Thème
A l'heure où le modèle scolaire occidental suscite de nombreuses inquiétudes, certaines institutions ont pourtant entrepris de la modialiser. En clair, il s'agit d'imposer le modèle occidental au reste du monde. Plus grave, l'enseignement ainsi conçu comme une "marchandise" sera soumis comme telle aux lois du marché et devra, comme le préconise déjà la Banque mondiale, être privatisé. Avec pour double conséquence, en particulier pour le Tiers-Monde, un accroissement des inégalités et la perte de contrôle par l'Etat d'un domaine dont la finalité est justement de les réduire. L'impérialisme culturel gagne encore du terrain...


Quand l'école devient un business

La Banque mondiale veut stimuler l'enseignement privé
dans les pays du Tiers-Monde


par Nico Hirtt membre de l'Appel pour une école démocratique (Aped)


Les négociations de l'OMC et la tenue, à Vancouver en mai 2000, du premier " World Education Market "ont fait découvrir la formidable émergence de l' " Education Business ". Mais on ignore souvent que la marchandisation de l'Ecole frappe autant, voire davantage, les pays en développement que les pays riches. Au nom d'une réorientation des dépenses publiques d'éducation vers l'enseignement de base, la Banque mondiale recommande en effet au Tiers-Monde de laisser les forces du marché jouer un rôle dominant dans les enseignements secondaire et supérieur. Au risque de voir augmenter encore l'inégalité sociale face à l'instruction et de provoquer une uniformisation marchande des savoirs et des cultures.

Les institutions internationales dressent un état des lieux alarmant de l'éducation dans les pays dits "en développement ". Selon les estimations démographiques en vigueur, le nombre des six à onze ans non scolarisés passera à 162 millions d'ici 2015. (1) L'analphabétisme adulte, qui touche déjà plus de neuf cents millions de personnes, pour la plupart des femmes, n'a guère de chances de se réduire à court terme. Au vu de ces chiffres, le président de la Banque mondiale, James D. Wolfensohn, s'exclame : " La clé du développement et de la lutte contre la pauvreté est l'éducation "(2).

Mais cette priorité bute sur l'endettement des pays du Tiers-Monde. Depuis dix ans, les dépenses réelles par élève ou par étudiant sont en chute, tant en Amérique latine qu'en Afrique. Comme le note Adrian Arcelo, porte-parole du Fonds d'Assistance à l'Enseignement privé aux Philippines, " (notre) gouvernement prend l'enseignement très au sérieux et la constitution prévoit que l'éducation est le poste prioritaire entre tous. Néanmoins, en raison du niveau élevé de l'endettement, la plus haute priorité a été... le paiement de la dette "(3).


Faire mieux avec moins

Rejetant a priori toute idée de moratoire ou d'annulation de la dette des pays pauvres, la Banque mondiale commence par répéter les " il n'y a qu'à " en vertu desquels on peut toujours " faire mieux avec moins ". La Banque suggère par exemple, " un léger accroissement du ratio élèves/professeurs "(4). Elle fait également remarquer que " les bâtiments scolaires peuvent être construits pour moins cher qu'actuellement " et qu'on " peut aussi utiliser plus efficacement les bâtiments en regroupant les petites écoles ". On reste perplexe. L'état de délabrement des écoles et la surpopulation des classes dans le Tiers-Monde sont notoires. Chacun sait aussi que l'un des problèmes clé de l'assiduité scolaire dans ces pays est l'éloignement entre l'école et le domicile, éloignement qu'une fermeture des petits établissements ne pourrait qu'accroître.


Réserver les dépenses publiques à l'enseignement de base

Mais l'essentiel de la stratégie de l'institution financière internationale est ailleurs. " Il faut, dit la Banque mondiale, concentrer les investissements publics au niveau de l'éducation de base "(5). À l'appui de ce choix, la Banque rappelle que la population scolaire des écoles primaires représente 70 % de l'ensemble des effectifs de l'enseignement des pays en développement, alors que ce niveau d'enseignement ne perçoit qu'environ 22 % des dépenses publiques d'éducation (6). Ce déséquilibre, dit la Banque, constitue une injustice qu'il convient de réparer. Souci généreux, mais qui entraîne une lourde contrepartie : le désinvestissement de l'Etat dans l'enseignement secondaire et supérieur. Le président Wolfensohn réclame donc d'une même voix une " éducation primaire universelle " et " un système d'enseignement secondaire et tertiaire qui soit ouvert et compétitif "(7).

