Opinions

La tragédie irakienne

par Joseph Yacoub

Professeur de sciences politiques à l'Université catholique de Lyon
Spécialiste des minorités




L'histoire de l'Irak s'écrit au passionnel et au tragique, comme si c'était une donnée inhérente à sa condition. Des situations terribles, voire lamentables, ne cessent malheureusement de rythmer son vécu depuis le début du XXe siècle. Les épisodes dramatiques se répètent, des massacres des Assyro-Chaldéens d'août 1933 à une succession de coups d'Etat sanguinaires, en passant par la répression contre les Kurdes, les chiites et les communistes, et les luttes impitoyables entre les différentes composantes nationales et factions politiques. Aujourd'hui, nous assistons à un renouveau religieux.

Le dernier spectacle s'est produit le 13 décembre dernier : la capture de Saddam Hussein, synonyme de l'hystérie des grandeurs et objet d'un culte pathologico - impérial de la personnalité. L'homme qui est tombé, qui s'était quasi auto déifié, et qui a systématiquement dit non, est responsable de plusieurs guerres désastreuses et inutiles (les trois guerres du Golfe). Saddam Hussein a traité son peuple d'une main de fer impitoyable, gazé sa population et conduit vers les catastrophes, entre autres par sa cécité diplomatique et son isolement narcissique, un pays des plus riches en ressources matérielles et humaines. Or, comme tout pouvoir despotique est amené à périr, cet homme a fini par succomber. Il a été arrêté au fond d'un trou, loin des fastes de ses somptueux palais, comme si l'on voulait lui rappeler sa condition passagère, à lui qui prétendait fallacieusement braver la mort. Ce tyran qui se voulait au-dessus de tout s'est trouvé nu, dans un face à face ignominieux avec la mort.

Est-ce Gilgamesh ou l'impossible réconciliation entre la condition humaine, pécheresse et toujours précaire, et l'aspiration à l'immortalité, défiant les dieux? Mais cette épopée mésopotamienne appelle les hommes, fussent-ils des dirigeants, à la modestie.
Ecoutons-la :

"Pourquoi prolonger ta douleur, Gilgamesh?
Puisque les dieux t'ont fait de la chair des dieux et de l'humanité,
Puisque les dieux t'ont fait semblable à ton père et ta mère, à un moment la mort est inévitable...".

    Mais c'est quand on lit Jérémie qu'on ne peut s'empêcher de s'apitoyer sur ce pays, comme si une fatalité le frappait. Ecoutons son oracle proféré six cents ans avant notre ère, anticipant en quelque sorte sur les malédictions – injustes— qui s'abattent à présent sur lui :

    "Fuyez l'enceinte de Babylone, quittez la Chaldée!
    Soyez comme des boucs à la tête du troupeau.
    Car voici que je vais exciter et conduire contre Babylone,
    U
    ne coalition de grandes nations venant du nord.
    La Chaldée sera mise au pillage,
    Les pillards en auront leur compte – oracle du Seigneur.
    (...) Qui passera par Babylone, à la vue de ses désastres, sifflera de stupéfaction.
    En rang pour assiéger Babylone, vous tous, archers!
    De partout poussez contre elle le cri de guerre!
    Elle tend la main, ses tours s'écroulent,
    Ses murs s'effondrent,
    car c'est le châtiment du Seigneur.
    Vengez-vous d'elle; rendez-lui la pareille.
    Exterminez dans Babylone celui qui sème,
    Et celui qui tient la faucille au temps de la moisson
    Le Seigneur a excité l'esprit des rois de Médie,
    Parce qu'il a dessein de détruire Babylone,
    C'est la vengeance du Seigneur, la vengeance pour son temple
    Levez l'étendard contre les murs de Babylone! "(50,8-17).

    L'histoire est sévère. Elle nous apprend aussi que rien n'est pérenne et que les rapports de force sont mouvants. En conséquence, il faudrait éviter les politiques suicidaires et apprendre à composer avec les réalités. Un pays, qui plus est, convoité comme l'Irak, n'est jamais à l'abri des jeux d'influence. C'est une constante de son histoire depuis 5000 ans, depuis Sumer et Akkad. Aux joies succèdent des déchirures, et aux victoires sans gloire des humiliations. Aujourd'hui, face à l'occupation américaine et à l'insécurité qui s'ensuit, un sentiment d'amertume et d'impuissance saisit le pays de Nabuchodonosor et des Abbassides. Assistera-t-on à un retour rapide de la souveraineté irakienne comme le souhaite le peuple? Laissera-t-on les Irakiens décider librement de leur sort? Les chrétiens irakiens au nombre d'un million seront-ils traités à égalité avec la composante musulmane?

    L'Irak est l'héritier de la Mésopotamie riche et mythique, avec son lot de paix et de violence. Son histoire est tout à la fois faste et tourmentée, heureuse et dramatique. Elle a connu des moments phares, plusieurs âges d'or des Babyloniens aux Abbassides, mais marqués toujours de fortes secousses, d'insurrections et de rébellions. Civilisations et révoltes sont deux caractéristiques de l'histoire de ce pays. La dernière chute de Bagdad date du 9 avril. A quand son relèvement? Face à la multiplication des erreurs, il faut l'espérer rapide, car il y va de la paix et de la sécurité dans l'ensemble de la région.

    Des destins multiples et variés ont forgé l'histoire de ce pays, suivis souvent de déchirures. Il n'y a peut-être pas un pays au monde qui a vécu des ruptures aussi terribles et intenses que l'Irak. C'est un univers à dominante théologico-religieuse, parsemé de rationalité, un foyer de poètes et de musiciens inspirés, une terre de nostalgie et de souvenirs, un monde parcouru d'élans libérateurs, rétif à l'autorité et rebelle à l'obéissance. Le pouvoir y exerce un attrait à la fois séduisant et déplaisant, et la démocratie tant désirée semble inopérable sans quelques segments d'autoritarisme et de religiosité. C'est tout son secret.

    Maintenant qu'une nouvelle page est tournée, les dirigeants du futur Etat irakien devraient réfléchir à leurs limites et tirer des leçons de cette histoire ô combien douloureuse. Ils devraient méditer ce récit de la création de leurs ancêtres assyro-babyloniens, qui affirme l'impermanence et la temporalité de toute chose terrestre :

    "Parfois nous bâtissons une maison,
    Parfois nous faisons un nid,
    Mais ensuite des frères la divisent dans l'héritage,
    Parfois l'hostilité est dans le pays,
    Mais ensuite le fleuve monte, l'inondant de ses eaux".

    Joseph Yacoub



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