Thème
Des guerres, des conflits civils, militaires, religieux frappent de nombreux Etats dans le monde. Parmi les victimes innocentes, on trouve des enfants.
Parmi les soldats, on compte malheureusement aussi des enfants. Victimes de devenir bourreaux, ces jeunes adolescents prennent les armes parfois avant même de prendre conscience de la mort. Enrôlés par la force ou forcés d'être volontaires, les enfants-guerriers n'ont souvent pas d'autres alternatives que de se battre. De nombreuses organisations internationales ont compris la nécessité de lutter contre le recrutement des enfants, ne serait-ce que dans une visée de prévention des conflits. Parce que ces gosses constitutent l'avenir de leurs pays. Mais quel avenir ? Sans éducation, ni repère, ils grandissent avec du sang sur les mains et la mort dans l'âme.

La place des enfants-soldats
dans la prévention des conflits armés



par Félix Nkundabagenzi
Chargé de recherche au GRIP

L'Unicef ainsi qu'une série d'organisations de défense des droits de l'homme ont condamné l'enlèvement le 6 novembre 2001, au Burundi, de plus de 230 enfants par les rebelles des Forces de défense de la démocratie (FDD), mouvement rebelle hutu (1). Ces enfants kidnappés doivent leur servir de chair à canon dans leur lutte contre l'armée burundaise qui, elle aussi, s'est rendue coupable des mêmes crimes (2). Cet événement tragique se produit au moment où ce pays s'engage dans une transition démocratique fragile après plus de dix années de troubles et de massacres interethniques. On perçoit à travers cet exemple l'interdépendance entre une prévention durable des conflits violents et la lutte contre l'enrôlement de force des enfants dans la guerre.


1. Pistes de prévention durable

« L'effondrement de toute base organisée, de toute structure judiciaire provoque un chaos social et politique qui peut durer des décennies entières..., restent des enfants et leurs fusils, dotés du pouvoir des armes qu'ils font subir à leurs parents, à leurs professeurs... Toute guerre qui dure bouleverse les normes et engendre une régression. Elle s'attaque non seulement aux structures de l'économie mais aussi aux structures de la société. À son âme. Une fois le conflit terminé, il est très difficile de reconstruire cela (3).»
Ce propos du représentant spécial du secrétaire général pour les enfants et les conflits armés, Olara Otunnu, illustre à quel point l'enjeu de la prévention des conflits, dans ce contexte, est de taille. Car ne pas s'attaquer aux causes des conflits et de l'apparition du phénomène des enfants-soldats revient à accepter que ce dernier, comme la guerre, s'étende et perdure. Autrement dit, interdire le recrutement de toute personne de moins de dix-huit ans ne dispense pas d'une réflexion sur les conditions qui favorisent le recours aux enfants-combattants.

Dans un récent rapport du secrétaire général des Nations unies (4), il est rappelé que la prévention des conflits armés incombe aux États et aux gouvernements. D'autres acteurs, tels que la société civile ou le secteur privé, sont également appelés à jouer un rôle constructif dans ce domaine. Mais, dès l'instant où une prévention véritable nécessite de repérer et de traiter les causes profondes des crises, il apparaît clairement que les États et les gouvernements sont à la fois les sujets et les objets de cette prévention.

Ce rapport fait une distinction entre une prévention immédiate (traitant des manifestations apparentes du conflit : émeutes, crises sociales violentes, etc.) et une prévention structurelle qui tente d'éviter les crises futures en répondant aux revendications sociales qui, souvent, les expliquent. Investir dans cette prévention revient donc à investir dans le développement durable dans toutes ses dimensions : sociale, économique, écologique, mais aussi dans la lutte contre la pauvreté, le combat pour l'égalité entre les sexes, etc.