La Banque mondiale propose de conserver la gratuité uniquement pour l'enseignement de base, mais d'introduire un droit de scolarité sélectif au niveau du deuxième cycle du secondaire et un droit d'inscription dans tous les établissements d'enseignement supérieur (8). D'ores et déjà les étudiants interviennent à raison de 40 % dans le financement des études en Jordanie, 36 % au Chili, 15 % en Ouganda (9). Une augmentation du coût des études exclura encore davantage les jeunes issus des milieux moins favorisés. Les financiers supranationaux de Washington proposent d'y remédier par un système de prêts, assorti de " bourses limitées " afin de " vaincre la réticence des pauvres à contracter des dettes remboursables sur d'incertains revenus futurs " (10).


De l'autonomie à la privatisation

La Banque suggère que la diminution des subventions publiques et l'augmentation de la participation financière des parents s'accompagne d'une plus grande autonomie accordée aux autorités éducatives locales, " permettant aux écoles de répartir comme elles l'entendent leurs ressources ". Allant jusqu'au bout de cette logique, la Banque mondiale arrive finalement au coeur de son projet : " encourager le recours au secteur privé, soit pour financer des établissements privés, soit pour constituer un complément de recettes à des établissements d'Etat "(11). Le recours à l'enseignement privé, dit-elle, réduira les coûts pour l'Etat et ces établissements " font utilement concurrence aux établissements publics ". On rétorquera évidemment que cette privatisation augmente le coût des études pour les étudiants et leurs parents et qu'elle favorise un développement inégal entre les établissements. Mais la Banque balaie ces objections : de toute façon, fait-elle remarquer, l'implication du secteur privé dans l'enseignement est déjà très grande et ne fera que s'accroître dans les années à venir. " La question vitale maintenant n'est pas de savoir si des acteurs non gouvernementaux vont jouer un rôle croissant dans l'éducation - cela est désormais certain -, mais de voir comment ces développements peuvent être intégrés dans les stratégies globales des nations " (12).


La Banque mondiale devient conseiller en privatisation

Désormais, les actions de la Banque en direction de l'enseignement supérieur " viseront à soutenir les efforts des pays pour engager des réformes permettant à ce sous-secteur de fonctionner de manière plus efficace et à un moindre coût pour l'Etat. Les pays qui sont disposés à adopter, pour l'enseignement supérieur, un cadre législatif et réglementaire favorisant une structure institutionnelle différenciée et une base de ressources diversifiée, où le secteur privé interviendra davantage au niveau de l'enseignement et du financement, continueront à recevoir la priorité "(13). Ce qui signifie en clair : " Vous privatisez l'enseignement supérieur ou nous vous coupons les vivres ".

Comme le proclame avec fierté Peter Woicke, Managing Director de la Banque mondiale : " La Banque mondiale, entraînée par son président James Wolfensohn, est en train de se transformer en conseiller des gouvernements, sur la façon adéquate de privatiser leurs services "(14).

Peter Woicke est également vice-président de la SFI, la Société de Financement internationale, une succursale de la Banque mondiale dont la mission est de " promouvoir le développement du secteur privé dans les pays en développement "(15). Bien que la mission officielle de la Banque mondiale et de ses filiales soit " d'œuvrer à la réduction de la pauvreté dans le monde ", la SFI a réalisé 250 millions USD de profits en 1998 (16). Elle vient de s'allier à la Softbank Corp japonaise pour financer le lancement de sociétés " startup " du secteur Internet dans une centaine de pays en développement (17).

Après une première étude exploratoire, publiée en 1998 sous le titre The Global Education Industry (18), la SFI a organisé, en juin 1999 à Washington, une conférence au titre explicite : " Opportunités d'investissement dans l'éducation privée dans les pays en développement "(19).

