Opinions

Les visas,
obstacles à la culture


par Mirko Popovitch
Directeur du Centre culturel La Vénerie à Watermael-Boitsfort, Bruxelles,
Président de l'ONG Ti Suka et réalisateur à l'Espace francophone




Bouger, se confronter, montrer, partager, échanger sont indispensables à l’existence d’un créateur, d’autant plus s’il se considère comme un acteur de changement, d’autant mieux s’il s’inscrit dans la mouvance d’un monde en mutation.

Pour nous, joyeux troubadours du Nord, c’est une évidence, l’art et les artistes doivent circuler. Pour un créateur, voyager, c’est de la nourriture. Pour les Africains, les parias, les hors-Shengen, c’est l’horreur ! Même les plus grands, ceux qui ont été couronnés à Cannes, encensés à Montréal, primés à Bruxelles, à Berlin, à Rome, tous, lorsqu’ils sont invités dans le Nord, vont faire la file devant une ambassade et piétineront pour quémander un hypothétique visa. Une fois devant le guichet du consulat, les soupçons et les questions sournoises seront les premiers mots d’accueil au créateur. Peut-on en vouloir au guichetier de pas reconnaître ni apprécier l’homme de talent sincère et bien intentionné parmi une pléiade de gens qui n’en peuvent plus de vivre dans l’insécurité, l’absence d’avenir, la peur du futur ?

Oui, il faut en vouloir au système, parce que la machine doit comprendre que ces créateurs sont les racines d’une identité culturelle moderne et que, si on ne valorise pas leur travail et si on ne favorise pas la circulation des œuvres, on enterre toute la dignité d’un peuple. Trop d’intellectuels et d’artistes du Sud ont choisi l’exil parce que, entre autres, cette impossibilité de circuler est étouffante, castratrice. 

L’Office des Etrangers et l’Ambassade de Belgique à Kinshasa se méfient comme de la peste de ceux qui se prétendent artistes. Au mieux, c’est du harcèlement administratif à leur égard, au pire, c’est le rejet pur, simple et définitif. Manipulations politiques, mauvaise foi ou craintes fondées, parce qu’évidemment le terrain est glissant à la porte du monde libre et riche, toutes les entourloupettes juridico-administratives sont utilisées pour contrer la circulation des musiciens, des comédiens et des plasticiens de notre ex-colonie. Reconnaissons que Papa Wemba et ses abus présumés n’ont rien arrangé dans le micmac-débrouillardise-article 15 qui décourage à n’en plus finir les meilleurs organisateurs de festivals. En 2003, trois musiciens issus de l’ensemble Aïsha sont invités à se produire en Belgique en compagnie de musiciens classiques de l’ensemble Musique Nouvelle ; nous les attendons toujours. Les visas ont été refusés sous prétexte que les passeports avaient été falsifiés. Or c’est avec les mêmes documents que ces honorables papys étaient venus l’année précédente pour une tournée sans problème et un retour au pays dans les temps et dans la dignité. Vive la coopération culturelle belge ; cela fait plus de septante concerts annulés et une perte morale et financière énorme pour nos trois martyrs de la culture.

En 2004, ce sont les peintres du Congo Brazza, Rhode Makoumbou, Annie Mounzota  et Bienvenu Gouemo Diarra qui, invités par la galerie Marc Dengis dans le cadre de Matonge en fête auront des difficultés. Là, l’explication est encore plus confuse, l’ambassade de Brazza n’aurait pas transmis les dossiers à l’ambassade de Kin. C’est drôle, parce que  notre ministère des Affaires étrangères confirmait que les documents avaient été envoyés en temps voulu. Allez savoir, pauvre Belgique !

Pour Kafé Dodo, chanteur pour jeune public qui se produit depuis plusieurs années en duo avec Lazarre, un vrai Wallon bien belge, le cas est original. On a reproché au chanteur un passé de faussaire, le préposé aux visas ne pouvait accepter que Kafé Dodo, nom utilisé sur les contrats d’engagement par les organisateurs de concerts, était le nom d’artiste de Makeba Massamba !

A Abidjan, c’est Marie-Thérèse Rapé, une chanteuse qui a parcouru de nombreuses fois le monde, qui obtient un premier visa afin de participer à la Caravane organisée par AFRICALIA. Tout se passe bien, l’artiste rentre au pays le lendemain de son dernier concert. Quelques mois passent, suite à ses brillantes prestations, le Centre Wallonie Bruxelles à Paris l’invite pour quelques concerts de promotion soutenus par le CGRI. Pas de chance, un journaliste français de RFI a été assassiné une semaine plus tôt ! L’ambassade prend des mesures de rétorsion et la chanteuse n’aura pas son précieux  cachet.

Les fonctionnaires belges ne sont pas plus rigides que leurs confrères européens ; il doit y avoir une compétition dans le milieu des refuseurs de visas. A Lomé, sur trois danseurs togolais invités par l’Espace Delvaux en 2003 dans le cadre du projet Yoko financé par l’UE, deux seulement avaient obtenu le tampon de l’Ambassade de France, le troisième, pas plus marginal que les deux premiers, ne comprend toujours pas ce qu’on lui reproche.

Mieux encore, pendant AFRICALIA, les Belges de Brazza sont parvenus à refuser le visa à l’acteur Jacques Mampouya qui affichait une brillante carrière internationale et, mieux encore, à Dakar, les Belges ont envoyé dans les roses le mythique Mamadou Konté, un grand nom de la musique africaine, organisateur d’Africa fête, chevalier des Arts et des Lettres de l’Hexagone, producteur de plusieurs stars sénégalaises. On connaît pas, nous, ont-ils dit en s’excusant !

Bon d’accord, Messieurs les Fonctionnaires, vous faites votre boulot et l’Europe ne pourra pas accueillir tout le monde. Nous savons aussi que nombreux sont les candidats au grand saut qui feront tout pour troubler votre vigilance, mais ne croyez-vous pas que nous autres, les responsables culturels professionnels, reconnus, avons tout intérêt à ce que les allées et venues des artistes se fassent dans la légalité, le sérieux, et cela pas uniquement pour le confort matériel de ces gens, mais surtout parce que le monde moderne a un besoin urgent de se ressourcer ? 

Que penser à long terme des frustrations des créateurs qui se voient ainsi continuellement amputés du droit à l’expression. Que de rancunes accumulées contre nos institutions, alors que tant d’efforts sont consentis par des associations, des ONG, mais aussi des décideurs plus politiques pour tenter de rapprocher le Sud du Nord !

La Belgique est un charmant petit pays surréaliste ; on y glorifie un petit pisseur, on y brasse  des centaines de bières, un ministre défait ce que son prédécesseur avait tricoté et, pendant ce temps, les artistes du Sud, comme les convoyeurs, attendent !  

Mirko Popovitch

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