sur le libre-échange en faveur des pays pauvres. D'un coup, tous les plans d'action des conférences de l'ONU semblent être ignorés. La Conférence sur le développement durable à Johannesburg a connu des difficultés extraordinaires pour répéter et confirmer les engagements de Rio. Du sommet social de Copenhague, les chapitres sur l'emploi et sur l'intégration sociale sont vus en fonction du chapitre sur la pauvreté. Il ne reste plus que le seul dogme de la mondialisation néolibérale: une réduction de la pauvreté grâce à la croissance provoquée par le libre-échange et par la bonne gouvernance. C'était également le message de monsieur Verhofstadt dans sa deuxième lettre aux alterglobalistes.

Thématique consensuelle

Dans le contexte du nouvel ordre mondial promu par les organisations internationales, le discours sur la pauvreté - le thème consensuel par excellence - est donc particulièrement utile pour éliminer les dernières barrières politiques et économiques au projet de mondialisation néolibérale.

Premièrement, la lutte contre la pauvreté permet d'abandonner définitivement le projet de développement compris comme modernisation économique et émancipation politique et sociale. "Nous vivons dans un seul monde", nous répètent les mondialisateurs. La souveraineté nationale et le droit de choisir un système politique et économique propre ne devraient donc plus être compris de la même façon que par le passé. Les interdépendances obligeraient les Etats à faire disparaître les frontières entre leurs politiques intérieures et leurs politiques extérieures et de dissoudre leur intérêt national dans l'intérêt de la communauté mondiale. Dans le domaine économique, la priorité donnée à la lutte contre la pauvreté dans le contexte de la pensée unique néolibérale a pour conséquence que prennent fin, aussi bien l'idée d'une économie du développement, conçue en fonction des besoins spécifiques des pays pauvres, que l'idée du développement économique conçu comme projet national de modernisation. Le développement s'est éloigné du niveau des Etats nationaux pour investir, d'une part, le niveau du marché mondial et, d'autre part, le niveau microsocial, voire individuel. Aujourd'hui, le développement est devenu un droit humain. Aux nations sous-développées se sont substitués les individus sous-développés du monde entier.

Deuxièmement, la lutte contre la pauvreté permet d'abandonner les projets de modernisation et d'émancipation sociales. Les politiques des organisations internationales introduisent un nouveau paradigme social. En effet, l'intérêt commun de la lutte contre la pauvreté est opposé - selon elles - à la défense d'intérêts particuliers dont relève la protection sociale traditionnelle. Celle-ci est ouvertement critiquée parce qu'elle ne bénéficierait qu'aux classes "privilégiées" des secteurs publics et modernes. Elle devrait donc être confiée au secteur privé, l'Etat devant se consacrer exclusivement à l'intérêt commun. La lutte contre la pauvreté n'a pas pour objectif de protéger les individus contre les aléas du marché, mais, en revanche, elle les incite et les oblige à y participer. Elle relève d'une gestion des risques. On estime que toutes les mesures qui empêchent le marché de jouer son rôle, au détriment des pauvres. Pour M. Kofi Annan, la question essentielle est de faire le nécessaire "pour que tous les hommes et les femmes du monde puissent participer loyalement au jeu de la concurrence mondiale".

