Questions
Enfances trafiquées


par
André Jacques
Président d'ECPAT - France



C'est le résultat de prises de conscience de l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, ainsi que les actions entreprises avec courage par diverses associations, d'abord en Asie du Sud-Est - particulièrement concernée - puis dans le monde entier, qui a permis de constituer le réseau d'ECPAT. Ainsi a pu être mise à jour, révélée à l'opinion publique mondiale et stigmatisée l'ampleur du désastre et l'urgence d'y mettre fin. ECPAT international a initié, puis organisé en collaboration avec le gouvernement suédois, l'UNICEF et le collectif d'ONG des Nations unies sur les droits des enfants, le Premier Congrès mondial contre l'exploitation sexuelle et commerciale des enfants à Stockholm en 1996. 122 gouvernements y ont participé et ont adopté la Déclaration et l'Agenda pour l'Action, dans lequel ils s'engageaient à mettre en place des programmes nationaux de lutte.
"Un regard en arrière en pensant à l'avenir", le Rapport publié aujourd'hui par ECPAT international arrive à la regrettable conclusion que seuls vingt-neuf des 122 Etats qui avaient adopté l'Agenda ont développé un Plan d'action nationale. C'est dire l'importance que prendra le Second Congrès mondial organisé par ECPAT, à l'invitation du gouvernement japonais et en collaboration avec l'UNICEF et le Collectif d'ONG des Nations unies, qui se tiendra à Yokohama (Japon) en décembre 2001.


Une réalité révoltante

Quelles que soient l'idéologie, la religion, les convictions éthiques, on s'accorde aujourd'hui à reconnaître à l'enfant le droit à la vie dans sa plénitude, à la dignité, à la protection contre toute forme d'agression, compte tenu de sa relative fragilité. Tout doit être mis en oeuvre pour l'épanouissement de ceux et celles qui incarnent l'avenir de la famille, de la communauté, de l'humanité, outre le leur avec ses inaliénables promesses. Malheureusement, en même temps que cette conscience des droits de l'enfant gagne du terrain, il apparaît que diverses formes d'abus accroissent le nombre d'enfants victimes, notamment dans le commerce du sexe. Il faut tenter de dire le pourquoi avant d'évoquer ce qui est entrepris, en particulier sous la responsabilité d'ECPAT. La lecture du dernier rapport élaboré par ECPAT international, qui fait le bilan des engagements des gouvernements présents à Stockholm montre à l'évidence sur quel terreau poussent les fleurs du mal que nous nous sommes donné pour ambition de bannir.

C'est la grande pauvreté qui pousse des enfants, parfois encouragés par leur famille, à se retrouver dans l'errance, à céder à toutes les formes de tentations et à devenir bien souvent les victimes terrorisées et soumises des prédateurs du sexe. Toutes les détériorations du tissu social, avec leurs séquelles de violence au quotidien, avec le chômage et l'insuffisance ou l'absence de formation scolaire et professionnelle, avec les rêves d'un " ailleurs meilleur " - sinon d'un " moins pire " -, et l'attrait de la consommation procurent au marché de la main-d'oeuvre et du sexe des proies faciles, démunies. On observe de plus en plus que les courants migratoires d'êtres humains poussés par le besoin ou par les conflits s'accompagnent aussi du trafic à des fins d'abus sexuels, celui des enfants y compris. Les déplacements de ces nouveaux " déracinés " sont très souvent pris en charge par des réseaux mafieux. Le trafic de la main-d'oeuvre et du sexe semble devenir aussi rentable que celui de la drogue!

Parler de la grande pauvreté, c'est aussi évoquer la richesse accumulée à l'autre bout de la chaîne. La vertigineuse puissance que procure l'argent vis-à-vis de ceux qui en sont démunis, les attitudes d'insolence, ajoutées à un égoïsme et à un hédonisme irresponsables poussent à une soif de consommation tous azimuts : le tourisme sexuel sans égard pour les victimes en est l'une des plus scandaleuses conséquences. Afin d'essayer de comprendre les raisons de ce scandale, il convient d'analyser de plus près les éléments qui concourent à faire plonger de très jeunes enfants dans l'enfer. Les mauvaises habitudes culturellement ancrées comme la violence et le viol dans le cadre familial persistent et handicapent des enfants, préparés de ce fait à fuir.