Dans ce même rapport, le secrétaire général aborde le sort de la jeunesse et la situation de ceux qui sont recrutés pour la guerre. Il est utilement rappelé que les enfants-soldats sont des jeunes sans instruction, chômeurs, vivant très souvent dans le dénuement complet. Ils constituent donc des recrues désignées pour des chefs de guerre sans scrupules qui peuvent se targuer de leur offrir un « avenir » où ils seront respectés. Pour les jeunes qui résistent au chant de ces sirènes de malheur, il y a toujours la persuasion, voire la contrainte physique.

La lutte contre le phénomène des enfants-guerriers n'est donc pas dissociable d'une démarche de prévention des conflits armés. Car les causes structurelles expliquant les conflits (les guerres civiles) engendrent aussi l'enrôlement des gosses dans des groupes d'opposition armés ou des armées nationales. La pauvreté, le dénuement, le chômage massif, les disparités sociales sont autant de causes profondes qui facilitent le recrutement d'adolescents ou de jeunes enfants par les belligérants. Quand la guerre est déclenchée, les phases de gestion et de résolution de celle-ci sont autant de moments où l'on peut également lutter contre ce phénomène.


2. Les actions de la communauté internationale

Les conventions internationales et les résolutions des Nations unies concourent à l'établissement d'une doctrine en matière de défense des enfants dans des situations de crise. Un quadruple objectif apparaît quand on regarde de près ces textes fondamentaux :

  • protéger globalement les enfants contre toute forme de maltraitance en général et dans les situations de conflit en particulier ;
  • en cas de guerre, mettre les enfants à l'abri des recrutements de la part des États ou des groupes armés ;
  • responsabiliser politiquement et pénalement les États et les groupes armés qui utilisent des enfants-soldats ;
  • intégrer la protection des enfants dans la problématique de la construction de la paix (que cela soit en phase de gestion ou de consolidation de la paix) (5).

Les organisations internationales, multilatérales et régionales sont activement impliquées dans la lutte contre le recrutement des enfants-soldats. Les Nations unies, les organisations régionales et sous-régionales d'Europe, d'Afrique, d'Amérique ou d'Asie déploient des arsenaux juridiques et des actions concrètes.


L'action des Nations unies (6)

À côté de son combat sur le plan normatif, on peut relever parmi les mesures spécifiques initiées et prises par cette organisation, plusieurs actions. Le secrétaire général des Nations unies, prenant la mesure de l'enjeu, a nommé en 1997 Olara A. Otunnu représentant spécial pour les enfants et les conflits armés ; son mandat l'amène à sensibiliser les États à cette dimension spécifique des guerres. Grâce à son travail de lobbying, la prise en compte du drame des enfants-soldats progresse non seulement sur le plan législatif, mais également sur le terrain.
Dans le cadre de conflits, l'ONU déploie des efforts pour que la protection des enfants soit intégrée dans les opérations de maintien de la paix : c'est ainsi que les accords de paix signés en Irlande du Nord (1998, accord du Vendredi saint) ou en Sierra Léone (1999, accord de Lomé) ont été les premiers documents à mentionner explicitement le sort des enfants. Relevons également que le travail de conscientisation d'Olara Otunnu a porté ses fruits dans le cas de la Mission des Nations unies au Congo-Kinshasa (MONUC) qui prévoit le déploiement, en même temps que des troupes, de spécialistes de haut niveau de la protection de l'enfance (7).


Les initiatives régionales

Les organisations régionales et sous-régionales sont également sollicitées dans la lutte contre le phénomène des enfants-soldats. Celles-ci disposent souvent de moyens matériels et financiers considérables et sont des relais régionaux de l'action des États.
En Europe, la Commission européenne a intégré la protection et la promotion des droits des enfants (en particulier des enfants-guerriers) parmi les cinq priorités thématiques pour 1999 de l'Initiative européenne pour la démocratie et les droits de l'homme. Le Parlement européen s'est régulièrement penché sur ce thème et a adopté des résolutions en faveur de la protection des enfants contre l'enrôlement pour la guerre (8).
En Afrique, l'Assemblée des chefs d'État et de gouvernement des pays membres de l'Organisation de l'unité africaine réaffirma, en juillet 1999, sa détermination à « travailler sans relâche à la promotion des droits et du bien-être des enfants » (9) . Signalons, de plus, que la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) adopta, en avril 2000, un plan d'action pour aider les enfants victimes de conflits dans cette région d'Afrique : le plan d'action d'Accra contient plusieurs dispositions ambitieuses relatives à la lutte contre l'utilisation d'enfants à des fins militaires. Enfin, l'Accord de partenariat de Cotonou, signé entre l'UE et les pays ACP, prévoit, dans le cadre de la coopération en matière de prévention des conflits, que la lutte contre le phénomène des enfants-soldats soit une priorité.

