A chaque jour suffit
sa propagande de guerre...
par Anne Morelli
Professeur à l'ULB
Pour qui a à l'esprit les dix principes élémentaires de propagande de guerre (voir encadré ci-dessous), il n'est pas de jour qui ne nous apporte confirmation de leur usage dans les médias.
Par exemple le principe n° 5, qui veut que "l'ennemi provoque sciemment des atrocités alors que nous ne commettons que des bavures involontaires", est quotidiennement présent dans l'information qui nous est distillée. Le président Bush, dans son discours d'octobre annonçant le début des bombardements (pardon, des « frappes » ou mieux encore des « représailles » ! ) sur l'Afghanistan, annonçait "des actions soigneusement ciblées, entreprises contre les camps d'entraînement terroristes d'Al Qaida et les installations militaires du régime des Talibans".
Cinq mois plus tard, peu d'informations ont été diffusées dans les grands médias sur les conséquences réelles de ces bombardements pour la population de l'Afghanistan.
Il faut fouiller les dépêches de l'agence France-Presse pour découvrir que près de 400 prisonniers afghans ont été liquidés à Mazâr-E-Charif (1), que des groupes entiers de paysans ont été exterminés parce que leur va-et-vient avait paru suspect aux radars. A Hazar Kadam 20 villageois ont été massacrés par des bérets verts qui les avaient pris pour des combattants de Ben Laden (2).
Les erreurs de ciblage, les familles décimées, les handicapés à vie sont légion. Des calculs réalistes (3), rapportés par le New York Times, estiment que les 18.000 bombes larguées sur l'Afghanistan ont fait 3767 victimes civiles innocentes. Nos involontaires « bavures » ont donc fait plus de victimes que le nombre de meurtres d'Albanais au Kosovo, imputés à Milosevic par l'acte d'accusation du T.P.I.(4), ou à peu près autant de victimes que les attentats du 11 septembre.
Pourtant, les responsables de la mort de ces innocentes victimes civiles n'ont nul Tribunal pénal international à craindre, et ces victimes de «dommages collatéraux» n'ont eu droit à aucune minute de silence, elles ne feront l'objet d'aucunes condoléances officielles de notre gouvernement. Ce sont de simples «erreurs involontaires».
Un autre principe élémentaire de la propagande de guerre (le principe n°4) décrète que "les buts réels de la guerre doivent être masqués sous de nobles causes". La récente lettre des intellectuels américains, en soutien de la guerre menée par leur pays, en fournit un exemple frappant. Il n'y a pas un mot dans ce long texte sur les intérêts géostratégiques des Etats-Unis dans cette région ni sur les importants enjeux pétroliers qui soutiennent le conflit.
Par contre, ces intellectuels (dont Francis Fukuyama- La fin de l'histoire -, Samuel Huntington - Le choc des civilisations ...) n'hésitent pas à proclamer : "Nous affirmons solennellement d'une seule voix qu'il est crucial pour notre nation de gagner cette guerre. Nous combattons pour nous défendre (5)(souligné par l'auteur) mais nous croyons aussi nous battre pour défendre les principes des droits de l'homme et de la dignité humaine qui sont le plus bel espoir de l'humanité." (6) Ils assurent que les valeurs américaines sont les principes universels de la démocratie qui s'appliquent à tous les êtres humains.
Dans la plus belle tradition des principes de propagande de guerre (principe n°7: "Notre cause a un caractère sacré"), ils appuyent leur position sur des considérations religieuses.
La société américaine "est de loin la plus religieuse du monde occidental" et la guerre contre l'Afghanistan est même, selon eux, "moralement nécessaire, pour répondre à d'ignominieuses démonstrations de violence, de haine et d'injustice."
Leur texte illustre encore bien d'autres principes, tels que le n°9 : "L'ennemi utilise des armes non autorisées" (le texte parle des "armes chimiques, biologiques et nucléaires" dont l'ennemi - au contraire évidemment du gouvernement américain - veut faire usage "pour ravager massivement et atrocement ses cibles désignées") ou évidemment le principe n°1 ("nous ne voulons pas la guerre") dont est truffé le texte et ses protestations de volonté pacifique (ils veulent "empêcher la guerre et vivre en paix" mais ici "le principe moral de l'amour du prochain nous ordonne de recourir à la force").
Il faut surtout relever que la démarche même de ces intellectuels américains relève directement d'un principe de propagande de guerre (n°8 : "Les artistes et intellectuels soutiennent notre cause").
En octobre 1914, dans le même sens, les 93 plus grands noms de l'intelligentsia allemande avaient publié dans le Berliner Tageblatt un "Appel au monde civilisé" (dit aussi "Manifeste des 93") où ils justifiaient la guerre et le bon droit allemand d'y recourir, défendaient la volonté pacifique de Guillaume II et le comportement chevaleresque des troupes allemandes lors de l'invasion de la Belgique, victimes des atrocités belges. Ils disaient réagir en qualité de représentants de la science et de l'art allemands, comme aujourd'hui les intellectuels américains, pour défendre leur pays de mensonges et calomnies.
En réalité, même si les artistes et intellectuels qui viennent au secours de leur gouvernement pour justifier une guerre n'ont aucune expertise en matière militaire (ni même de politique internationale), ils sont mis à contribution pour soutenir l'effort de mobilisation des consciences.
Acceptant de laisser embrigader leur esprit et leur plume, ils donnent à l'opinion publique l'impression, à travers leurs noms connus, que c'est la nation unanime qui approuve la guerre.
Observant les intellectuels français engagés dans la propagande de guerre en 1914-18, Romain Rolland avait dit (7) qu'à ce moment-là, les "universités formaient un ministère de l'intelligence domestiquée"...
Anne Morelli
Anne Morelli est l'auteur de
Principes élémentaires de propagande de guerre,
applicables en cas de guerre froide, chaude ou tiède,
Labor, Bruxelles, 2001
Notes:
(1). Le massacre de Qala-e-Jangi date de novembre 2001, il ne reçoit un écho sérieux dans Le Monde
que le 17/18 février 2002 (pages 12-13) et n'a encore fait l'objet d'aucune enquête.
(2). Voir l'article de Jean-François KAHN dans Marianne 18-24 février 2002.
(3). Effectués par le professeur Marc Herold de l'Université de New-York.
(4). Qui s'élèverait à 900.
(5). C'est ce que disent les principes 1 et 2 de la propagande : 1. Nous ne voulons pas la guerre;
2. Le camp adverse est seul responsable de la guerre.
(6). Le texte complet du « Manifeste » a été reproduit par Le Monde du 15 février 2002.
(7). Clérambaut, Histoire d'une conscience libre pendant la guerre, Albin Michel, 1920,p.87
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