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Le second Forum Social Mondial:
un bilan positif après une année mouvementée
par Geoffrey Pleyers
Sociologue*
Un an après le succès inattendu du premier Forum Social Mondial, les partisans d'une autre mondialisation s'étaient fixé un nouveau rendez-vous à Porto Alegre du 31 janvier au 5 février dernier. Ce Forum fut l'occasion de faire le point sur le mouvement et sur l'évolution du rapport de force avec ses adversaires libéraux et capitalistes après une année 2001 particulièrement mouvementée. Un premier bilan permet de constater que le mouvement altermondialiste a su gérer les suites de Gènes et des attentats du 11 septembre et semble sortir grandi de ces épreuves.
Si le premier Forum Social Mondial avait rassemblé 15.000 personnes, plus de 50.000 militants de 123 pays étaient présents à la seconde édition. 27 conférences et plus de 800 ateliers (1) ont été organisés. Parmi les 15.000 délégués de 5.000 associations présents, la représentation brésilienne était bien entendu la plus importante avec 6503 délégués. Mais les 694 Italiens et les 533 Français (2) ont également eu une influence considérable sur le Forum. Il est plus surprenant de constater que ce sont les 357 délégués américains qui occupent la quatrième place. On ne peut que se réjouir de leur participation bien plus importante que l'an dernier, notamment en raison de l'importance stratégique de la lutte dans ce pays et de l'impact considérable du 11 septembre et des campagnes de criminalisation des mouvements sociaux qui ont suivi.
Par contre, un effort doit encore être réalisé afin de mieux intégrer les continents africain et asiatique. Cette réunion ressemblait en effet « plutôt à un forum Europe-Amérique Latine » (3), aux dires même de certains responsables. Certes, le nombre d'Africains présents à augmenter depuis l'an dernier, mais leur participation reste décevante, notamment en ce qui concerne la rédaction de l'appel des mouvements sociaux. Il faut cependant noter que certains ont participé à d'autres événements tels que le « Tribunal International de la Dette », dans lequel le CADTM (4) était par ailleurs très impliqué.
La délégation belge avait quant à elle pratiquement décuplé depuis l'édition précédente pour atteindre environ 130 personnes, ce qui plaçait notre pays à la quatrième place européenne, avec un nombre de participants similaire à celui de l'Allemagne et juste derrière l'Espagne! Cette mobilisation belge constitue l'un des résultats des rassemblements altermondialistes récemment organisés à l'occasion de la présidence de l'Union Européenne. De tels événements encouragent en effet la prise de conscience de la population et la mobilisation des militants. Ils obligent les associations, les ONG et les syndicats à se positionner face à la mondialisation et les poussent à entreprendre de multiples coopérations. C'est d'autant plus réjouissant que cette dynamique nouvelle et cette collaboration ne semblent pas s'estomper avec la fin de la présidence de l'Union. Dès leur retour de Porto Alegre, les militants ont lancé le Forum Social Belge qui regroupe déjà un nombre significatif d'associations et d'ONG. Ils suivent ainsi l'exemple du Forum Social Italien qui a émergé lors de l'organisation des manifestations de Gènes et regroupe aujourd'hui plus de 600 associations.
Ce Forum Social Mondial 2002 était profondément marqué par l'actualité internationale récente. Le scandale d'Enron a ainsi apporté de l'eau au moulin des pourfendeurs de la mondialisation libérale capitaliste. Mais c'est surtout la faillite de l'Argentine, « meilleur élève du FMI », qui les a interpellés. Ce pays, devenu « un laboratoire de résistance au libéralisme », était au centre de nombreuses conférences et une casserolade a même résonné dans les rues de Porto Alegre. Par leur présence massive au Forum et leur importante participation, les Argentins entendaient témoigner une « volonté d'inscrire ce mouvement de révolte dans le mouvement mondial »(5).