On est heureux de constater que d'autres parties du monde (Amérique, Asie, monde musulman) se dotent, elles aussi, de cadres normatifs plus ou moins contraignants dans ce domaine. C'est ainsi qu'en juin 2000, l'Assemblée générale de l'Organisation des États américains a adopté une résolution sur les enfants dans les conflits armés en exhortant les belligérants à respecter les dispositions du droit humanitaire international. Les pays du Commonwealth ont réitéré, en novembre 1999 à Durban, leur condamnation de ces pratiques (utiliser les enfants pour la guerre). Signalons également que le G-8, réuni au niveau des ministres des Affaires étrangères, a publié, en juillet 2000, un rapport dans lequel ils promettent de collaborer avec l'ONU dans ce domaine.


3. Conclusion

La lutte contre le recrutement d'enfants fait partie des priorités des acteurs de la prévention des conflits. Le phénomène des enfants-soldats est un symptôme des crises sociales qui conduisent aux conflits, et en particulier aux guerres civiles. Les gosses livrés à eux-mêmes, vivant dans la pauvreté, victimes du chômage et d'autres formes de maltraitance, deviennent des cibles faciles pour les États et les groupes armés qui les enrôlent. Lutter contre les causes profondes des guerres revient à prévenir certaines conséquences de celles-ci, comme les enfants-soldats.

La prévention de l'enrôlement d'enfants-soldats se combine parfaitement avec les mesures qui sont et doivent être prises lors des processus de résolution des crises ou de réhabilitation. Le sort de ces filles et garçons, victimes et bourreaux, est un enjeu crucial pour l'avenir de pays dont, souvent, la majorité de la population a moins de dix-huit ans : ces jeunes incarnent, qu'on le veuille ou non, l'avenir de ces pays. L'idée de plus en plus répandue d'intégrer une dimension « enfants-soldats » dans les programmes de gestion des crises illustre la prise de conscience de la communauté internationale.

Il reste que le traitement préventif le plus sûr est un développement durable et équitable pour tous, au sein d'une société réconciliée. Il n'est d'ailleurs pas étonnant de voir que la problématique des enfants-combattants figure en bonne place dans des accords de coopération entre le Nord et le Sud (exemple : l'accord de partenariat de Cotonou entre l'UE et les pays ACP ) (10). La promotion dun développement qui s'appuie sur le respect de tous, qui favorise la scolarité de tous les enfants, qui assure un accès égal aux soins de santé et qui offre des perspectives d'emploi, dans des États de droit démocratique, représente la réponse la plus efficace et la plus durable dans la lutte contre le recours aux enfants-soldats.