La SFI vient également de créer le service Edinvest " un forum pour les personnes, les sociétés et les institutions intéressées par l'éducation dans les pays en développement " qui " fournit des informations pour rendre possibles les investissements privés à grande échelle "(20). Edinvest (21) éclaire les investisseurs potentiels quant aux possibilités offertes par le marché éducatif dans les pays en développement. Son site Internet est sponsorisé par des firmes privées telles Eduventures.com et Caliber. Cette dernière société se présente comme " le principal fournisseur de services d'apprentissage électronique (" eLearning ") aux entreprises et aux institutions (...) un leader de l'industrie de l'enseignement par Internet ".


Propos tenus à la conférence d'Abidjan et autres pensées choisies

Du 30 novembre au 1er décembre 1999, la SFI a réuni une brochette d'investisseurs potentiels à Abidjan, pour une conférence sur le thème " Les opportunités d'investissement dans le secteur de l'éducation privée en Afrique ". Dans son discours inaugural, Luciano Borin, représentant régional de la SFI, a expliqué que " les entreprises africaines ne pourront faire face à la concurrence, qu'en adoptant les mêmes pratiques, normes et politiques [que celles] du marché international. Ceci implique le développement rapide d'une classe d'entrepreneurs modernes, informés et professionnels, à travers l'éducation " . C'est pourquoi, conclut-il, il faut " une réorientation des stratégies reposant excessivement sur l'enseignement de base "(22) (Tiens ! N'était-ce pas au nom de la priorité à l'enseignement de base qu'il convenait de privatiser l'enseignement supérieur ?).
Le souci d'une éducation au service de tous, d'une éducation au service de la lutte contre la pauvreté, s'envole pour de bon lorsqu'on entend Javed Hamid, directeur de la SFI pour l'Asie de l'Est et le Pacifique, déclarer: " Mon propre sentiment est que le potentiel de rendement et de profit sur les investissements dans l'éducation est très élevé. (...) Nous pensons que c'est là véritablement l'industrie de la prochaine décennie "(23).
Lors du colloque de Washington, Jack Maas, Lead Education Specialist à la SFI, exprimait son admiration pour telle école secondaire en Gambie, qui offre " un enseignement de première qualité " pour la somme de trois cents USD par an. " C'est vraiment une aubaine. Nous pouvons brûler trois cents dollars en une nuit dans un hôtel occidental, donc c'est une véritable aubaine "(24). Est-il nécessaire de rappeler que le revenu annuel moyen des habitants de Gambie s'élève à 950 USD... ?

Vol de vautours sur l'école des pauvres

Les firmes américaines et européennes de l'Education Business rodent déjà sur le charnier des écoles publiques du Tiers-Monde. Lors du premier Word Education Market, qui a eu lieu à Vancouver au printemps 2000, les représentants de la Banque mondiale se sont relayés à la tribune afin d'étaler leurs chiffres alléchants.
Untel rappela l'immense marché de l'équipement didactique chez les géants du Tiers-Monde : 993 millions de dollars en Chine (plus du double du marché français), 123 millions en Inde. D'ici dix ans, ces montants passeront à 1700 et 200 millions de dollars respectivement.

D'autres soulignèrent que, si les dépenses publiques et privées d'éducation sont amenées à chuter encore dans les régions les plus pauvres (-15 % en Afrique entre 1980 et 1994), elles connaissent en revanche une forte croissance dans les pays " émergents " (+65 % en Amérique latine, + 200 % dans la zone Asie-Pacifique).

Harry Anthony Patrinos, du groupe Edinvest, s'est quant à lui réjoui des 37 % de dépenses privées dans le total des dépenses d'éducation en Indonésie. La Corée fait mieux, avec 41 %, le Chili 45 %, l'Ouganda 57 %. Voilà un " formidable marché potentiel, " Messieurs les Investisseurs!


Une catastrophe culturelle et intellectuelle

Les conséquences de cette politique de privatisation sont prévisibles. Pour les jeunes qui n'en auront pas les moyens financiers, les portes des établissements privés et des cyber-universités resteront fermées. Au mieux, ils pourront se rabattre sur un enseignement public de moindre qualité, car désargenté. Au pire, celui-ci n'existera même plus. Plus probablement, l'enseignement public aura suivi le " bon exemple " du secteur privé, en augmentant ses droits d'inscription et en recourant à son tour au sponsoring externe.

