Opinions
" Tout ce que tu fais pour moi
sans moi n'est pas fait pour moi "

par Issaga Diallo

Chef de programme, radio rurale Niani FM, Koumpentoum, Sénégal



Le sommet de l'OMC à Cancun du 10 au 14 septembre 2003 a pris fin. Des paysans venus des pays les moins avancés ont fait le déplacement, mobilisés par le biais de quelques structures organisées comme des organisations de producteurs. Ils ont marché pieds nus pour marquer la participation des pays pauvres et pour manifester leur mécontentement. Ils y ont entendu de beaux discours, mais ils ont surtout eu l'impression que la dignité humaine a de nouveau été bafouée.

On peut se demander si les représentants des pays pauvres à l'OMC sont capables de défendre les paysans des pays pauvres. Depuis la création de l'OMC, il n'y a pas eu de politique d'information et de sensibilisation dans ces pays. Ces représentants ne sont pas des paysans et sont coupés de la réalité du terrain : ils travaillent dans des bureaux climatisés dans les villes et roulent en 4X4 quand ils vont à la campagne, là où sont les véritables paysans, travaillant sous le soleil et vivant dans des conditions misérables.

L'analphabétisme continue à ralentir le processus de développement. C'est la première fois qu'une mission vient expliquer aux paysans du terroir ce que représente l'OMC dans le monde. Et ce mot fait peur : est-ce une nouvelle forme d'esclavage ou de méthode d'exploitation ? Car certains se demandent s'il est réellement possible de regrouper les riches et les pauvres de ce monde. La loi du plus fort ne l'emporte-t-elle pas toujours ? Le riche continuera toujours à vivre aux dépens du pauvre.

Quel que soit le contexte, ce sont les pays pauvres qui perdront. Dans ces pays, 70% de la population travaillent dans le secteur de l'agriculture et de l'élevage. Il s'agit d'une petite agriculture familiale caractérisée par une productivité et une compétitivité faibles. Les ressources naturelles sont en constante dégradation. La majorité des paysans vivent dans la pauvreté et l'insécurité alimentaire, et sont confrontés à des risques climatiques importants. Pour beaucoup d'entre eux, l'exode paraît la seule alternative. Les régimes fonciers ne sont pas favorables à l'investissement, l'agriculture dite commerciale ou industrielle reste marginale.

L'OMC tient-elle compte de tout cela ? C'est une structure à caractère commercial, qui devrait être neutre et faire évoluer le commerce mondial sur des valeurs de justice, d'égalité et de solidarité. Les paysans des pays les moins avancés se sentent marginalisés. Ils reprochent surtout à l'OMC de maintenir des inégalités criantes : entre les pays riches et les pays pauvres, entre les populations rurales et les populations urbaines qui n'ont pas le même accès aux infrastructures et aux services publics, entre les hommes et les femmes. L'OMC néglige aussi les calamités naturelles, les risques, la sécurité alimentaire, l'ancienneté du matériel agricole qui, depuis 1960, année de l'indépendance du Sénégal, n'a pas été changé.

Les agriculteurs des pays du Sud n'ont pas d'agriculture développée. La plus grande partie du travail se fait à la main. Seuls quelques rares paysans ont la possibilité d'avoir du matériel agricole. Mais ce matériel coûte très cher, tout comme les semences et les intrants. Les rendements restent médiocres, sans parler du manque de pluies qui provoque régulièrement la sécheresse dans les pays du Sud. Ce problème de non-maîtrise de l'eau pose d'énormes difficultés. Il touche les êtres humains, mais aussi le bétail, qui est la première aide des paysans du Sud, car ici, chaque agriculteur est aussi éleveur.

Les règles qui normalisent le commerce mondial devraient donc prendre en considération la spécificité des économies locales des pays les moins avancés. Leurs paysans ne vivent que de leur travail, sans subventions. Pour les pays du Sud, la subvention est une affaire pour les pays développés. Les pays riches, qui sont les principaux bailleurs de fonds de l'OMC, sont ceux qui décident en définitive des subventions. Pourtant ne dit-on pas que «tout ce que tu fais pour moi sans moi n'est pas fait pour moi»?

Les pays subventionnés disposent d'énormes moyens financiers, ce qui leur permet d'avoir une agriculture moderne produisant des produits de qualité. Ces pays n'accepteront jamais de prendre en considération l'agriculture des pays pauvres. Les lois du marché mondial ne pourront jamais être justes et équitables, parce que les investisseurs ont toujours leur mot à dire. Les pays pauvres ne représentent rien dans l'OMC. Et dire qu'en Afrique le commerce a toujours été considéré comme une profession noble...


Protestation

Le 25 septembre 2003, les paysans sénégalais ont organisé une marche de protestation contre le projet de privatisation de la SONACOS (Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal) qu'envisagent les autorités gouvernementales. Des milliers de paysans, membres de différentes fédérations du CNCR (Conseil national de coordination des ruraux), se sont rencontrés dans les villes de Koalack (pour les paysans des régions de Tambacounda, de Kolda, de Ziguinchor, de Fatick et de Koalack) et de Diourbel (pour les paysans des régions de Dakar, de Thiès, de Matam, de Lounga, de Saint-Louis et de Diourbel). L'inquiétude qui a motivé cette marche provient des négociations entre le gouvernement et quelques organismes financiers susceptibles d'investir dans cette société. Après deux lettres envoyées par les paysans aux autorités, lettres restées sans suite, les paysans ont décidé d'organiser cette marche de protestation contre cette privatisation. Ils demandent entre autres quel est le pourcentage d'actions que les paysans sénégalais possèderont dans cette privatisation. Il faut aussi savoir que la privatisation a été un échec dans les pays où elle avait été introduite il y a quelques années (au Niger, au Nigéria et en Gambie), et qu'au Sénégal il y a des problèmes de commercialisation avec des factures impayées aux producteurs.

Issaga Diallo

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