Félix Nkundabagenzi


(1).
IRIN, Burundi : UNICEF calls for release of abducted children, Nairobi, 16 novembre 2001.
(2). Human Rights Watch, Mandela and UN should act to free child soldiers, New York, 14 novembre 2001.
(3). Propos dOlara OTUNNU recueillis par Jean-Paul MARI , Le Nouvel Observateur, septembre 2000.
(4). « Prévention des conflits armés », Rapport du secrétaire général, Assemblée générale - Conseil de sécurité, A/55/985-S/2001/574, 7 juin 2001.
(5). Les résolutions 1261 (1999), 1265 (1999) et 1296 (2000) du Conseil de sécurité, ou encore la Convention relative aux droits de l'enfant (1989) et son Protocole facultatif, le Statut de Rome de la Cour pénale internationale de 1998, la Charte africaine des droits de l'enfant et du bien-être (1999). . Lire la synthèse de ces mesures dans « Les enfants et les conflits armés », Rapport du secrétaire général, Assemblée générale - Conseil de sécurité, A/55/163-S/2000/712, 19 jjuillet 2000.
(7). Résolution du Conseil de sécurité 1279 (1999).
(8). Résolution du Parlement européen sur le sommet Union européenne - Afrique, Bulletin UE, 4-2000 ; Résolution du Parlement européen sur le Myanmar du 16 septembre 1999, Bulletin UE, 5-2000 ; Résolution du Parlement européen sur la participation des femmes au règlement pacifique des conflits, Bulletin UE, 11-2000.
(9). « Les enfants et les conflits armés », Rapport du secrétaire général, op. cit., p. 32.
(10). Article 11 de l'accord de partenariat ACP-CE signé à Cotonou le 23 juin 2000.


Pour en savoir plus:

La guerre, enfants admis
éditions GRIP-Complexe,
en partenariat avec la Croix-Rouge, Amnesty international et l'UNICEF. 



L'enrôlement d'enfants-soldats :
de nombreux scénarios


par
Marc Schmitz
Attaché de recherche au GRIP

«Ils sont venus dans toutes les huttes de pêcheurs et ont dit que chaque famille devait un enfant à Prabhakaran, leur chef », raconte Elisaman, enrôlée à l'âge de quatorze ans par les Tigres tamouls, dans le nord-est du Sri Lanka. Pourquoi elle en particulier ? « Ma soeur plus âgée était malade. L'un de mes frères était trop jeune, l'autre venait tout juste de se marier. Il aurait été triste de voir sa jeune femme devenir veuve si tôt. Voilà pourquoi je me suis portée volontaire. Il fallait bien quelqu'un qui se sacrifie. Moi, j'étais la moins indispensable.»

En Colombie, un sondage parmi cent vingt filles et garçons de la guérilla a révélé que personne n'avait rejoint les rebelles par conviction politique. Pour une écrasante majorité, il s'agissait d'un acte volontaire. Si d'aucuns ont été attirés par les armes et l'uniforme, d'autres se sont laissé convaincre par la guérilla ou ont rejoint les insurgés parce qu'ils n'avaient rien à manger. Seuls 14% prétendaient avoir eu la main forcée.

Sous le feu des projecteurs depuis les attentats du 11 septembre, l'Afghanistan connaît la guerre depuis 1978. Pour toute une génération qui y a grandi, cette situation constitue la normalité. Et sur les champs de bataille, les enfants sont présents. Contre les Soviétiques durant les années quatre-vingt, ils étaient emmenés par les aînés de leur famille, sans toutefois participer à tous les combats. Leur rôle a changé par la suite. Lors du départ de l'Armée rouge, le gouvernement les a systématiquement enrôlés. Ensuite, divers groupes islamistes les ont séparés de leur famille pour les élever dans des écoles coraniques. Et en faire des soldats. Au moins 20 à 25% des soldats qui se sont battus ces dernières semaines en Afghanistan - et dont beaucoup sont morts sous les bombes américaines - ont été des adolescents, voire des enfants. Cette proportion est plus ou moins la même dans tous les partis impliqués.

Si le parcours du jeune combattant afghan diffère de celui de ses camarades au Congo, au Sri Lanka, en Ouganda..., il reste qu'on peut dégager un certain nombre de points communs. Le problème des enfants-guerriers se rencontre avant tout dans des pays où les adultes sont trop peu nombreux, ou guère disposés à endosser l'uniforme. Dans ce dossier, le recrutement doit être considéré comme le moment-clé.


La conscription

Dans de nombreux pays, l'enrôlement obligatoire, ou conscription, constitue le premier type de recrutement. Parfois introduit en réponse à un conflit, il est souvent devenu une disposition permanente qui reste, par nature, une prérogative des gouvernements.