Mais à terme, les retombées culturelles et intellectuelles de la marchandisation de l'enseignement seront peut-être plus graves encore que ses conséquences sociales. Les lycées, collèges et universités se verront de plus en plus contrôlés par des multinationales américaines ou européennes de l'enseignement. Pour répondre à la demande d'employabilité, celles-ci assureront l'instrumentalisation des savoirs que réclame la compétition économique. Elles abandonneront ou réduiront à la portion congrue les savoirs peu rentables, les savoirs qui forgent les cultures et donnent force pour comprendre le monde. Pour des raisons de rationalité interne, ces marchands d'enseignement imposeront petit à petit une uniformisation des connaissances, des cultures, des compétences et des comportements.


Un exemple parlant

Lors de la Conférence de Washington, en 1999, la SFI a présenté, en modèle de la nouvelle culture éducative, l'entreprise NIIT, spécialisée dans la formation à l'informatique. Fondée à Bombay en 1981, NIIT réalise des bénéfices annuels de 160 millions de dollars. Sa croissance moyenne est de 60 % par an et sa capitalisation boursière s'élève à deux milliards de dollars. Elle offre des formations à des travailleurs et à des jeunes dans vingt-cinq pays différents et dans neuf cents centres d'enseignement. Elle procure également des formations à distance sur Internet.
Le directeur de NIIT, C.N. Madhusdan, parle avec fierté des caractéristiques de son entreprise : " Notre société considère son activité de formation comme une activité industrielle quelconque. L'étudiant est le matériel brut et le processus de formation est bien défini, certifié sous la norme IS0 9001. Les instructeurs sont comme des machinistes. À la fin, il y a le produit fini, un étudiant certifié. (...) Les salles de classe sont gérées comme les locaux d'une fabrique, où les étudiants sont des clients qui louent leur chaise, un peu comme une compagnie aérienne gère ses vols et ses sièges. NIIT recherche des facteurs de production et des capacités d'utilisation. Ses instructeurs sont les managers de production. Les universités traditionnelles sont très orientées sur la personne et l'instructeur y joue un rôle déterminant dans le résultat. NIIT a cherché à réduire ce rôle des personnes, en restructurant la méthodologie de l'éducation et en transformant le processus de formation en un produit (...). Les éléments essentiels du modèle d'entreprise sont déterminés par la question : "Pouvons-nous utiliser la technologie, la méthodologie et la planification didactique en vue de réduire le coût global pour l'étudiant et pour nous-même ?" (25)

Si on laisse faire la Banque mondiale, demain, dans le monde entier, c'est une intelligentsia standardisée qui sortira de ces fast-food éducatifs, sans âme et sans révolte.

Nico Hirtt

Nico Hirtt est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'enseignement :
L'école sacrifiée (EPO, 1996), Tableau Noir (avec G. de Selys, EPO 1998) et Les nouveaux maîtres de l'Ecole, l'enseignement européen sous la coupe des marchés (EPO & VO-Editions, 2000).

Notes

1. Education sector strategy, World Bank, juillet 1999. Ce document peut être téléchargé à l'adresse suivante : http://www.worldbank.org/html/extpb/educbody.pdf
2. James D. Wolfensohn, A Proposal for a Comprehensive Development Framework, World Bank, janvier 1999.
3. Discours d'Adrian Arcelo, President, Fund for Assistance to Private Education, Philippines, conférence de Washington, 1999.
4. Priorités et Stratégies pour l'éducation (résumé), The International Bank for Reconstruction and Development, 1995.
5. Idem.
6. Harry Anthony Patrinos, Market Forces in Education, World Bank July, 1999.
7. Wolfersohn 1999, op. cit.
8. Priorités et Stratégies pour l'éducation, op. cit.
9. Rev. Dr Emmanuel Kwesi Marfo, Le rôle de l'enseignement privé dans les pays en développement avec des références particulières au Ghana, Banque mondiale, 1999.
10. Priorités et Stratégies pour l'éducation, 1995, op. cit.
11. Idem.
12. Education Sector Strategy , 1999, op.cit.
13. Priorités et Stratégies pour l'éducation, 1995, op. cit.
14. Discours de Peter Woicke à la conférence de Washington, 1999.
15. http://www.ifc.org
16. Pour des exemples concrets d'investissements éducatifs d'IFC, voir http://www.ifc.org/publications/Educ99.pdf
17. Press Release No 00/92, World Bank Group and Softbank to invest in Internet enterprises for the developing world, Tokyo, 12 février 2000.
18. James Tooley, The Global Education Industry, London, Institute of Economic Affairs in association with the International Finance Corporation, 1999.
19. Investment opportunities in private education in developing countries, op.cit.
20. Education sector strategy, 1999, op.cit.
21. http://www.worldbank.org/edinvest
22. Les opportunités d'investissement dans le secteur de l'éducation privée en Afrique, discours inaugural de Luciano Borin, représentant régional de la SFI, 30 novembre 1999.
23. Javed Hamid, 1999, op.cit.
24. Discours de Jack Maas, Lead Education Specialist, IFC, conférence de Washington, 1999.
25. Discours de C.N. Madhusdan à la conférence de Washington, 1999.