Troisièmement, cette priorité donnée à la lutte contre la pauvreté au détriment des protections sociales traditionnelles n'est pas sans conséquences pour les mouvements sociaux. Le discours des organisations internationales fixe les identités habilitées à formuler des revendications sociales. Désormais, il faut s'identifier comme "pauvre" pour avoir le droit de parler. Si l'on répète que les pauvres sont "sans voix", c'est parce qu'on refuse de tenir compte de celles qui se font entendre depuis des siècles pour réclamer un monde plus juste. Aujourd'hui, c'est uniquement au nom de la pauvreté et de l'intérêt commun que les pauvres pourront faire valoir leurs droits. Le discours des organisations internationales a également homogénéisé les besoins des pauvres et les a réduits à quelques secteurs bien définis: capital physique (terre ou crédit), capital humain (services sociaux de base) et capital social (capacité d'organisation et solidarité communautaire). Cette homogénéisation discursive des besoins des pauvres anticipe sur la réponse que l'on apportera aux revendications sociales. Le corollaire de ce qui précède est la délégitimation des revendications non conformes au discours et formulées à partir d'une identité sociale autre que celle de la pauvreté. C'est également le refus des groupes sociaux, des identités collectives et des revendications jugés non conformes à l'intérêt commun tel qu'il est défini par le discours. C'est dans ce contexte que s'expliquent les tentatives de criminaliser les mouvements sociaux, les syndicats autant que le mouvement anti-mondialisation. On voit bien que l'appel du président de la Banque mondiale pour combiner l'alliance contre le terrorisme et celle contre la pauvreté permet de réprimer toute forme de résistance à l'ordre néolibéral.

Quatrièmement, plusieurs concepts du discours qui, à première vue, font apparaître un désir de démocratisation, pourraient cacher des ambitions moins louables. Ainsi, par exemple, la "gouvernance". Dans le discours des organisations internationales, celle-ci se réfère essentiellement à l'efficacité des processus de décision, à l'absence de corruption et à la participation d'une pluralité d'acteurs sociaux. Or, pour les pauvres, cette participation se limite trop souvent à la fourniture de connaissance et de main-d'oeuvre gratuite. Pour les entreprises, elle permet d'éviter des régulations contraignantes. Le Global Compact promu par le secrétaire général de l'ONU est un exemple d'une participation en faveur des riches, sans moyen de contrôle pour les pauvres. Enfin, la fameuse "appropriation" ("ownership") par les pays pauvres des projets de développement n'est qu'un leurre. C'est dans le cadre des directives du FMI que les gouvernements nationaux peuvent choisir "librement" le rythme et la séquence des réformes à mettre en oeuvre. Ainsi, tout en gardant un contrôle total sur les politiques des pays pauvres, les organisations internationales se déresponsabilisent. La pauvreté sera toujours la faute des politiques nationales ou du comportement des pauvres.

Faut-il refuser pour autant la lutte contre la pauvreté? Bien sûr que non. La pauvreté est une violation des droits humains les plus élémentaires - le droit à la vie et à la subsistance - et elle n'est pas aussi difficile à éradiquer qu'on le laisse entendre. Moins de cent milliards de dollars sont nécessaires pour mettre fin à la pauvreté extrême et pour donner à tous un accès à l'eau potable, aux soins de santé et à l'enseignement primaire. Mais en refusant toute forme de redistribution et de solidarité véritable, les pauvres sont abandonnés aux "forces" du marché, à la volatilité des mouvements des capitaux, à la croissance qu'ils sont censés créer eux-mêmes. Entre-temps, les multinationales de la pauvreté occupent la place que les gouvernements ont dû céder. Les Eglises, les ONG et les grandes entreprises de l'eau et de l'électricité se voient offrir de nouveaux terrains de conquête grâce aux privatisations forcées. C'est à elles qu'iront les subventions et l' "aide" au développement qu'on refuse de donner aux pauvres sous prétexte que la pauvreté n'est pas un problème de revenu.

La lutte contre la pauvreté est une urgence humanitaire. Cependant, suivre les recettes des organisations internationales ne peut que renforcer le capitalisme néolibéral et affaiblir davantage les pays pauvres. L'alternative passe nécessairement par un débat sur le développement durable et par une redistribution des richesses.

Francine Mestrum





ONU: lutte non durable
contre la grande pauvreté

par Dante Salazar
Consultant, Master en Promotion au Développement

L'aide multilatérale, bilatérale et privée a consacré des millions et des millions de dollars aux projets de développement pour résoudre la situation des plus pauvres dans les pays du Sud. Mais, pendant cinquante ans, la participation des pauvres à leur propres projets de développement n'a pas été recherchée, ni dans la conception, ni dans l'exécution, ni dans la prise de décisions. Les projets meurent à la fin de leur financement. Ni les gouvernements du Sud, ni les donateurs du Nord, ni les exécutants -les agences de l'ONU entre autres-, n'ont rien prévu pour en assurer la continuité.

