Les entreprises sont responsables
du Sud aussi...
par Anne Peeters
Centre dEtude et d'Action pour la Cohésion sociale (CEDAC)
L'économie du développement a parfois mis en évidence le lien entre la croissance et le développement. Loin donc de nier le poids de l'accumulation de richesses, les théoriciens y verraient au contraire une condition du développement. Divers courants sont venus introduire des nuances dans ces analyses. Ainsi, Amartya Sen estime que l'économie du développement n'a pas accordé suffisamment d'attention aux droits de l'individu. Les théoriciens de la croissance endogène ont eux aussi mis l'accent sur le capital humain. De plus en plus nombreux, des économistes tentent de sortir de la dictature de la rationalité des agents économiques.
Ces théories et ces réflexions ont mis l'accent sur l'importance des agents économiques et sur leur comportement pour la qualité du développement. Et c'est précisément de celle-ci qu'il est question de manière sous-jacente dans le débat sur la responsabilité sociale des entreprises. En mettant l'accent sur la qualité de la relation de l'entreprise à son environnement pris au sens large du terme, les promoteurs de cette stratégie d'entreprise s'appuient sur un idéal qualitatif dans la mise en oeuvre du développement.
Est-ce crédible ? L'entreprise cherche avant tout à dégager des profits et à les maximiser. C'est et cela reste son objectif premier. Reste que cette recherche peut être combinée à d'autres soucis, comme l'éthique, qui contribueraient à ce premier objectif.
Sur ce point, ONG et acteurs sociaux sont divisés. Dans les pays anglo-saxons, une grande majorité d'ONG de développement, de défense des droits de l'homme et de l'environnement se sont associées au mouvement, estimant qu'elles avaient un intérêt objectif à rencontrer les entreprises sur le terrain d'éventuelles ententes communes. La situation est moins claire dans les pays latins, soit que les entreprises elles-mêmes sont moins intéressées par le concept de responsabilité sociale des entreprises, soit que les ONG refusent le débat avec des entités considérées comme des ennemis idéologiques.
Ces lignes de fractures posent évidemment la question de la convergence socioéconomique. Selon que celle-ci soit une réalité ou non, le dialogue s'avérera pertinent ou non. Sauf à isoler un peu plus des organisations de travailleurs qui, placées sur le même pied que les autres parties prenantes, se trouvent affaiblies.
Les entreprises et leur environnement
Tenter de répondre à la question de la convergence, c'est s'interroger d'abord sur la réalité de l'influence qu'exercent les firmes sur le paysage social et sociétal. Formulée en ces termes, la réponse est évidemment positive. Les entreprises produisent des bénéfices au profit de leurs actionnaires, mais elles participent aussi à l'état de santé social d'une région, produisent des effets sur l'environnement et, dans un certain nombre de cas, participent à la vie communautaire par le biais de soutien à des activités sportives ou de quartier. On se souviendra de ces anciens ouvriers des Forges de Clabecq qui, dans une conversation de bistrot, regrettaient l'époque où la famille qui détenait les forges sponsorisait l'équipe de football locale ou des activités que l'on qualifiera de charitables. Tout cela n'enlève rien à la finalité première de l'entreprise...
L'un des aspects positifs de cette responsabilité sociale telle qu'elle se profile dans les débats d'aujourd'hui, c'est que désormais les entreprises, soucieuses de meilleures performances sociétales, tentent de les obtenir en dialoguant avec toutes les parties prenantes : actionnaires, consommateurs, associations de toutes natures et syndicats de travailleurs. Des agences de notations sociales se mettent en place et déterminent, dans des cercles de plus en plus importants, un profil de l'entreprise qui n'est plus que financier, mais aussi social, sociétal et environnemental. En d'autres termes, une entreprise qui dégagerait d'importants bénéfices en polluant ou en restant indifférente au sort des travailleurs qu'elle licencie en payerait les conséquences financières, surtout s'il s'agit d'une entreprise à forte image de marque.
La responsabilité sociale érigée en mode de fonctionnement est certes tentante. Pour les entreprises, mais aussi pour les ONG. Les pièges sont néanmoins nombreux. Le premier est celui du risque d'une cassure du dialogue social cher à l'Europe. La responsabilité sociale est un mode de fonctionnement en vigueur depuis un certain nombre d'années dans les grandes entreprises américaines. C'est-à-dire dans un contexte de très faible régulation. Elle peut se lire alors comme la déclinaison d'Outre-Atlantique du protectionnisme des entreprises européennes du dix-neuvième siècle. Le second risque est dès lors la conséquence du premier : celui de voir les entreprises substituer aux règles obligatoires et aux lois, cette loi-là qui serait la leur en quelque sorte. Il doit être évident que la responsabilité sociale des entreprises n'est pas substituable aux obligations légales.
Il faut un cadre
La responsabilité sociale des entreprises doit donc laisser une place importante aux pouvoirs publics, même si le concept porte sur des pratiques innovantes allant bien au-delà de la loi. Elle doit également laisser la place à la concertation classique entre partenaires sociaux. Et on ne soulignera donc jamais assez le danger que représente un débat avec les seules ONG, tentées par ce nouveau terrain d'action.
Le Sud est éminemment concerné par ce débat. D'abord parce que la responsabilité sociale des entreprises ne saurait se réduire à des questions internes au terrain européen. Dans un contexte de globalisation, les activités de production ont inévitablement des implications dans les pays du Sud, soit en termes de concurrence et de délocalisations par exemple, soit en termes de conditions de travail chez les sous-traitants et les fournisseurs. Mais le Sud reste peu impliqué dans ce débat en dépit de la présence de ses défenseurs, des ONG de développement par exemple, et peu présent à la table des discussions sur la responsabilité sociale des entreprises. Sans doute y a-t-il d'autres urgences. Sans doute l'intérêt d'une prise de position n'est pas évidente. Mais l'entreprise n'a dès lors pas de véritable interlocuteur en face d'elle, fût-ce au titre de garde-fou.
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