Thème
Le choc des civilisations est plus que jamais d'actualité. A force de pressions et d'humiliations en tout genre, les pays du Sud sont de plus en plus tourmentés. Que dire lorsque Silvio Berlusconi se laisse aller à évoquer une prétendue "supériorité occidentale"? De l'ethnocentrisme au mépris, il n'y a même plus un pas à réaliser. Les discours dominants sont résolument manichéens. Nous assistons en effet à une guerre entre le Mal, l'autre; et le bien, nous, les occidentaux. Comme si notre système était le meilleur, comme si notre politique était sans conséquences néfastes sur les pays du Sud. L'opportunité nous est peut-être offerte de réfléchir à propos de la domination occidentale sur le reste du monde et sur les effets d'une telle hégémonie.

L'hégémonie occidentale
et ses conséquences


par Joseph Yacoub
Professeur de sciences politiques à l'Université catholique de Lyon



Pour restaurer son prestige, la puissance américaine blessée s'apprête à punir et à prendre sa revanche à la suite des attaques criminelles contre les édifices de la superpuissance mondiale (économique, militaire et sécuritaire). La riposte risque d'être terrible et disproportionnée. Manichéisme et hégémonie obligent, il est dit que cette "justice sans limites" ou "liberté immuable" (Enduring Freedom), échelonnée dans le temps et embrassant tous les domaines, sera "une bataille monumentale du bien contre le mal", pour "conduire le monde à la victoire".

L'act of war, déclaré par le président George W. Bush, cherche à cibler les ennemis qui ont frappé, au coeur même de la forteresse, les symboles de la puissance de l'empire. On s'est fixé dès le départ sur les pays arabes et musulmans. Il est étonnant de voir à ce propos le débat sur l'islam envahir tous les médias. On fait un amalgame mortel entre des groupes terroristes "islamistes" et la religion musulmane. D'autres se précipitent pour condamner en bloc l'islam, et cela est dangereux. Les communautés musulmanes en Occident sont en butte à des attaques et à des assassinats.

Les représailles s'annoncent difficiles : contre des réseaux terroristes ou des États ? L'art de la guerre est en train de se métamorphoser. Classiquement, la guerre a un visage, un État avec un potentiel militaire et un territoire. Cette fois-ci, les coupables sont anonymes et sansfigure. Dès lors, comment frapper sans faire des victimes parmi les civils iréniques? Lutte extrêmement délicate.

Comme on cherche toujours un ennemi ciblé et identifié, hier le bouc émissaire de l'Occident libéral était l'URSS, aujourd'hui c'est l'islam et l'Orient arabe. Avec l'URSS, le conflit était idéologique et politique. Après le démantèlement de l'URSS et l'effondrement du communisme, le conflit est - en partie - terminé (et encore). Avec l'Orient et l'islam, il est plutôt d'un autre ordre, et ses fondements sont ancrés dans les mentalités occidentales, comme si l'amalgame entre Orient et despotisme était délibérément fait. De plus, le monde arabo-musulman résiste au discours idéologico-politique de l'Occident et à ses pratiques, ce qui n'est pas fait pour plaire.

Il faut dire qu'en matière de diabolisation de l'islam, l'imaginaire occidental est catastrophique, porté par une forte charge énergétique, quoique non toujours consciente. Cette fixation oriente et nourrit les fantasmes des gens, car elle est chargée d'une vieille force pulsionnelle. Il est symptomatique que devant de telles épreuves, le monde dit civilisé fait chaque fois bloc. À présent, un discours du Nous refait surface, celui de la démocratie, de la liberté et de la civilisation, face aux Autres, les sous-entendus " défenseurs du fanatisme, du totalitarisme et de la barbarie ". L'Occidental est hanté par la peur de l'espace civilisationnel oriental qu'il considère comme despotique, parce qu'étranger à ses idées et à ses moeurs. En fait, c'est un monde qui échappe à ses normes et qu'il ne veut pas comprendre. Alors, il fantasme. D'ailleurs d'autres communautés que les musulmans ont été victimes de vexations et d'agressions aux États-Unis les Sikhs par exemple.

À ce propos, l'histoire se répète et remonte à la première guerre entre les cités grecques, la Perse et la Mésopotamie antiques. Et ce n'est pas par hasard qu'on parle ces jours-ci d'Alexandre le Grand comme du premier qui réussit à occuper l'Afghanistan. Même Karl Marx eut le travers de parler de despotisme oriental. Montesquieu a commis la même erreur. D'ailleurs, on a entendu le même discours durant la guerre du Golfe. À l'époque, j'avais publié un article dans le quotidien français Le Monde (29/01/1991), dans lequel je fustigeais la "revanche de l'Occident sur Babylone". Le "despotisme oriental" est ancré dans les têtes et présent dans les manuels d'enseignement. Il est difficile de se défaire de cette orientophobie. Pourtant, l'Occident a produit de grands orientalistes, qui de plus étaient amis de l'Orient et de l'islam, comme Louis Massignon, Henry Corbin, Louis Gardet et Jacques Berque.

Mais quelles seront les répercussions de ces événements sur les pays du sud de la planète ?

