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Les élections iraniennes
par Mehrdad Bahari
Journaliste
Les élections parlementaires iraniennes en février ont donné le pouvoir aux conservateurs après quatre années de majorité réformiste. Les événements les plus importants dans la préparation de ces élections ont été centrés sur le rejet de plus de 40% des candidatures, soit environ 4 000 sur un total de près de 8 400 candidats dans tout le pays. Parmi les exclus figuraient quelque 90 parlementaires sortants et un grand nombre d’autres candidats ouverts aux idées réformatrices.
Le président réformateur Khatami a, dans un premier temps, dénoncé ces exclusions massives et a même menacé de démissionner si la tendance ne s’inversait pas. Le guide suprême du pays, l’ayatollah Khamenei, a recommandé publiquement au Conseil des Gardiens de la Constitution (CGC) de confirmer l’éligibilité des députés sortants. Mais rares sont les candidats rejetés dont les dossiers ont été réexaminés favorablement. De source réformatrice, on reproche au guide suprême d’avoir secrètement donné le feu vert au CGC. La plupart des groupes réformateurs ont choisi de ne pas participer aux élections, à l’exception des partis centristes. Malgré leur maintien, ils n’ont pu présenter qu’environ 190 candidats sur un total possible de 290 en Iran. Les exclusions ont pris une telle ampleur que leur liste de candidats comportait un certain nombre de conservateurs « modérés ».
Les résultats de l’élection ont été très exactement à l’image des circonstances préélectorales. Des conservateurs de diverses tendances ont emporté une majorité des deux tiers dès le premier tour. D’autres, qui n’ont pas obtenu les 25% des votes requis au premier tour, devraient être élus au deuxième tour, quand il n’y aura plus que deux candidats en lice pour chaque siège. Pour la capitale Téhéran, où vingt-cinq députés ont été élus au premier tour (sur un total de trente), après un recomptage des voix, quatre députés conservateurs supplémentaires ont fait leur entrée au Parlement. En conséquence, il ne restera qu’un candidat centriste pour le dernier siège à pourvoir pour Téhéran au second tour.
L’épisode réformateur a véritablement commencé voici six ans. En 1997, le président Khatami a remporté une victoire écrasante avec près de 70% de l’ensemble des voix, infligeant une sévère défaite au candidat conservateur, soutenu par tout l’establishment, y compris le guide suprême lui-même. Un succès confirmé quatre ans plus tard, lorsque la coalition des mouvements réformateurs qui le soutenaient a gagné les élections générales de 2000, avec plus de 200 députés élus sur un total de 290.
Khatami et le camp réformateur au Parlement n’ont pas su mettre à profit leur forte majorité pour faire passer dans la législation les réformes longtemps promises. Il reste un problème majeur : la Constitution de la République islamique. Selon la Constitution, le guide suprême occupe le sommet de la pyramide et dispose de pouvoirs considérables (Article 110) qui couvrent les grandes orientations politiques du pays, le commandement des forces armées et la nomination des membres de l’état-major, la désignation des hauts responsables de l’autorité judiciaire, le contrôle des relations entre les trois pouvoirs de l’État, etc.
Dans les faits, cela ne laisse au président et à son cabinet que la gestion des affaires courantes. Le Parlement se trouve aussi privé de toute autorité législative réelle et reste à la merci de six dignitaires religieux ultraconservateurs.
Après l’élection de Khatami en 1997, le Parlement alors majoritairement conservateur a tout fait pour résister aux réformes en votant des lois touchant notamment à la liberté de la presse. Par la suite, la large victoire des réformateurs aux élections de février 2000 a suscité bien des espoirs de voir enfin les choses changer.
Il n’en a rien été. Dès que le 6e Parlement a entrepris d’amender la loi sur la presse dans les deux mois qui ont suivi les élections, l’ayatollah Khamenei est intervenu publiquement pour exprimer son opposition à tout changement. Chaque fois que les députés parvenaient à faire passer une réforme quelconque, elle était rejetée soit directement par le CGC, soit plus tard par le Conseil de Discernement. Ce Conseil, contrôlé lui aussi par les conservateurs, est l’organe consultatif du guide suprême, chargé d’arbitrer les désaccords entre le Majlis et le CGC.
Le Parlement n’a donc pas été en mesure de remplir sa mission législative, et la majorité n’a pu que constater et révéler les mauvais traitements infligés aux prisonniers d’opinion, ainsi que la corruption profondément ancrée dans divers organismes aux mains des conservateurs, notamment la Fondation des Opprimés, qui dispose d’un formidable pouvoir économique, ou encore la radio et la télévision.
Entre-temps, les conservateurs, bien organisés, ont multiplié les crises pour entraver le travail du gouvernement. C’est ainsi que plusieurs intellectuels ont été tués par les forces de sécurité en 1998, provoquant un mouvement de protestation des étudiants en juillet 1999, qui s’est soldé par une répression sévère et l’interdiction de près de quarante journaux en mai 2000. Les réformateurs étaient pour leur part assez mal organisés. À la différence des conservateurs, ils formaient une coalition mal soudée et peu expérimentée.
Ce manque d’organisation des réformateurs en plus de leur répugnance ou de leur incapacité à mobiliser l’opinion publique et de leur impuissance à tenir leurs promesses a débouché sur un fort sentiment de déception. Au début de l’année 2003, bon nombre d’Iraniens n’ont pas pris la peine d’aller voter pour les deuxièmes élections municipales. À Téhéran, à peine plus de 500 000 électeurs ont voté sur les 5 millions de citoyens disposant du droit de vote, et le premier candidat l’a emporté avec 190 000 voix. C’est une tendance similaire, combinée à l’application rigide du droit constitutionnel, qui a ramené au pouvoir une majorité conservatrice.
Que vont faire les conservateurs ? Bien qu’il soit encore trop tôt pour juger, il faut relever qu’il y a dans leurs rangs des factions diverses, qui vont des pragmatiques, plus modérés, aux extrémistes et aux fondamentalistes. Tôt ou tard, il leur faudra surmonter leurs divergences pour parvenir à des décisions claires sur certaines questions de politique nationale.
Les représentants des tendances les plus dures n’ont cessé de prôner une restriction des libertés sociales et politiques, un rejet de la culture occidentale, un refus des négociations et des contacts avec les États-Unis et même un retrait du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP).
Toutefois, les courants plus « modérés » ont usé de leur influence pour obtenir la signature du protocole additionnel du TNP. Cela n’aurait pas été possible sans l’appui de l’ayatollah Khamenei. Par ailleurs, des initiatives ont été prises pour normaliser les relations bilatérales avec l’Égypte.
On pense aussi que les conservateurs sont enclins à négocier avec les États-Unis, en vue notamment de parvenir à certains accords de coopération en Iraq et en Afghanistan, en échange d’une reconnaissance et d’une non-interférence. Pour ce qui est de la politique intérieure, on s’attend à ce que le programme des conservateurs combine un semblant de liberté sociale et une restriction des libertés politiques.
Sur le plan économique, ils devraient tabler sur le commerce extérieur pour maintenir une abondance relative et des prix peu élevés. Avec une stabilité accrue sur le front politique, ils pourraient même attirer certains investissements. Cette stratégie leur servirait à gagner le soutien de la population afin de reconquérir l’ensemble de la structure du pouvoir après les élections présidentielles de 2005.
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