Opinions

Le commerce équitable
à la croisée des chemins



par Samuel Poos
Responsable du Fair Trade centre



Et si deux tasses de café, deux barres de chocolat, deux verres de jus d’orange ou deux bijoux a priori semblables cachaient des histoires bien différentes? Et si nous, consommateurs occidentaux, pouvions par nos achats aider à modifier les conditions de vie et de travail de millions de petits producteurs à l’autre bout de la planète? C’est le défi auquel s’attache le commerce équitable, dont le développement rapide pose la question d’une définition légale et, peut-être, d'une précision du rôle des différents acteurs.

En Belgique, comme partout dans le monde industrialisé, ce type de commerce commence à faire des émules. En 2003, dans notre pays, il représentait un marché de 26,5 millions d’euros (plus d’1 milliard d’anciens francs belges), soit une augmentation de  58% par rapport à 2001. 8 353 paquets de café et 24 000 bananes arborant le label Max Havelaar sont vendus chez nous chaque jour, ce qui représente, pour le café, annuellement 1,11 million d’euros versés aux paysans du Sud, en plus du prix habituel.


Un succès qui pose nombres de défis

Par leur travail d’éducation et de dénonciation commencé voici plus de quarante ans, les organisations du secteur ont eu un impact non négligeable sur le monde économique traditionnel au Nord. Elles ont initié le mouvement de responsabilité sociale des entreprises, la consultation des acteurs concernés et les techniques de bilan social. Les consommateurs sont également devenus plus conscients de leurs possibilités d’influer sur les activités et les politiques des grandes chaînes de distribution. 

Aujourd’hui, de nombreuses enseignes perçoivent le commerce équitable comme une niche de marché intéressante pour leurs marges bénéficiaires et leur image. Dans ce contexte, la tentation est grande d’opposer acteurs spécialisés (les fondateurs, principalement des ONGs) et acteurs non spécialisés (les industriels et les distributeurs classiques). Il est tentant de crier à la récupération par les grands groupes de distribution. Pourtant, chacun peut apporter une contribution significative au développement du secteur. 

Les niveaux d’exigence élevés des industriels et distributeurs classiques en matière de qualité, de logistique, de prix, de contrôle des coûts, sont autant de chances de faire évoluer le commerce équitable dans le sens d’une professionnalisation accrue des acteurs et d’une optimisation de l’offre.

Les produits du commerce équitable pourront ainsi se situer dans une fourchette de prix toujours plus abordable pour les consommateurs. À partir du moment où sa valeur ajoutée économique, sociale et environnementale est garantie par une organisation extérieure comme Max Havelaar, une concurrence régulée permet de garantir au consommateur le meilleur rapport qualité-prix pour les produits qu’il achète. Et de nombreuses études montrent qu’outre une non-connaissance, le prix est un facteur important de non-achat de produits équitables.
Finalement, secteurs spécialisé et non spécialisé sont parfaitement complémentaires.

Le premier mobilise en priorité le citoyen, aide au développement de nouvelles filières et de nouveaux produits et pilote la maîtrise des critères ainsi que l’évolution du concept. C'est le seul à bénéficier d’une expérience significative de terrain et sa motivation, ses activités non lucrative pour ses membres, lui confère une légitimité sans égale. Le second mobilise en priorité le consommateur et permet le développement des filières et produits à grande échelle. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher les dangers qui guettent le commerce équitable.

Dans le sillage de son succès, de nombreuses initiatives de commerce éthique (1) voient le jour. Ainsi, aux Pays-Bas, un des deux fondateurs de Max Havelaar, Nico Roosen, remarquant que les ventes de produits équitables y plafonnaient malgré un taux de notoriété de 95%, a participé au lancement d’une nouvelle démarche : Utz Kapeh (bon café en langue maya). Ses spécificités? Ne pas faire référence de manière exclusive aux producteurs marginalisés, ni à un prix minimum garanti pour les producteurs. Son objectif? Attirer de nombreux distributeurs pour qui toute intervention sur les prix est inacceptable. Douwe Egberts, un adversaire déclaré du commerce équitable, refusant depuis de nombreuses années de distribuer un café au label Max Havelaar, collabore avec Utz Kapeh. Comme il est plus facile économiquement (c’est moins cher) pour les industriels et distributeurs de travailler avec de telles initiatives qu’avec le commerce équitable, le risque existe d’assister à terme à une marginalisation de ce dernier. A moins que les consommateurs ne restent fidèles à des marques, labels forts, issus de véritables mouvements sociaux.

Un autre danger est présent, celui de dérives incontrôlées. Ayant repéré le créneau, de nouvelles boutiques ou petits réseaux de magasins se créent et font explicitement référence au concept. Certains de manière tout à fait honnête, en étant d’ailleurs membres de l’organisation internationale du commerce équitable (IFAT). D’autres sont moins regardants et n’apporte pas toujours les garanties quant au respect des principaux critères du secteur :
l’achat direct à des organisations de producteurs marginalisés ou à des sociétés poursuivant un objectif social, le paiement d’un prix « équitable » en rapport avec les conditions sociales de production et le contexte local, le préfinancement partiel de la production, des relations commerciales à long terme, des conditions de travail sûres et saines ainsi que des conditions écologiques et de qualité.

À terme, ce non respect des critères peut entacher fortement l’image de l’ensemble du secteur auprès des consommateurs. En Bolivie, des producteurs de Quinoa se plaignent du « fair trade », alors que les pratiques incriminées sont le fait d’associations dont la plate-forme française du commerce équitable a refusé l’adhésion.

Les dérives sont possibles parce que le commerce équitable ou, plus spécifiquement, la transaction commerciale équitable, ne dispose pas de définition juridique et donc de reconnaissance légale en tant que telle. N’importe qui peut affirmer pratiquer un commerce équitable sans en respecter les règles et sans être poursuivi. Le seul risque encouru est de se voir dénoncer publiquement par les organisations du secteur.

Le manque de définition juridique prive également les pouvoirs publics d’une base légale pour soutenir quiconque pratique sérieusement ce type de commerce, si ce n’est des ONGs, comme OXFAM-Magasins du monde, Max Havelaar ou Miel Maya, officiellement agréés par la Coopération belge au développement.

Il est urgent que le concept soit reconnu officiellement au niveau belge et européen, que ce soit par le biais d’un loi ou par celui, peut-être plus souple de la normalisation (norme ISO).  Ainsi, en France, à l’AFNOR (L’Association française de normalisation), un groupe composé des représentants des acteurs fondateurs ainsi que de différentes grandes entreprises et distributeurs, pouvoirs publics et associations de consommateurs, travaille sur la mise en place d’une définition commune du commerce équitable, en vue d’une éventuelle normalisation de la démarche.

Puisque la Commission européenne ne semble pas s’engager dans ce sens, lancer un tel processus de reconnaissance du commerce équitable au niveau belge pourrait être un objectif très précis pour le  ministre de la coopération au développement.

Samuel Poos
s.poos@belgacom.net
www.commerce-equitable.be



(1) Dans le cas du commerce éthique, on met en conformité les grands centres de production déjà développés. On s’assure que les normes fondamentales de l’Organisation internationale du travail  y sont respectées : liberté syndicale, liberté de négocier des conventions collectives, interdiction du travail des enfants, interdiction du travail forcé, et non-discrimination (hommes/femmes, race, religion,…). Le commerce éthique ne prend pas pour critères l’état de pauvreté des producteurs (sont-ils les plus défavorisés ?), ni la dynamique de développement durable apportée par le relation commerciale client fournisseur.

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