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| Du 26 août au 24 septembre, le sommet de Johannesburg réunissait représentants d'institutions internationales, d'ONG et du secteur privé ainsi que des chefs d'Etat et de gouvernement. Sur le plateau : le développement durable. Le concept semble partagé par la planète entière. Pourtant, chacun décline ses trois piliers - l'économique, le social et l'environnemental - à l'aune de ses propres intérêts. Pour les pays dit du «Nord», le développement durable permet avant tout d'ouvrir de nouveaux marchés et, a fortiori, d'imposer un système économique. Pour les pays du «Sud», il signifie l'espoir de sortir de la dépendance et de la misère. Quant aux multinationales, elles y voient l'opportunité de se forger une image «citoyenne» et de gouverner les marchés mondiaux. Il s'agit maintenant de gommer le consensus de façade pour réintégrer les contradictions existantes dans la recherche. Et remettre le développement «durable» à sa place. |
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Une recherche engagée par Guillaume Leroy
Le succès politique du développement durable tient sans doute au fait qu'il représente un modèle parfait pour l'avenir de l'humanité. Sauf à le considérer comme une production purement idéologique, la perfection du modèle le rend en effet incontestable. Niant toutes les contradictions dans une projection téléologique, une rationalité technique et un sursaut moral, il s'impose comme la vulgate contemporaine. Cependant son succès même, qu'il faut essayer de comprendre, ses composantes, qu'il faut isoler une à une, et ses implications, qu'il faut mettre au jour, le rendent éminemment discutable. C'est l'idée même du développement durable qui est problématique. Elle laisse croire qu'un compromis est possible, qu'il y a une conciliation envisageable entre des intérêts qui sont par nature opposés. L'usage des termes «notre planète», «alliance», «partenariat mondial», «humanité», «communauté mondiale» aplanit toutes les différences et conduit à une sorte de discours hégémonique (au sens foucauldien du terme), qui nie la possibilité de vues et d'actions alternatives. Les pays du Sud instrumentalisent également ce discours, les communautés locales se le réapproprient, de sorte qu'il n'est pas possible d'identifier derrière celui-ci un groupe d'acteurs précis à l'agenda bien défini. Le modèle fait jouer simultanément une finalité, le développement, une temporalité, l'infini, et une morale d'action, l'équité inter- et intragénérationnelle. Cette liaison entre des perspectives idéales et des démarches doublement solidaires détourne le soupçon et ne peut que susciter l'adhésion. De plus, le discours du développement durable, tel qu'il émerge dans le rapport Brundtland et tel qu'il est traduit dans l'Agenda 21 de la conférence de Rio et dans le programme d'action de Johannesburg, repose non seulement sur la rationalité morale déjà évoquée, mais aussi sur une rationalité scientifique et technique. Les obstacles au développement durable seront levés par les progrès de la recherche et de ses applications technologiques. Dans un modèle qui lie idéal, morale et rationalité, tout le monde peut donc s'y retrouver, aujourd'hui, demain, partout et toujours. Le problème qui se pose est pourtant bien celui de cette unanimité. Tout le monde s'y retrouve parce que chacun peut adapter et étirer la notion à sa vision du monde et à l'aune de ses intérêts. La première grande contradiction du développement durable ne serait donc pas son universalisation, mais sa «babélisation». Tout le monde en parle, mais chacun entend des choses différentes. Il n'y a pas un développement durable, il y a des visions du développement durable. Dans sa formulation fondatrice, le développement durable est un mode de développement qui est censé concilier harmonieusement l'économique, le social et l'environnemental, les trois piliers de la durabilité. L'économique reste cependant le pilier dominant. Il conditionne le degré d'importance relative accordée aux deux autres. Ce degré varie considérablement entre les pays industrialisés et les autres, traduction d'une vision fondamentalement différente du développement durable. L'un des grands chapitres de l'Agenda 21 comme du programme d'action vise la dimension environnementale du développement durable. Il est intitulé : «Changer les modes de consommation et de production non durables». Ce chapitre cible particulièrement les sociétés occidentales dont les pratiques industrielles et d'utilisation d'énergie contribuent non seulement à la dépréciation des ressources naturelles des pays du Sud, mais aussi à la dégradation de l'environnement planétaire. Depuis une dizaine d'années, si les pays occidentaux n'ont pas encore fondamentalement modifié les termes de «l'échange écologique inégal» avec les pays du Sud (pêcheries, forêts, ressources minérales), ils se sont lancés en revanche dans le nouveau créneau industriel et commercial que représente la dimension «soutenabilité forte» du développement durable, c'est-à-dire un développement très économe des ressources naturelles. En parfaite logique de marché, le raisonnement repose sur le fait que le capital naturel étant affecté par la rareté, sa valeur ne peut que croître, mais que l'innovation technologique peut permettre d'en limiter l'usage et de mettre ainsi sur le marché des produits, des procédés et des services à haute valeur ajoutée. Autrement dit, le pilier environnemental du développement durable, en limitant l'usage