Mondialiser l'école

par Jacques Cornet - membre de l'Appel pour une école démocratique (Aped)

Parler de mondialiser l'école, n'est-ce pas paradoxal, alors que le modèle scolaire occidental est lui-même gravement menacé ? Vouloir généraliser notre propre mode de connaissances, n'est-ce pas un impérialisme culturel de plus, alors que les richesses des cultures du monde sont enfin reconnues et que la nôtre révèle toujours plus ses faiblesses et ses contradictions ? Faut-il exporter nos pratiques éducatives ?

Il y a quelques jours se tenaient en Inde simultanément le congrès de l'APSA (Asian and Pacific Seeds Association) où pavoisaient responsables politiques et dirigeants de Monsanto, Novartis et autres multinationales, le tribunal des semences organisé par le plus important syndicat agricole indien et l'AG de l'internationale paysanne Via Campesina. Grâce à la médiatique moustache de José BOVE, nous prenions ainsi connaissance (1) des stratégies alternatives des grands semenciers. Contrés aux USA et en Europe par la mobilisation citoyenne et l'opinion publique, ils tentent désormais de valoriser leurs recherches génétiques dans les pays du Tiers-Monde : Inde, Philippines, Honduras,... avec la complicité des pouvoirs en place et sans hésiter à maquiller leurs intérêts et leurs pratiques scandaleuses en initiatives humanitaires.

Cet épisode de la lutte pour l'appropriation du monde est révélateur de quelques-unes des tendances qui justifient à nos yeux un développement accru d'une instruction, d'une éducation et d'une socialisation par l'école publique. Tout d'abord, la totale et définitive interdépendance du monde et donc la solidarité objective de tous les hommes. Ensuite, l'inscription de tous les peuples, indépendamment de leur culture propre, dans des rapports sociaux mondialisés et dans des systèmes de sens multiples. Enfin, la nécessité pour chaque individu de se construire en tant que sujet apprenant, c'est-à-dire de partager un rapport au savoir actuellement de type occidental.


Un monde interdépendant et non régulé

Ainsi pour nous protéger de la vache folle, allons-nous interdire les farines animales, ce qui augmentera les importations de farines végétales et donc la part d'OGM dans notre chaîne alimentaire. Ironie du sort. On peut imaginer que dans de nombreuses familles européennes et américaines, il y a à la fois des citoyens qui se sont mobilisés contre les OGM et des épargnants qui participent à des fonds de pension dont une part des placements se fait chez Monsanto ou Novartis et qu'ils se retrouvent autour de la table pour parler politique en dégustant des produits qu'ils ne savent pas transgéniques.

Bientôt un Belge sur deux aura sa voiture, et personne, de chaque automobiliste aux pétroliers texans qui sont derrière Bush en passant par tous les garagistes, les vendeurs et les constructeurs automobiles, n'est prêt à renoncer à sa liberté. Mais cette addition de libertés individuelles se paie par un effet de serre collectif ! Émission globale de gaz, déforestation en Amazonie, déchets nucléaires, pollution des nappes phréatiques,... nous sommes tous concernés. Comme nous sommes tous concernés par le moindre mouvement spéculatif sur la monnaie coréenne ou mexicaine. Toute crise financière produite par quelques-uns est payée par tous. L'interdépendance n'est pas seulement écologique, mais économique. Le capitalisme réinvente le communisme ! La propriété privée des moyens de production entraîne la propriété publique de ses conséquences ! L'initiative privée mondialisée produit la solidarité mondiale !