Prédominance des modèles du Nord
Les grands donateurs contrôlent les Nations unies et les gouvernements du Sud se jouent d'elles. Il suffit de parcourir quelques faits historiques pour comprendre que l'ONU est utilisée ou se contente de suivre les initiatives du Nord et du Sud et ne développe pas avec efficacité ses propres initiatives, alors même que sa mission finale est d' "éliminer la pauvreté dans le monde". Signalons quelques cas illustrant la dépendance historique de l'ONU vis-à-vis du Nord. Premièrement, c'est au nom des Nations unies que le président des Etats-Unis, Théodore Roosevelt, convoque une conférence à Bretton Woods (07/1944) pour créer la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), aujourd'hui nommée Banque mondiale (1). Deuxièmement, quand les Etats-Unis commencent leur programme d'aide à l'Europe (Plan Marshall) et que naît l'Organisation européenne de coopération économique (OECE) (16/04/1948), l'ONU mobilise aussi ses équipes d'experts pour apporter de l'aide aux gouvernements du Sud en matière de développement économique (12/1948). Après le grand succès du Plan Marshall, considéré comme un modèle d'aide, commence une campagne aux allures de grande croisade, mobilisant en faveur des régions sous-développées non seulement lOccident chrétien, mais aussi tous les pays industrialisés du monde et jusqu'aux régions sous-développées. Dans la foulée, tous les pays industrialisés se dotent de leurs propres agences d'aide au sous-développement. L'Organisation européenne de coopération économique (OECE de 1948) devient ainsi l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en 1961. Son Comité d'aide au développement (CAD) contribuera à la diffusion d'une vision unifiée de l'aide internationale dans tous les pays industrialisés et veillera à l'harmonisation des politiques d'aide. Le CAD établira un ensemble de paramètres applicables à tous les projets de développement. Et l'ONU suit ce modèle. L'organisation n'a pu mettre en place un modèle alternatif efficace, pas même théorique. Beaucoup de tentatives ont eu lieu, certes, mais aucune n'a abouti. Les résultats le montrent.

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), créé en 1965, lance une "nouvelle conception de la coopération au développement". Depuis lors, l'ONU organise des réunions au sommet mobilisant tous les représentants du Nord et du Sud à la recherche de recettes pour éliminer la pauvreté. Mais, malgré tous ces sommets, la distance entre les pays riches et les pays pauvres n'a fait que s'agrandir, et la pauvreté dans le monde a doublé.

"Aidocratie"

Les pays du Sud se jouent de l'ONU. Voilà une autre raison, puissante et catastrophique, pour laquelle, après cinquante ans d'aide, ses actions n'ont pas atteint les pauvres.

Toute la coopération internationale (multilatérale et bilatérale) est menée avec l'accord des pays du Sud. L'ONU n'a pas d'autre issue. Mais, malheureusement, les gouvernements du Sud, en général, ne sont que la désespérante "continuité" de l'ère coloniale, à travers l' "élite coloniale" restée dans chaque pays du Sud et appelée diversement "les riches", "la classe dirigeante", "l'oligarchie", etc. Ce sont eux qui détiennent le pouvoir gouvernemental. Les pauvres n'ont jamais été au centre de leurs intérêts. Le plus tragique, c'est que les aides internationales destinées à diminuer la pauvreté tombent entre les mains de ces élites gouvernantes. Celles-ci deviennent l'instrument essentiel du système d'aide au développement. Elles prennent en charge la direction et l'exécution des projets de développement.

