Opinions
Une légère mise en doute
des indicateurs de bien-être

par Laurent Legrain
Assistant en anthropologie à l'Université libre de Bruxelles


Qui était-il ? Que disait-il exactement ? Difficile de s'en souvenir. Peu importe ce n'est pas lui qu'il s'agit d'épingler dans cet article. La litanie s'égrenait d'une voie posée. Les phrases étaient convaincantes mais l'idéologie donnait la nausée. Le propos tenu par ce fonctionnaire européen, un matin de novembre, sur une de nos radios nationales avait trait à cette exposition qui s'étale actuellement dans nos musées royaux d'art et d'histoire : « La belle Europe ». La belle Europe, c'est, selon les concepteurs de l'exposition, l'Europe du tournant du siècle (XIXe au XXe siècle). Un siècle d'effervescence, d'inventions mirobolantes, d'avancées scientifiques...un siècle où se crée, selon ce vicaire de l'idéologie européenne, une culture commune qui ne nous mènera à Verdun et à Auschwitz que par manque d'institutions pour unir cette grande famille européenne.

Qu'actuellement l'Europe se cherche, veuille se trouver une identité est une chose, que cette identité se construise sur une telle amnésie, un tel sentiment de supériorité, une telle fierté de son hégémonie toute provisoire est inadmissible au vu de l'histoire de l'humanité. N'ayons pas peur pour une fois d'élargir le débat à l'espèce humaine.
Ce discours est hélas celui que nos enfants vont entendre et peut-être reproduire. Terriblement dangereux comme toute relecture aveugle de l'histoire mais aussi, et c'est notre propos ici, parce qu'il sous-tend ce collant complexe de supériorité dont nous n'arrivons pas à nous défaire. Pourtant il y a urgence. Il est temps, en effet, de se dire que le développement ne peut pas faire fi de cette question lancinante (ou du moins devrait-elle l'être) : « Sommes nous développés ? ». Si la réponse est affirmative, « en quoi sommes nous développés ? » et « comment sommes-nous arrivés à ce stade ? »
Bien sûr les indicateurs officiels répondent par l'affirmative à la première question. Mais il n'est pas interdit de pousser la réflexion au-delà du pnb/habitant ou de l'espérance de vie. Le malaise dans nos sociétés devient en effet difficile à cacher.

C'est pourquoi le développement doit s'attaquer d'urgence à cette muraille qui enserre notre pensée. Son ciment est ce complexe de supériorité qui se sédimente en couches successives depuis mille ans. Du ciment à prise rapide depuis la « belle époque ». C'est ici, dans nos sociétés que les mentalités doivent changer au plus vite. Pour la plupart d'entre-nous le ciment est toujours aussi résistant.

L'anthropologie dite « anthropologie cognitive analyse de manière transculturelle le fonctionnement de la pensée humaine. L'homme est un animal très peu spécialisé. Lorsqu'il vient au monde, il a un cerveau dont la seule faculté est d'apprendre. Mais l'environnement est tellement riche que des mécanismes transmis génétiquement lui permettent de faire le tri dans ces informations. Ces mécanismes contraignent donc la pensée humaine. Voilà une gigantesque base commune à l'humanité, base de l'iceberg dont la partie visible est la différence culturelle.

Tout homme, par ces mécanismes, fonctionne dans ses relations à son environnement sur une psychologie intuitive qui lui permet d'interpréter le comportement d'autrui, fonctionne sur une physique intuitive qui lui permet d'évaluer le 'comportement' des objets qui l'entourent et enfin sur des catégorisations intuitives (la différence entre un 'être vivant' et un 'objet' par exemple). Toutes ces compétences ne lui sont pas transmises culturellement. Autrement dit, personne ne lui apprend à penser comme cela. Ces compétences se développent 'naturellement' dans tout milieu culturel. Voilà qui remet déjà les idées en place et qui met fin aux systèmes de pensée logique (nous) et de pensée prélogique (les autres évidemment).

Il va sans dire qu'à l'époque de la belle Europe ce genre de raisonnement n'avait aucune chance d'être seulement pris en considération. L'aveuglement était total et le discours parlait de peuple primitif (1). Peut-on considérer que tout cela fait résolument partie du passé ? Pas le moins du monde comme en témoigne ce court extrait d'une discussion avec une infirmière prête à partir pour Kaboul (ou n'importe où ailleurs du moment que ce soit loin d'ici) : "Les Afghans sont dans une telle détresse. C'est vraiment le moyen âge là-bas". Les Afghans sont comme tout le monde en l'année 50.000 de l'apparition de l'homme sur cette terre. Leur détresse n'est pas due à un système soi-disant moyenâgeux mais bien à une géopolitique internationale. Et puis surtout leur détresse est commode puisqu'elle nous empêche de penser et de parler de la nôtre.

Tâche ô combien plus difficile ! Nous baignons quotidiennement dans le genre de discours caractérisé par des relents d'évolutionnisme, de gloire trouble à une intelligence proprement européenne, d'allégeance à un système écologiquement et humainement destructeur. Nous n'évoquons pas uniquement le malaise des exclus de ce système, mais l'ensemble de la société.

Par peur de paraître un peu cliché, cynique ou passéiste faut-il taire le fait que notre fabuleux système a mené en 150 ans au bouleversement des équilibres écologiques indispensables à la survie de l'espèce sans que nos sociétés conscientes du danger ne se donnent les moyens de trouver l'ébauche d'une solution et sans que ne soit remise en doute la valeur d'aucun des indices qui font notre supériorité. N'est-ce pas là le premier indice de l'égarement ?

Observons nos programmes de télévision. Aujourd'hui maître dans la consommation des biens et des services, nous appliquons la même politique aux émotions, à nos sentiments les plus profonds. C'est la surenchère. On livre sa vie intime pour quelques poignées de billets, on drague en direct, soirée aux chandelles suivie en plan américain par l'oeil de la caméra. Et le téléspectateur de se demander : 'Marc aura-t-il Sophie dans son lit avant la fin de l'émission ?'. Inutile d'éteindre la télé pour allumer la radio, c'est pire. En direct Robert vient de se prendre un râteau en déclarant sa flamme à Laetitia.
Ce genre d'émission joue sur des processus d'identification proprement humains eux aussi. Tout le monde s'insurge, mais réécoute le lendemain. On brade l'humain. L'important est de devenir star d'un jour.Deuxième indicateur du sous-développement de nos sociétés. Il y en a bien d'autres encore...

On peut se demander pourquoi partir en coopération alors que le boulot à accomplir ici est titanesque. Il existe deux discours sur le sujet. Il y a ceux qui vont aider. Et puis ceux qui vont s'aider eux-mêmes. Ceux-ci se rendent compte que d'autres indicateurs sont de plus en plus dans le rouge chez nous. Chez eux le ciment du complexe de supériorité craquèle et c'est plutôt difficile à vivre. Qu'ils partent, si c'est là leur désir. Mais surtout qu'ils reviennent pour devenir les acteurs de la réflexion de l'Europe sur sa propre détresse.

Laurent Legrain

(1). Les théories du bon sauvage, sublimant les sociétés d'ailleurs existaient également à l'époque et feront autant de dégâts que l'idéologie de la supériorité. Nos propos ne sont pas non plus de ce genre.

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