Tout porte à croire que les États-Unis et les démocraties occidentales vont procéder à un réexamen fondamental de leur politique intérieure et extérieure. On s'aperçoit soudain que, face aux sociétés orientales très mobilisées, la défense des valeurs incarnées par les démocraties occidentales paraît comme vulnérable. L'Occident découvre amèrement que sa démocratie est fractionnée, permissive, sans valeurs (en dehors de la consommation et du libre-échange) et en perte de cohérence. De plus, privée d'idéologie mobilisatrice, étalant à l'infini sa liste des droits de l'homme (droits-de-l'hommisme), la défense de la nation s'est progressivement dévaluée. Dans ce monde qui a perdu la plénitude du sens, le technique a pris le pas sur l'humain, et les échanges interindividuels et subjectifs l'ont emporté sur les groupes et les communautés. D'où la dilution du lien social et l'absence de patriotisme. En outre, les normes collectives se dévalorisent, l'intérêt privé et le confort matériel prévalant sur l'intérêt général. Ce sont des sociétés orientées vers la réussite individuelle, sans projet collectif. Bref, chacun se veut le défenseur de son pré carré. En plus, la déchristianisation a engendré la perte des valeurs, l'absence de sens et une certaine démoralisation des populations. L'homme occidental assailli par le doute, muni d'une mentalité individualiste, replié sur lui-même, alors qu'ailleurs dans le monde, on vit dans l'enthousiasme des causes et des certitudes entraînantes malgré la pauvreté et en dépit des besoins. Or dans ces pays d'Orient, on croit à un idéal qui transcende l'ordre matériel et la technique. Ces sociétés ne sont pas atomisées, l'individu n'existe que par et dans le groupe. Ici, en revanche, la seule motivation mise en exergue est l'intérêt personnel, c'est-à-dire ce que je veux pour moi-même. Face à ces manquements civiques terribles, les démocraties vont-elles apprendre à se ressaisir? Les droits de l'homme auront-ils à souffrir devant un discours sécuritaire? Qu'est-ce qui peut encore mobiliser l'Occidental?

Il est certain que tout changement de stratégie interne et internationale aura des conséquences innombrables sur les relations internationales. Un durcissement à l'intérieur des sociétés ne peut se faire sans heurts, car les sociétés occidentales sont devenues essentiellement multiculturelles et pluralistes. Ce sont des microcosmes de la planète. Par conséquent, toute idéologie nationalo-sécuritaire risque de rencontrer des résistances sur son chemin. Désormais, l'Autre est dans nos sociétés. À ce sujet, l'universalisme occidental est en train de s'évaporer, car, la mondialisation aidant, ces migrants peuvent vivre et prospérer dans les sociétés occidentales sans trop s'intégrer. La marge de manoeuvre des pouvoirs sera donc réduite. D'autre part, sur le plan international, l'antiaméricanisme a nettement augmenté dans les pays du Tiers-Monde et est devenu virulent depuis la chute du Mur de Berlin. La dernière illustration fut la conférence de Durban contre le racisme et la xénophobie (Afrique du Sud, septembre 2001) où les États-Unis et Israël se sont illustrés par leur retrait. De nouvelles politiques d'alliance mondiale allant jusqu'à des renversements vont probablement voir le jour non sans surprise (du côté de l'Iran, de l'Inde, de la Chine et de la Russie). Les Occidentaux courtisent la République islamique d'Iran, jadis classée comme "État voyou" par l'administration américaine, qui est contente de se débarrasser des Talibans. La Russie se rapproche des États-Unis, ce qui lui permettra d'avoir les mains libres en Tchétchénie. Les Américains font des ouvertures vers l'Inde qui se réjouit d'un affaiblissement du Pakistan. L'offensive américaine contre les Talibans va dans le sens des intérêts de la Chine qui a des problèmes avec ses Ouïghours musulmans et ses Tibétains. En même temps, la Chine comme la Russie s'inquiètent d'une poussée américaine en Asie centrale, dans la mer d'Oman et l'Océan indien. Mais chacun campe sur ses positions. Et il est vraisemblable qu'on assistera à des recompositions géographiques d'États, basées sur de nouvelles répartitions ethniques. L'avenir politique du Pakistan et de l'Afghanistan par exemple est incertain. Bref, de nouveaux rapports de forces géopolitiques sont en gestation.

Le premier acte de ce nouveau monde a été posé dans l'horreur. Reste à savoir si le nouvel ordre (ou désordre) mondial tiendra compte de la justice et du droit et entendra les cris de frustration. Les pauvres, les déshérités et les faibles humiliés continueront-ils toujours à payer cher leur liberté?

En tout état de cause, l'Occident ne réussira pas à extirper le terrorisme, quelle que soit sa source, tant qu'il n'aura pas modifié son regard fait d'arrogance et de profit, et changé la vision de ses intérêts en tenant compte des autres peuples. Les pays d'Orient ne sont pas de simples marchés, ce sont des civilisations. Une nouvelle qualité d'écoute s'impose. Cela passe par la patience et le dialogue. Il faut dire que l'Occident, entêté dans son universalisme abstrait, ne respecte pas les valeurs, les règles et les cultures des peuples, ni leur conception du droit et de la démocratie, et ne tient compte ni de leur niveau de développement économique ni de leur évolution.

Joseph Yacoub


Joseph Yacoub est l'auteur de plusieurs ouvrages sur les minorités,notamment
Les minorités dans le monde (Desclée de Brouwer, Paris, 934 p., mars 1998) et
Au-delà des minorités. Une alternative à la prolifération des États, (éd. de l'Atelier, Paris, septembre 2000, 234p.).

Il vient de publier Au nom de DIEU! Les guerres de religion d'aujourd'hui et de demain (Editions JC Lattès, Paris, février 2002) un livre dresse le premier état, global et prospectif, des guerres saintes qui menacent aujourd'hui et demain. Mais, plus encore, un livre où l'auteur invite à méditer l'essence spirituelle de l'homme comme source de la paix.


Retour au sommaire du numéro 14

Retour au sommaire du dernier numéro en ligne