des ressources naturelles mais en mobilisant capital technique et capital humain, deviendrait l'un des fers de lance de l'économie dans les pays industrialisés, et une opportunité stratégique pour certains grands groupes industriels. Cependant, ces derniers peuvent aussi exploiter abusivement cette opportunité «...lorsque, sous couvert de motifs environnementaux (diffusion des innovations technologiques environnementales), ils multiplient les investissements directs dans les pays en développement et les risques associés au processus de globalisation économique, ou bien en arrivant à imposer le sens de la réglementation par des phénomènes de « capture réglementaire » (1). Si on peut trouver, dans les pays occidentaux, des illustrations de changements dans les modes de production, on peut en trouver également dans les modes de consommation, quand, au nom de la protection de l'environnement, de la santé et de la qualité de la vie, s'ouvre le marché extrêmement prometteur de produits alimentaires qualifiés de «biologiques» ou de « naturels ». C'est en référence à cela que certains détracteurs du développement durable peuvent dire à bon droit que ce développement ouvre à un nouveau matérialisme qui, pour n'être pas historique et dialectique, n'est que mercantiliste. Pour les tenants du libéralisme économique, le développement durable permet en effet d'élargir la sphère de marchandisation des biens hors marché. Les pays du Nord seraient donc en voie de réhabiliter le pilier environnemental du développement durable en l'intégrant dans le pilier économique à travers des démarches de «soutenabilité forte», mais là encore les situations et les approches restent diverses. Il apparaît que les pays à «soutenabilité forte» sont ceux qui disposent des ressources d'énergies fossiles les plus faibles et qui ont entrepris leur transition énergétique après les chocs pétroliers. C'est beaucoup moins le cas de la première puissance économique de la planète, qui continue «à faire prévaloir un modèle de consommation basé sur l'accès illimité aux combustibles fossiles» (2). A la différence des préoccupations des pays du Nord, celles des pays du Sud concernent avant tout le développement. L'enjeu n'est pas de préserver le bien-être, la santé et la qualité de la vie, mais simplement de pouvoir y accéder en s'extrayant de la pauvreté et du sous-développement. Pour eux, le pilier économique doit avant tout participer au renforcement du pilier social, et le pilier environnemental ne peut faire l'objet que de «soutenabilité faible», un usage trop économe des ressources naturelles pouvant entraver le développement. Il faut penser aux générations actuelles avant de penser aux générations futures pour écarter le risque qu'il n'y ait plus de générations du tout, la pandémie du sida montrant concrètement la réalité de ce risque. Les pays pauvres sont effectivement, au sens propre du terme et dans le présent, voués à des modes de production et de consommation non durables. Les énergies sociales et politiques sont donc absorbées par le dépassement de situations de survie, la prévention des aléas naturels et l'atténuation de la dépendance économique. Avant d'accéder à l'harmonie céleste du développement durable, il faut le développement tout court, et en tout premier lieu la sortie de la pauvreté. «L'éradication de la pauvreté» est ainsi l'un des axes majeurs du programme d'action de Johannesburg. Ce projet ne peut que susciter l'assentiment - comment pourrait-on ne pas vouloir lutter contre la pauvreté ? Les modalités de sa mise en oeuvre se traduisent pourtant par un assujettissement encore plus étroit des pays du Sud. Ces derniers réclament depuis longtemps - et encore récemment à la Conférence de Monterrey - l'annulation de leur dette. À ces prétentions jugées inacceptables, les pays créanciers opposent le défaut de « bonne gouvernance » et conditionnent le dégrèvement des pays débiteurs à des ajustements politiques et sociaux qui font suite aux ajustements économiques et financiers mis en oeuvre ces vingt dernières années. L'initiative dite PPTE (pays pauvres très endettés), décidée par les bailleurs de fonds multi- et bilatéraux, s'affiche comme dénuée de toute conditionnalité dans l'allègement de la dette. Elle requiert néanmoins que la remise de celle-ci passe par la mise en place de CSLP (cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté) auxquels les bailleurs de fonds et la «société civile» doivent être associés. Sans épiloguer sur la nature et la réalité de la société civile - en particulier au sens occidental du terme - dans les pays concernés, on peut considérer qu'après la vague des ajustements structurels, les références à la bonne gouvernance et l'émergence forcée de la société civile dans le cadre de l'initiative PPTE sont des actions supplémentaires d'affaiblissement et de dépossession des États dans les pays du Sud. Ces derniers - pas plus que ceux du Nord - ne sont cependant exempts de contradictions, que ce soit dans le détournement des conventions internationales sur la biodiversité et les forêts ou dans les alliances des bourgeoisies nationales avec les entreprises multinationales. Le hiatus Nord-Sud apparaît comme la contradiction majeure du développement durable. En effet, les relations internationales sont plus guidées par de puissants intérêts économiques et stratégiques que par l'altruisme, et notre politique de coopération est largement au service de ces intérêts. Johannesburg fut la consécration des partenariats public-privé (PPP), compris