Mais ce second Forum Social Mondial a surtout constitué l'occasion de montrer que, contrairement aux prédictions de certains, le mouvement a survécu aux attentats du 11 septembre et aux tentatives de criminalisation du mouvement qui ont suivi. Il s'est même accru depuis en intégrant la problématique et les mouvements pacifistes, comme l'illustre l'Appel des mouvements sociaux « pour la paix et la justice sociale». Des positions claires à la fois contre le terrorisme et contre les guerres américaines ont été adoptées très rapidement par le mouvement altermondialiste (6). Ces idées ont été réaffirmées sans ambiguïté à Porto Alegre, premier rassemblement mondial majeur depuis ces événements. Le mouvement se pose désormais comme « une alternative au choix entre la barbarie capitaliste et l'intégrisme »(7). Cependant, les militants pacifistes et altermondialistes restent vigilants et même inquiets en constatant l'envoi récent d'experts militaires ou de troupes américaines en Colombie, en Argentine ou aux Philippines. Pour eux, cela montre « la militarisation de la mondialisation qui est désormais le seul moyen d'imposer le néolibéralisme à l'ensemble des peuples du Sud »(8).
L'inclusion des nouveaux mouvements féministes dans le réseau altermondialiste lors du premier FSM a été confirmée cette année. Les militantes de la Marche Mondiale des Femmes veulent ainsi faire entendre la spécificité des oppressions liées au genre tout en participant à la croissance du mouvement global. Elles estiment qu'un autre monde n'est pas possible sans changer la condition des femmes, premières victimes de la mondialisation capitaliste et sexiste. Mais inversement, « on ne peut transformer la condition des femmes sans changer le monde. C'est pour cela que nous sommes ici ! »(9).
Cette année, une attention particulière a été portée aux mouvements de jeunes, peu impliqués dans le premier forum. Le campement de la jeunesse réunissait plus de 12.000 militants originaires de 52 pays. Contrairement à l'an dernier, ils ont organisé des ateliers au sein du Forum et ont participé à de nombreuses conférences, sans pour autant délaisser leurs propres débats au sein de « l'espace intergalactique » du campement. Avant son adoption, l'Appel des mouvements sociaux a été soumis aux jeunes militants qui y ont intégré certaines problématiques spécifiques.
Bien entendu, les centaines de conférences représentaient l'un des aspects principaux de ce forum. Parmi la multitude de thèmes abordés, deux ont été particulièrement mis en exergue. Il s'agit de la démocratie et du défi que constitue son extension aux sphères économiques et sociales d'une part, et de la richesse que constitue la diversité des mouvements présents d'autre part. « Cette diversité fait notre force. Elle est la base de notre unité. » proclame ainsi l'Appel des mouvements sociaux. Par ailleurs, une augmentation significative des espaces de réflexion du mouvement sur lui-même était également visible. Mais l'essentiel des résultats de ce forum demeure informel : ce sont les multiples discussions dans les ateliers plus restreints et les rencontres dans les couloirs qui feront évoluer le mouvement. Porto Alegre est avant tout une foire où l'on échange des idées, des adresses, des contacts ou des expériences. Mais aussi le lieu où ces idées se convertissent en forces sociales et politiques qui permettent au Forum Social de peser de tout son poids face au Forum Economique. Enfin, tous les participants reviennent dans leurs associations plein d'enthousiasme et prêts à témoigner autour d'eux de leurs découvertes. Dans ce sens, l'impact du second Forum Social Mondial sur le mouvement altermondialiste comme sur l'ensemble de la société ne fait que commencer.
Comme l'an passé, le Forum Social Mondial s'est conclut sans déclaration finale générale. Cette dynamique de décentralisation organisationnelle stimule l'expression d'initiatives diverses. Ainsi, les 27 conférences et la plupart des ateliers tireront leurs conclusions et proposeront leurs alternatives. D'autre part, plusieurs déclarations ont été adoptées, comme celle des syndicats ou l'Appel des mouvements sociaux. Ce dernier texte, intitulé « Résistance au néolibéralisme, à la guerre et au militarisme : pour la paix et la justice sociale », semble à la fois plus complet et plus radical que celui adopté l'an dernier.
Au sein du Forum Social, le Forum Syndical a réuni plus de 2.800 militants. Toutes les grandes confédérations mondiales y étaient représentées. Tout en émettant certaines critiques du système libéral, la teneur des discours était bien plus retenue que dans le reste du forum. Il est symptomatique que la déclaration des syndicats avait été rédigée avant la rencontre par les grandes confédérations internationales sans qu'aucun amendement ne soit possible. Néanmoins, la présence même de ces acteurs témoigne d'une volonté de se rapprocher des mouvements sociaux. Par ailleurs, de nombreux petits syndicats plus radicaux étaient déjà présents l'an dernier et se sont bien plus impliqués dans le Forum Social.