Cette aide internationale renforce sans limites l'élite coloniale déjà existante et crée ainsi une nouvelle classe sociale bureaucratique d'Etat. Dès lors, c'est dans l'Etat et par l'Etat que vient l'enrichissement facile. Ainsi apparaît la kleptocratie, une classe sociale fondée sur le vol et l'escroquerie légalisée. On l'ppelle aussi, plus décemment, l' "aidocratie". Mentionnons, par exemple, Ferdinand Marcos, président des Philippines, dont la fortune s'élevait à 10 milliards de dollars alors que la dette externe de son pays se montait à 30 milliards (2). Ou encore l'ancien maréchal Mobutu de lex-Zaïre possédant quelque 8 milliards de dollars et disposant de comptes en Europe : 30 % du budget du pays destiné au bureau présidentiel disparaissaient sans laisser de traces, etc. A l'époque (1966), la dette externe du pays était de 11 milliards de dollars (3). Les Nations unies et toute la coopération internationale ont travaillé et travaillent avec ces élites.

Aujourd'hui, à l'ère de la mondialisation, ce nouveau type de colonialisme n'est pas seulement conduit par les gouvernements, mais aussi et surtout par les entreprises transnationales. Aucun gouvernement du Sud, ni même du Nord, ne les contrôle. Si on les menace, elle s'en vont, tout simplement. Elle sont libres de courir de par le monde et de choisir la main-d'oeuvre la moins chère, l'environnement le moins protégé par la loi, le régime fiscal le moins onéreux, les subsides les plus généreux. Et ces conditions du libéralisme économique s'adaptent très bien aux gouvernements corrompus du Sud.

Le néocolonialisme des entreprises transnationales est peut-être le plus cynique et le plus brutal qu'on puisse imaginer. Elles peuvent appauvrir et marginaliser plus de gens, détruire plus de cultures, causer plus de désastres écologiques que le colonialisme et que l'échec de cinquante ans de développement.

L'ONU agit dans ces circonstances marquées par l'unilatéralisme des Etats-Unis et de l'Europe, par l'ingérence omniprésente et l'impunité du FMI et de la BM, la corruption, le manque de vision des dirigeants, l'instrumentalisation des tentatives d'organisation des sociétés. L'ONU applique ses projets pour les plus pauvres avec la même idéologie de l'assistanat (paternaliste) que l'Occident. Tous les membres des Nations unies sont représentants des Etats du Nord et du Sud. On comprend maintenant pourquoi ces fameuses réunions au sommet que lONU a promues jusqu'à maintenant ne font quafficher de bonnes intentions.


Sans stratégie durable

Dans le domaine microéconomique, l'ONU ne dépend de personne pour rendre durables ses projets en faveur des plus pauvres. Ses agences spécialisées exécutent en effet les projets directement sur le terrain, avec une pleine autonomie financière et technique. Il est surprenant, tout d'abord, de constater que dans l"immense bibliographie sur "l'aide internationale aux pauvres", on ne trouve pas de stratégie valable veillant à la permanence des résultats de l'aide en faveur des pauvres.

Sur le terrain, il est indéniable que les projets des agences des Nations unies sont, au niveau quantitatif, très performants. Le problème réside dans la durée et dans la continuité des projets. Rien n'a été prévu pour que ces projets demeurent en permanence sous la responsabilité de la communauté locale et à son service. Mais comment justifier ce manque de prévision? Les projets sont évalués avant, pendant et après leur exécution. Ils sont évalués depuis cinquante ans par les consultants les plus expérimentés et par les meilleurs experts du monde. Les termes employés pour le recrutement des consultants sont : "on cherche des experts avec plus de vingt-cinq ans d'expérience dans telle spécialité...". Comment peut-on répéter les mêmes erreurs, avec de tels experts, sans même analyser ces erreurs et chercher des solutions?