Nous sommes désormais tous interdépendants du moindre battement d'ailes de papillon. C'est parce que je dépends de ce que sème le paysan indien dans son champ et c'est parce qu'il dépend de ce que je mange et de comment j'épargne que son éducation me concerne et qu'il est concerné par la mienne. Nos vies et celles de nos enfants dépendent des systèmes éducatifs mis en place dans le monde.


Une pensée unique et non partagée

S'il a existé des sociétés traditionnelles dont le système culturel prescrivait à leurs membres pratiques et croyances, si ces sociétés étaient relativement protégées des influences extérieures, s'il a été question un jour de préserver ces sociétés et de conserver ces cultures contre la menace d'autres sociétés et d'autres cultures, ce n'est certainement plus le cas aujourd'hui. La pensée unique tente de s'imposer partout. Internet et Hollywood triomphent sur toute la planète. CNN couvre le territoire mondial. Mais aussi la littérature, la musique, la peinture s'enrichissent (et s'appauvrissent) partout d'influences diverses.

Tobie Nathan, qui considère l'école comme destructrice des identités culturelles - elle l'a certainement été à l'époque coloniale -, ne tient compte ni de la formidable accélération des échanges socioculturels, ni de l'inscription de chacun dans des rapports sociaux différents et complémentaires des rapports sociaux traditionnels. S'il a été stupide et criminel d'enseigner aux Africains " nos ancêtres les Gaulois ", il deviendrait encore plus stupide et criminel de pas enseigner à tous la critique historique au nom du respect de l'autonomie culturelle. On ne peut en même temps valoriser la créolisation des sociétés et l'authenticité et la pureté culturelle.

Les habitants du monde sont donc presque tous condamnés à reconstruire leur identité à partir d'inscriptions dans des rapports sociaux différents et à partir de systèmes de significations différents, traditionnels et modernes. Les paysans indiens du tribunal des semences sont confrontés à la pensée unique qui s'impose à eux, mais ils sont aussi insérés dans des rapports familiaux traditionnels et dans des rapports de solidarité entre membres du même syndicat agricole; ils puisent du sens dans leur histoire de résistance anticoloniale, autant que dans leur système religieux et dans les discours anti-mondialisation de José BOVE.

Mais cette reconstruction identitaire se fait dans un contexte socioéconomique déterminant pour les éléments disponibles pour cette reconstruction. Au Sud, les politiques d'ajustement structurel et au Nord, les politiques d'assainissement budgétaire (c'est la même chose, mais en moins grave) ont soit complètement détruit soit fortement affaibli les systèmes éducatifs publics. C'est au moment où l'école publique est menacée d'existence que la formation devient une marchandise dans un marché fort convoité. Éditeurs de produits multimédias, concepteurs et fournisseurs de services en ligne, opérateurs de télécommunication, entreprises informatiques, tous de plus en plus concentrés (2), en position d'oligopole, se proposent de contrôler toute la formation mondiale. La menace sur tous les cerveaux est réelle.


Un constructivisme universel et non imposé

Dans un tel contexte, le modèle individualiste occidental s'impose de plus en plus, celui dont l'identité postconventionnelle se construit de manière interactive avec tous les éléments disponibles. Toutes les sociétés du monde (ou presque) suivent actuellement et de manière brutale l'évolution que connaît la société occidentale depuis deux siècles. Cette évolution, c'est à la fois l'émancipation de l'individu et la domination du mode de production capitaliste.

Le 18e siècle a accéléré la longue et lente émergence de l'Individu libre, sujet de droit et maître de son projet de vie (mariage, famille, profession,...). Le 19e siècle a provoqué l'affirmation parfois violente des droits sociaux et économiques du Travailleur (législation, sécurité sociale, niveau de vie,...). Le 20e siècle a permis l'émancipation de la Femme (statut, rôle, vie publique, sexualité, ...). Et maintenant, l'Enfant s'affranchit (droits des enfants, projet personnel,...). L'homme, peu à peu, s'est libéré des "conventions collectives", des grandes transcendances qui permettent l'assujettissement de l'individu à la société: l'Eglise, la Nation, la Classe,... Cette histoire d'émancipation, c'est aussi l'affaiblissement des solidarités communautaires et l'exacerbation de l'individualisme.