Le droit international en vigueur (1) - et ce, malgré les récentes avancées - fixe à quinze ans l'âge minimum pour s'enrôler. Or, dans la plupart des pays, les lois nationales fixent à dix-huit ans l'âge légal du droit de vote. Cet âge marque aussi la transition officielle entre l'enfance et l'âge adulte, avec les responsabilités légales et morales qui incombent alors à l'individu. L'âge de dix-huit ans est aussi retenu dans la définition générale de l'enfant dans la Convention relative aux droits de l'enfant des Nations unies de 1989. Dès lors, pourquoi accorder une exception aux militaires?

En attendant, des dizaines de pays enrôlent avant la majorité civile, en toute légalité. Et pas seulement dans des pays du Sud... Au Royaume-Uni, des jeunes de seize ans prennent, au départ de l'école, le chemin des casernes. Aussi bien aux Malouines que durant la guerre du Golfe, des soldats britanniques de moins de dix-huit ans sont morts. Trop jeunes pour voter, assez vieux pour tuer... ou mourir pour la patrie!

Malheureusement, un âge d'enrôlement fixé à dix-huit ans - comme le réclame notamment la Coalition internationale pour mettre fin à l'utilisation d'enfants-soldats - ne met pas nécessairement les enfants à l'abri. Il existe souvent des clauses autorisant un service militaire précoce, pour raison de meilleure convenance. Ailleurs, c'est l'absence de documents qui pose problème. Comment statuer sur le cas d'un adolescent dépourvu d'acte de naissance ou de carte d'identité ? Il y a enfin l'indifférence de certains recruteurs. Ainsi, en Afghanistan, où des officiers ont falsifié des dates de naissance afin de répondre aux critères d'engagement. Certains enfants n'avaient même pas quatorze ans.


L'enlèvement

Afin de renflouer leurs rangs, les gouvernements peuvent aussi être tentés par le recrutement forcé. Sur ce plan, ils sont rejoints par les groupes d'opposition armés. Tous les deux recourent d'ailleurs aux mêmes pratiques : ils font irruption dans le village - ou la ville -, sèment la terreur et tuent, enlèvent les enfants, se livrent au pillage, avant de mettre le feu.

Aux quatre coins du globe, le scénario est le même. On s'attaque aux quartiers défavorisés pour enlever sur les terrains de football, aux arrêts de bus, à l'entrée des écoles... Là où il y a foule. Les orphelinats sont un autre endroit très prisé. Malgré un certain côté arbitraire, ces rapts concernent surtout les populations les moins aptes à se défendre. En Éthiopie, les petits vendeurs de cigarettes, de sucreries ou autres billets de loterie constituaient une cible privilégiée. Des minorités ethniques, raciales ou religieuses - comme certaines populations indigènes - peuvent aussi se trouver dans le collimateur dès lors qu'elles sont perçues comme une menace par le pouvoir.


Le volontariat

L'enfant a-t-il été forcé ou s'est-il engagé volontairement ? Souvent, la réponse n'est guère aisée. Que penser en effet de la notion « volontaire » lorsque la misère pousse les enfants dans les mains de groupes militaires, ou quand le service dans l'armée ou la guérilla paraît plus sûr que la vie dans son environnement familial ? Ces réserves étant faites, on peut néanmoins identifier un certain nombre de raisons et de motivations qui expliquent la démarche volontaire.

Raisons culturelles. Certains enfants sont attirés par la vie militaire ; le prestige de l'uniforme les fascine. Dans d'autres cas, ce sont les parents qui les persuadent, pour des raisons politiques ou patriotiques, ou parce qu'ils estiment que la discipline militaire sera tout bénéfice pour leur rejeton. Et puis, il y a ceux qui rejoignent l'armée pour retrouver leurs copains ou vivre l'aventure. Les sociétés qui considèrent le port d'armes comme une preuve de masculinité et qui perpétuent la tradition de la « vengeance par le sang », voient souvent des enfants prendre les armes pour « réparer » la mort d' un proche. Enfin, dans bien des sociétés, les familles sont amenées à envoyer leur fils rejoindre le mouvement armé, non pas dans un esprit de revanche, mais pour remplacer le père ou le frère tué. Question d'assumer son devoir.