Les guerres viennent à leur tour libérer les comportements les moins humanisés. Il suffit d'évoquer le Liberia, le Sierra Leone, le Rwanda, le Kosovo, l'Afghanistan, la Tchétchénie ou le Soudan pour comprendre que l'ampleur des déplacements de population et les occupations militaires livrent quantité de femmes et d'enfants à la soldatesque.

Quelques facteurs aggravants s'ajoutent à ce rapide tableau : le VHS/SIDA qui s'étend dramatiquement aussi bien en Afrique qu'en Asie, et engendre dans certains pays des comportements délirants : on cherche de plus en plus des enfants toujours plus jeunes et vierges pour offrir un plaisir sans risque au " client - violeur ". Et se répand de plus l'idée que les rapports avec des enfants vierges peuvent même procurer la guérison

Le développement d'une industrie touristique sans règles ni lois est bien évidemment une autre cause du problème. Et dans des pays de plus en plus touchés par les crises économiques et l'endettement, bouleversés par les " ajustements structurels imposés et déstructurants, le développement d'un tourisme à tout prix est perçu comme une solution d'avenir. Mais lorsque l'offre de soleil et de sable s'accompagne aussi d'un marché du sexe, déréglementé et où tout est permis dans l'ombre, les dégâts sont considérables. Car en plus d'attirer les clients " habituels " de ce genre de commerce, cet environnement favorise les adeptes occasionnels.

Si le développement prodigieux des moyens de transport et l'abaissement de leur coût ont favorisé le tourisme sexuel impliquant des enfants, celui non moins rapide des communications par Internet offre à la pornographie plus de moyens de profiter de l'enfance pour combler sans risque les fantasmes les plus malsains.


La mobilisation

L'énumération des facteurs qui concourent au développement de la prostitution, à la pornographie et au trafic des enfants à des fins sexuelles rende évidents les éléments fondamentaux du combat pour y mettre fin. La trop schématique introduction dégage clairement deux impératifs fondamentaux: d'une part la diversité des interventions, rendue nécessaire par l'ampleur et la complexité du problème, d'autre part la systématisation dans la collaboration.

En Europe, la sensibilisation est un axe particulièrement important en raison de la responsabilité évidente concernant le tourisme sexuel impliquant des enfants. ECPAT France a donc développé, en collaboration avec les professionnels du tourisme, des campagnes destinées à sensibiliser la profession et à alerter les voyageurs. L'objectif de ces campagnes est bien d'informer sur la réalité méconnue de la prostitution des enfants, mais aussi et surtout de rappeler qu'on ne peut abuser d'un enfant en toute impunité, et ce dans n'importe quel endroit du monde. Soulignons que si l'on ne peut réglementer les attitudes et les intentions, on peut en parler et convaincre que certains comportements sont à bannir totalement.

L'essentiel est d'emporter l'adhésion du public pour que soient blâmés les actes abusifs et que l'on sache que la loi les criminalise. De ce point de vue, la collaboration entre les groupes ECPAT en Europe a pour objectif le renforcement et l'application des lois extraterritoriales, ainsi que la recherche de moyens de lutte contre la pornographie enfantine sur Internet. Mais l'efficacité de ces actions dépend beaucoup de l'engagement des Etats et des pouvoirs publics, des relations entre les polices et les corps judiciaires. À l'évidence, on se trouve face à un problème politique clé : le lien entre l'opinion publique informée et qui s'exprime et l'Etat responsable de la protection des individus, de l'élaboration et de l'application des lois.

Malheureusement, le bilan des engagements pris par 122 gouvernements à Stockholm est scandaleusement faible : à ce jour, seuls vingt-neuf d'entre eux ont mis sur pied un plan national. Il reste donc beaucoup à faire.

On ne ferme pas un tel dossier, on n'échappe pas à l'obsédante pensée que ces enfants victimes rejoignent dans leur malheur ceux qui sont accablés par la pauvreté, les guerres et toutes les formes d'exploitation. On ne conclut pas, on sait que ce mal est pétri de la même pâte que toutes les formes d'exploitation du corps et de l'esprit d'êtres humains. On ne conclut pas, on s'engage.

André Jacques


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