Si certains politiciens avaient fait le voyage l'an dernier, la classe politique s'est déplacée en masse cette année. Cependant, étant invité à participer à différents forums annexes, aucun d'entre eux n'a pris la parole au cours du Forum Social Mondial lui-même. Cela n'a pas empêché de nombreux militants de craindre les tentatives de récupération et même de manifester contre la présence de politiciens jugés peu radicaux et « d'élus qui ont récemment voté des mesures contraires à celles défendues par les associations présentes, tout particulièrement en ce qui concerne le soutien à la guerre en Afghanistan »(10). Mais tous n'ont pas vu d'un mauvais oeil cet intérêt soudain de nombreux hommes et femmes politiques pour le Forum de Porto Alegre. José Bové estime par exemple que « la présence de milliers de politiciens de gauche et de personnalités telles que le représentant du secrétaire général de l'ONU donne de la légitimité et de la reconnaissance au Forum»(11). Pour B. Cassen, « cela montre que le mouvement est en train de déplacer le curseur de la vie politique vers ses idées»(12).
Avant de clôturer cette réunion, les délégués se sont donné rendez-vous à Porto Alegre l'an prochain puis en Indes en 2004, toujours aux mêmes dates que le Forum de Davos. Auparavant des Forums Sociaux Continentaux seront organisés. Au niveau européen, celui de novembre 2002 se tiendra en Italie et le suivant à Paris.
Porto Alegre II a donc constitué une étape fondamentale dans la construction du mouvement mondial altermondialiste. La capacité de ce dernier à croître malgré des circonstances internationales difficiles et à intégrer la problématique et les mouvements pacifistes montre sa maturité et confirme son installation dans le paysage social et politique à moyen et long terme. Ce second Forum, plus encore que le précédent, était marqué par la volonté du mouvement de dépasser la dénonciation du monde actuel pour se concentrer sur l'élaboration d'alternatives et le partage d'expériences. Contre le fatalisme et l'idéologie de la mondialisation capitaliste néolibérale, ces femmes et ces hommes ont voulu « affirmer qu'un autre monde est possible, un monde de paix et de justice sociale ».
Geoffrey Pleyers
geoffreypleyers@hotmail.com
* Geoffrey Pleyers est l'auteur d'une thèse en sociologie
consacrée aux mouvements altermondialistes.
(Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris)
Notes
(1). Divers sites Internet, notamment celui d'ATTAC (www.attac.org) et du FSM (www.forumsocialmundial.org.br), permettent d'avoir accès à de nombreux documents.
(2). Il s'agit ici du nombre de délégués. Au niveau de l'ensemble des participants, les Italiens étaient près de 1.400 et les Français 800 !
(3). Extrait d'une des interventions de C. Aguiton, chargé des relations internationales à ATTAC et l'un dans principaux responsables du FSM.
(4). Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde, ONG internationale basée en Belgique.
(5). Extrait d'un entretien avec E. Taddei, coordinateur académique du CLACSO (Consejo Latinoamercano de Ciensas Sociales) basé à Buenos Aires. Il est notamment co-auteur de "Resistencias mundiales. De Seattle a Porto Alegre." (Clacso, 2001).
(6). La première date sans doute du Congrès Européen Citoyen de Liège, le 23 septembre 2001.
(7). Extrait d'une intervention d'une italienne du camp des jeunes.
(8). Extrait de l'une des conférences de S. Amin, économiste marxiste, président du Forum Mondial des Alternatives
(9). Extrait d'une intervention de D. Matte, leader québécoise de la Marche Mondiale des Femmes.
(10). Extrait d'un entretien avec V. Agnoletto, porte-parole du Forum Social Italien.
(11). Extrait d'un entretien accordé à La Jornada, quotidien mexicain, le 6 février 2002.
(12). Extrait du discours du président d'ATTAC lors du meeting « ATTAC au Zénith » à Paris, le 19 janvier 2002.
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