Ce mouvement long d'affranchissement s'est accompagné et s'est appuyé sur l'évolution de notre mode de production et de développement. Il a fourni aux nantis, automobiles et crèmes glacées, CD, PC et coca-cola. Mais il fait aussi des trous dans l'ozone et réchauffe la planète ; il abat les arbres d'Amazonie et les Indiens qui y vivent. Il réinvente l'esclavage et met des enfants au travail partout dans le monde. Par la mise en concurrence des différents systèmes de solidarité modernes et traditionnels, il provoque délocalisations et déréglementations en chaîne. Ce mode de production impose au monde un seul et unique occidental way of ... death.

Cette évolution met en place un seul type d'individu et de civilisation : un individu libéré, de ses contraintes mais aussi de ses garants psychoculturels, à l'identité flottante, bref un individu disponible ; une civilisation condamnée, écologiquement par les déséquilibres graves qu'elle entraîne et économiquement par les prodigieuses inégalités surtout internationales qu'elle produit ; des sciences et des techniques qui rendent (presque) tout possible à ceux qui peuvent en profiter, mais surtout à ceux qui les contrôlent ; des nationalismes et des intégrismes produits et développés par ce qui précède.

Des individus qui partout dans le monde vont devoir bricoler leur identité à partir de leurs nouvelles expériences de vie faites de tous les éléments traditionnels subsistants, mais aussi des productions hollywoodiennes, de CNN, des produits balancés sur le net par les quelques géants des NTIC,... D'où l'importance cruciale de doter le plus possible tous ces individus d'une instruction, d'une éducation et d'une socialisation solides.

Et l'école ni plus ni moins qu'une culture de masse internationale ne menace la planète d'homogénéisation culturelle. Au contraire, tout démontre aujourd'hui la capacité humaine à reconstruire des identités et des cultures riches et foisonnantes dans la diversité d'autant plus que l'indifférenciation menace (3). Encore faut-il nourrir cette reconstruction d'éléments divers et positifs.


Pour une école publique forte et émancipatrice

Et cela, seule une école publique forte peut le faire (ainsi que les réseaux associatifs). Seule une école publique peut proposer des éléments de savoir (instruction), des pratiques sociales porteuses de sens et de valeurs (éducation) et une participation à des rapports sociaux (socialisation) dégagés des impératifs strictement privés. Seule l'école publique peut (et doit) proposer de se former pour autre chose que la seule employabilité en étant dégagée de toute visée instrumentale à court terme. Seule l'école publique peut (et doit) former les jeunes à devenir autre chose qu'un travailleur et un consommateur conformes, en étant dégagée de tout intérêt économique direct. Seule l'école publique peut (et doit) éduquer à la coopération, à la solidarité, à la paix, au développement, aux arts en étant dégagée de la culture de la compétitivité à tout prix.

Face à la mondialisation libérale de l'économie et à la globalisation des marchés, un des combats que les nouveaux citoyens (ceux de Seattle, Prague et ailleurs) doivent mener en priorité, c'est la restauration de la puissance publique pour l'organisation d'une école publique forte et émancipatrice pour tous. Une école qui propose à tous une maîtrise de leur langue maternelle pour penser et de langues secondes pour communiquer, une étude des littératures et des expressions artistiques du monde, une formation aux mathématiques et aux sciences qui prennent en compte tous les enjeux des évolutions actuelles, une initiation aux sciences humaines qui développe l'esprit critique par rapport à tous les pouvoirs, un rapport au travail et à la connaissance qui passe par la coopération en faveur du bien commun,... , tout ce qui fera des hommes et des femmes capables de sauver le monde, tout ce que le Marché ne pourra jamais générer spontanément.

Jacques Cornet

Jacques Cornet est co-auteur de L'école et l'éducation au développement, Collection Essais, Colophon asbl, Bruxelles, 1998.

1. PAYAN, Paul, "Inde : les graines de la colère", Le Matin du 25/10/00, pp. 14 et 15.
2. PETRELLA, Ricardo, "L'enseignement pris en otage, cinq pièges tendus à l'éducation", Le Monde diplomatique, octobre 2000, pp. 6 et 7 et HIRT, Nico, présent dans ce dossier.
3. Cultures, la construction des identités. Dossier spécial de la revue Sciences humaines, n°110, novembre 2000.

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