Il y a un énomre gaspillage de l'argent destiné aux pauvres. Ainsi, dans une même région de Haute Guinée, où les Nations unies avaient un projet "intégral", la Commission européenne, la Banque mondiale, USAID, l'ACDI, la France et la Russie menaient également leurs propres projets ruraux pour les pauvres. A lui seul, le Fonds d'équipement des Nations unies (FENU) a dépensé, en dix ans, 20 millions de dollars pour 1500 bénéficiaires. L'ensemble des projets ruraux menés par les différents donateurs dans cette zone valait plus de 200 millions de dollars. Par ailleurs, il a été constaté que tous ces projets n'avaient aucune projection de continuité, ni technique, ni institutionnelle, ni écologique, ni autofinancière, et qu'il n'y avait "aucune responsabilisation de la population pauvre", aucune coordination au niveau national ou sectoriel. Chacun pour soi. Ainsi fonctionne la politique d'aide au Sud. Par manque de continuité, les projets déclinent et les équipements se déteriorent progressivement. Finalement, les donateurs se succèdent sur un même projet.

Ceci montre que ce n'est pas le manque de moyens qui engendre la pauvreté, mais bien le manque d'une stratégie de développement permanent et durable. Les donateurs ne manifestent aucune volonté pour établir ou exiger des politiques de développement durable. On comprend cette attitude de la part du CAD, puisque sa priorité est de justifier l'exploitation du Sud. Mais de la part des Nations unies, c'est une négligence, un manque d'intérêt dans la recherche de solutions. On ne saurait parler d'incapacité, parce qu'elles disposent de l'argent et des ressources humaines adéquates. Le personnel, en général, appartient à l'élite du Nord ou du Sud. Peut-être ignore-t-il ce qu'est la pauvreté et ne sait-il pas comment rendre durables les services obtenus pour les plus pauvres? A ce niveau microéconomique, dont les agences des Nations unies ont la maîtrise totale, rien ne justifie la situation actuelle de l'aide aux plus pauvres. Dès qu'un projet est autorisé par un gouvernement du Sud, ces agences ont tous les atouts -dans le cadre du projet- pour assurer l'autonomie de la communauté pauvre. C'est aux experts des Nations unies de trouver une formule pour y parvenir.

C'est seulement à partir des années 90, poussées par des critiques qui s'élevaient partout dans le monde et alors que les Nations unies manquaient de fonds pour entretenir leur énorme bureaucratie, que les organisations internationales ont commencé à analyser le problème et à chercher des solutions.

Ainsi, le rapport d'évaluation de vingt projets modèles gérés en Afrique de l'Ouest par le FENU (1993), la seule agence de l'ONU qui s'occupe exclusivement des plus pauvres dans les pays les moins avancés (PMA), dit ceci : " les projets doivent chercher la participation de la population. Mais il y a eu très peu de concertation dans la préparation et presque aucune programmation participative, ce qui n'est pas compatible avec une réelle participation de la population. C'est pourquoi, il est nécessaire de prendre en compte la dimension politique des projets. Cette dimension a, tout simplement, été évitée et formellement ignorée par les programmes de dévelopement. Seuls des objectifs quantitatifs ont été fixés. Ne conviendrait-il pas d'équilibrer la quantité et la qualité? Cela paraît essentiel pour établir une participation durable... La nécessité d'une formation continue est, à cet effet, fondamentale." (4).

Au Pérou, la gestion du projet d'une ONG est, depuis trente ans, entre les mains de la communauté indigène, légalement reconnue par le gouvernement. L'ONG responsable de l'exécution du projet a préparé cette communauté à être autonome, dès le premier jour, sur le plan technique, administratif et financier. Les activités sont très rentables. Une formation intégrale de toute la communauté (enfants et parents) a été assurée, jusqu'à dispenser une formation morale, afin d'éviter toute corruption.

Dante Salazar

Texte traduit de l'espagnol par
Alexandra Urrestarazu

(1) W. Rostow, Eisenhower, Kennedy and Foreing Aid, University of Texas Press, Austin, 1985, pp.77.
(2) Jeune Afrique Magazine, n° 47, avril 1988.
(3) J. Chapin, Zaire: Mobutu's kleptocracy rules while the people starve, in : Food Monitor, été 1986, n° 37.
(4) G. Lazarev, Vers un eco-développement participatif, L'Harmattan, Paris, 1993, pp. 260.

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