Opinions
L'amour libre des ONGD du Nord


par Marcos Recolons
Coordinateur du Centro Tata Esteban (Bolivie),
ex-responsable du CIPCA


Les ONGD du Nord et du Sud ont besoin mutuellement les unes des autres, sans quoi, elles ne pourraient remplir leur mission de services aux peuples du Sud et de construction d'un monde solidaire. De ces relations ressortent, cependant, quelques points critiques.

Qui décide ? Devons-nous tous faire la même chose ?

Les ONGD du Sud sentent qu'elles ne peuvent faire ce qu'elles croient le plus nécessaire pour leurs populations, mais seulement ce que les ONGD du Nord sont disposées à financer. De plus, elles perçoivent que les ONGD du Nord ont des priorités similaires, ce qui rend plus difficile la spécialisation de plus en plus indispensable des ONGD du Sud. Finalement, toutes font presque la même chose. Les organisations travaillant avec les enfants de la rue prolifèrent, comme celles dédiées aux petits groupes productifs de femmes, à la santé reproductive, aux droits des femmes et à tout ce qui touche à l'écologie. Parmi les ONGD de Bolivie, il est commun de dire, en blaguant à moitié : « Si tu as des problèmes pour trouver de l'argent, fais un projet écologique de femmes indigènes.»

Ces activités sont nécessaires, mais, à côté de celles-ci, d'autres projets de grande importance ne trouvent pas un appui suffisant. En Bolivie, plusieurs domaines apparaissent prioritaires : une éducation, qui prépare à affronter la réalité que nous vivons, l'appui à la « Participation populaire », la pression politique (lobby) et l'appui aux MCS indépendants. Ces types de projets, cependant, sont très difficiles à financer, car ils ne font pas partie des priorités du Nord.

Nous, ici, nous revendiquons des changements structurels qui passent, tout au moins, par un glissement partiel du pouvoir vers le Sud. Nous ne demandons pas que les ONGD du Sud soient à la fois juges et parties, mais bien que l'opinion du Sud trouve la capacité institutionnelle de participer aux prises de décision concernant la coopération internationale.

Si, d'un côté, les organisations du Sud se trouvent conditionnées par les priorités établies par les ONGD du Nord, ces dernières ne peuvent non plus financer sans relâche ce qui leur paraît - à elles - le plus pertinent. Elles-mêmes sont liées à leurs propres sources de financement : le public, qui répond à leurs campagnes (plus sensible d'ailleurs aux projets d'urgence et aux projets offrant une grande visibilité matérielle), et les organismes publics de coopération, eux-mêmes ayant leurs propres exigences.


Contrôle et bureaucratie

Dans le Sud, les associations sont soumises à des exigences contradictoires. D'un côté, on leur impose des contrôles administratifs plus stricts, des méthodes de planification, de suivi et d'évaluation plus sophistiquées et une présentation des projets toujours plus compliquée. Ainsi, l'élaboration d'un projet pour le cofinancement de l'Union européenne ou d'une autre institution publique requiert-elle presque autant de travail qu'une thèse de doctorat.

Les ONGD du Nord prétendent également enseigner la planification aux ONGD du Sud. Et considèrent que l'élaboration d'un projet est le moment le plus indiqué pour que celles du Sud apprennent. Elles semblent cependant oublier que chaque organisation a plusieurs cocontractants du Nord et que, très fréquemment, ceux-ci obligent à planifier et à évaluer un même projet selon trois ou quatre méthodes différentes, ce qui est totalement contre-productif. L'heure est maintenant venue que les ONGD du Nord se mettent d'accord !

Pour remplir ces exigences, nous, dans le Sud, avons besoin de toujours plus de personnel et de plus grandes compétences professionnelles. Mais, chaque fois, la réticence est plus grande au Nord de financer les salaires et les frais administratifs.


Exigence de succès à court terme

La probabilité qu'un projet de développement soit un succès est inversement proportionnelle au niveau de développement humain de la population bénéficiaire. En revanche, une pression croissante se fait sentir pour que des succès visibles résultent des projets des ONGD. En conséquence, les organisations du Sud évitent de travailler au développement des zones les plus marginalisées, où les chances de succès en terme de développement sont faibles. Dans le meilleur des cas, elles exercent un travail d'assistance ou assurent la promotion individuelle d'un petit nombre de personnes. Ça, effectivement, c'est finançable.

Le développement consiste en ce qu'un groupe humain passe de la position de wagon, remorqué par les initiatives venant de l'extérieur, à celle de locomotive qui entraîne avec elle tous ceux qui veulent collaborer à son développement. Lorsque cela arrive - et c'est parfois le cas - quelque chose d'électrisant se produit. Il est cependant nécessaire que de nombreux petits faits symboliques se soient concrétisés et que de petits projets aient été réalisés. Ainsi, les petits groupes locaux à l'origine de l'initiative prennent confiance en eux et une relation se construit avec les ONGD qui se rapprochent de ces groupes. Cela requiert plusieurs années. Si les ONGD n'abandonnent pas ces initiatives en cas d'échec, mais qu'elles accompagnent les petits groupes locaux dans les bons comme dans les mauvais moments, ils acquerront aussi suffisamment confiance en eux pour critiquer les ONGD avec franchise. Les conditions qu'un projet agisse - un jour - comme catalyseur se créent ainsi. De cette manière, les habitants d'une région, d'une vallée ou d'un quartier se convertissent en locomotive de leur propre développement.

Néanmoins, pour pouvoir choisir les populations les plus marginalisées socioéconomiquement et poursuivre un projet avec elles, malgré la probabilité élevée d'échec, il est nécessaire que les ONGD du Sud soient elles-mêmes assurées que leurs contractants du Nord ne vont pas les abandonner, qu'ils soutiennent les options choisies et assument, avec elles, les risques d'échec. Dans ce cas, un temps plus long est nécessaire à celui que les ONGD du Nord imposent normalement dans ce qu'elles nomment leur «stratégie d'intervention».


ONGD et société civile

Le renforcement de la société civile est une question clé pour le développement des pays du Sud. Les services de base font cruellement défaut dans nos Etats. Quelques ONGD bien solides et avec suffisamment d'autonomie financière sont une composante essentielle de la société civile, appelée à jouer un rôle central dans le développement de nos pays. Cependant, les questions de renforcement institutionnel des ONGD, de leur stabilité et de leur autofinancement ne rencontrent pas assez d'appui au Nord. On exige des ONGD du Sud qu'elles assurent un taux croissant de financement propre. Mais il est très difficile qu'une ONGD du Nord finance un projet pour assurer des sources de revenus permanents à une organisation du Sud.

En règle générale, les ONGD du Sud ne se sont pas démarquées par leur capacité à obtenir un financement local. Celui-ci peut venir de plusieurs sources : investissements propres, subsides d'Etat, fourniture de services, campagnes, appui des entreprises privées ou de la société civile. Il est cependant rare d'obtenir un flux de financement régulier qui permette de couvrir une part substantielle du budget de l'organisation. La faiblesse des institutions publiques et privées de nos pays, de l'idéologie des autorités et des fonctionnaires et la pauvreté de la population en sont les diverses causes. Les ONGD du Sud se justifient en disant qu'elles sont au service des populations et qu'elles ne peuvent ni ne savent se consacrer à la recherche de financement local. De toute manière, les organisations du Sud doivent faire un gros effort et celles du Nord, bien plus expérimentées dans le fund-raising, doivent les aider fortement dans cette tâche.

Marcos Recolons

Traduction : Benoît Larielle


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