au sens d'encouragements publics aux investissements des multinationales dans le domaine du développement durable au Sud. Davantage encore qu'à Rio en 1992, les entreprises multinationales ont pesé sur l'agenda et les événements parallèles au sommet. Les 200 grandes entreprises présentes sous la bannière du BASD (3) se sont déclarées «très contentes» du résultat final. Nitin Desai, secrétaire général de la conférence, avait déjà annoncé qu'il fallait «s'appuyer fortement sur le secteur privé pour assurer une exploitation durable des ressources... Toutes les grandes entreprises doivent devenir de "bons citoyens planétaires". Elles peuvent continuer à faire ce qu'elles font, à condition de le faire mieux» (4). Au village «Ubuntu» («humanité», en zulu), qui accueillait les délégations nationales lors du sommet, les pays et les entreprises ont soigné leur image écologique, ou tout simplement fait de la promotion pour le tourisme, à l'image de la Tanzanie. Se rassemblaient pêle-mêle des représentations ministérielles, des agences de développement, de grandes entreprises du secteur de l'eau et de l'énergie, des collectifs d'ONG, des instituts de recherche... Le lieu démontrait à la fois l'alliance objective des multinationales et de l'État sur les questions de développement durable et les revendications contradictoires des autres acteurs, qui ont parfois hésité à participer à cette grand-messe internationale. La dimension sociale était beaucoup moins présente dans les préoccupations des entreprises, sauf quand il s'agissait de s'assurer de la disponibilité de la main-d'oeuvre, comme dans le secteur extractif en Afrique du Sud, où les multinationales se mettent à distribuer des antirétroviraux à leurs employés face à un Etat déficient. Lors de son intervention devant l'assemblée plénière, le président du Conseil italien a appelé les pays en développement à adopter un modèle totalement informatisé, faisant usage des NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication), pour assurer le fonctionnement de leur administration publique. Selon lui, ceci permettrait la transparence des comptes publics à même de favoriser une bonne gouvernance, une croissance de la démocratie et de l'Etat de droit, une plus grande efficacité de l'administration publique pour des services plus performants aux entreprises et aux citoyens. Cette utilisation des NTIC se ferait avec la collaboration des plus grandes multinationales de conseil, de plusieurs sociétés multinationales, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international... Le président français et le Premier ministre britannique ont, quant à eux, annoncé une initiative commune, chacun des deux pays s'engageant à apporter cent millions d'euros supplémentaires sur trois ans, qui seront utilisés sur les marchés financiers afin de mobiliser des financements privés, espérant entraîner au moins un milliard d'euros d'investissements nouveaux sur des projets de développement dans les pays faisant preuve de « bonne gouvernance », sur les chantiers prioritaires de l'eau et de l'énergie. La France en particulier a fait la promotion de son « modèle » de service public délégué : un système oligopolistique, où seules les multinationales comme Vivendi, la Lyonnaise ou Suez sont en mesure de répondre aux appels d'offres, un modèle opaque qui leur permet de tirer d'énormes bénéfices sur des marchés particulièrement juteux comme celui de l'eau. Les pays développés proposent ainsi au monde un mode de vie, disons un modèle de consommation et donc un système économique, qui fait bon ménage avec le marché global et dérégulé. Le Nord, avec son poids politique et économique et ses capacités scientifiques et techniques, se pose une nouvelle fois en gestionnaire du développement à l'échelle mondiale, chargé de trouver des solutions aux problèmes que l'humanité se pose. Le président de la République française a placé la transformation des modes de production et de consommation parmi les cinq priorités du développement durable et souligné pour cela l'importance de la recherche scientifique et technologique. Les avancées significatives de la science dans de nombreux domaines doivent certes contribuer à modifier les modes de consommation et de production, dans le respect d'un principe de précaution solidement établi. Cependant, cela permettra tout au plus d'apporter des solutions aux questions environnementales sans qu'on sache en revanche comment les évolutions technologiques pourront en elles-mêmes résoudre les déséquilibres économiques et sociaux qui existent à tous les niveaux. On glisse trop aisément du concept de développement durable à celui d'environnement. Le mode de raisonnement qui domine aujourd'hui est de «déterminer ce qu'il faut changer pour que tout reste comme avant». Comme le note Wolfgang Sachs, ce n'est plus l'état de santé de la nature qui inquiète, mais l'état de santé continu du développement (5). Guillaume Leroy et Jean-Yves Martin |
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![]() Développement durable ? Doctrines, pratiques, évaluations Ouvrage collectif sous la direction de Jean-Yves Martin IRD Editions, Paris, 2002, 344 p. 25 euros |
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1. S.Faucheux et C.Hue, La rencontre de l'environnement et du développement : quels enjeux pour l'économie ? in Population, environnement et développement, Commission de la Population et du Développement de l'ONU, MAE, 2001, pp. 75-83. |
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