Recherche de protection. La torture ou l'assassinat d'un parent, la privation et l'humiliation, des bombardements aveugles, la détention, l'intimidation par les forces armées... sont autant d'incitants qui peuvent pousser un enfant à rejoindre un groupe d'opposition armé. Durant la guerre civile au Salvador, la guérilla avait accueilli - et protégé - de nombreux jeunes dont la famille avait été massacrée. En Tchétchénie, les jeunes mâles rejoignent souvent le rang des combattants pour éviter toute détention arbitraire ; les adolescents âgés de quatorze à dix-huit ans risquent en effet d'être détenus par les forces de sécurité qui espèrent ainsi prévenir tout recrutement par les rebelles.

Raisons idéologiques. Bien des volontaires s'engagent pour la bonne cause. Les cas de figure sont multiples : « guerre sainte », lutte pour les libertés politiques, religieuses ou autres, combat pour récupérer des terres ancestrales... Dans d'autres circonstances, ces «Che Guevara en herbe» s'engagent pour davantage de justice sociale, ou pour combattre la pauvreté ou la corruption.

Les gosses qui s'engagent, et meurent pour la cause, sont la fierté de leur communauté. C'est le cas des enfants de l'Intifada. Premières victimes de la situation pourrie dans les Territoires occupés, ils sont en contact direct avec les soldats israéliens et les colons juifs, et vivent dans leurs tripes les provocations et l'humiliation quotidienne. Stade ultime de la logique du désespoir : le kamikaze.

Dans ce schéma de démarche idéologique, la participation des enfants n'est pas seulement approuvée par la communauté, elle est carrément encouragée. En effet, comment imaginer les garder à l'écart d'un conflit alors qu'ils participent parfois activement aux travaux domestiques et agricoles dès l'âge de quatre ans ? L''adolescent de quinze ou seize ans qui travaille et qu'on traite comme un adulte, est censé prendre ses responsabilités en cas de conflit armé.

Raisons socioéconomiques. Pour bien des enfants de la rue, l'armée ou la guérilla sont souvent perçues comme unique planche de salut. Même constat pour toutes ces familles qui vivent dans une misère noire, sans la moindre perspective d'avenir. Alors plutôt s'enrôler que de rester au chômage. Souvent, ce sont les parents qui poussent dans cette direction, en particulier lorsqu'une partie de la solde est directement versée à la famille. Et là où les nouvelles recrues ne sont pas payées, elles se livrent au pillage. De quoi nourrir leurs proches.

En Sierra Leone, les « fruits » du pillage ont amené certaines mamans à penser qu'il fallait envoyer plus d'enfants faire la guerre..., question d'augmenter les maigres revenus. Les commentaires du directeur de la Croix-Rouge du Liberia vont dans le même sens. Interrogé en 1990 quant à la participation aux combats de garçons de sept ans, il expliquait que «celui qui a un fusil, a aussi de quoi manger».

En se basant sur de nombreuses études de cas, on arrive à la conclusion que la plupart des jeunes recrues -elles sont quelque 300.000 de par le monde- n'ont été ni forcées ni obligées de prendre les armes et de tremper dans les horreurs de la guerre. En attendant, les gosses sont l'objet de moult manipulations subtiles et de pressions diverses qu'il sera plus compliqué d'éliminer que le recrutement forcé.

Marc Schmitz

(1) Cfr. le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l'enfant -interdisant toute implication des moins de dix-huit ans dans les conflits armés-, conclu par l'Assemblée générale des Nations unies, le 25 mai 2000. Ce Protocole reste bien sûr facultatif et il faut regretter qu'un certain nombre de termes ne soient pas définis, ce qui laisse aux Etats une liberté d'appréciation très large.

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