International
Polynésie française :
l'indépendance n'est pas pour demain



par Monique Mas
Journaliste RFI


Depuis le 28 février, un indépendantiste, Oscar Temaru, a succédé, dans le fauteuil présidentiel de la collectivité d’outre-mer, au partisan de la souveraineté française,  Gaston Flosse, fidèle du président Chirac et de son Union pour un mouvement populaire (UMP). La Polynésie française n’en gagne pas pour autant un atome d’indépendance.  Militant indépendantiste de la première heure, celle de 1977, Oscar Temaru a d’ailleurs explicitement renvoyé la question de l’émancipation à beaucoup plus tard, «d’ici vingt ou trente ans», reprenant le leitmotiv autonomiste qui fit la fortune de son prédécesseur gaulliste. Trop peu peuplée, trop mal lotie, trop éclatée, trop excentrée, la Polynésie française hésite à prendre le large de son débiteur nucléaire.

Vahinés en colère, colliers de fleurs parfumées, gros bras dans le port, occupation des administrations, motion de censure, retournements de dernière minute, le suspense en forme de happening aura duré neuf mois, le temps d’une bataille très franco-française. Se réclamant de leurs affinités chiraquiennes ou socialistes, Flosse et Temaru ont livré leur duel devant une claque hexagonale d’Anciens et de Modernes, clients locaux du paternalisme prébendier d’hier contre partisans d’une administration de l’archipel moins sélective. Pourtant, depuis leurs émeutes de 1995, où la reprise des essais nucléaires français avaient fermé les robinets à champagne jusqu’en Australie, les Polynésiens avaient repris dans la mémoire française leur place de plaisants figurants pour paradis touristique, Tahiti effaçant Mururoa. L’apparition sur les écrans télévisés d’un Gaston Flosse prêt à tout pour imposer à vie son patriarcat présidentiel a brouillé l’image.  Mais finalement, Paris a réglé la musique électorale pour éviter que dans sa chute, son homme lige fragilise les liens de suzeraineté qui attachent l’archipel polynésien à la République française.

Eclaté en 118 poussières d’empire colonial sur 2, 5 millions de kilomètres carrés d’océan Pacifique, le «pays des îles nombreuses» (étymologiquement la Polynésie) est peuplé de quelque 250 000 âmes seulement, dont environ 83% de Polynésiens, 12% d’Européens et 5% d’Asiatiques. Désormais au pouvoir, Oscar Temaru vise un développement autocentré fondé sur des investissements capables de générer une  production agroindustrielle qui permette aux Polynésiens de sortir de l’économie  purement marchande qui fait les choux gras d’une minorité. Pour le moment, les 4 200 kilomètres carrés de terres émergées et leurs eaux territoriales servent surtout d’ancrage régional à la France, qui avait installé, en 1963, son centre d’expérimentation nucléaire à Mururoa et à Fangataufa, son administration et ses petits entrepreneurs expatriés fournissant aujourd’hui encore l’essentiel de l’emploi.

Le tourisme, la pêche, le ramassage des perles, qui occupe quelque 10 000 personnes dans les archipels des Tuamotu et des îles Sous-le-Vent, ou encore l’artisanat fournissent quelque emploi. Mais il n’y a pas de travail pour tout le monde, les métropolitains se disputant les emplois qualifiés et ceux de la fonction publique, comme d’ailleurs les y incitent des primes à l’expatriation. Officiellement, le taux de chômage est de 20%, deux fois plus important qu’en France. Et il frappe tout spécialement la jeunesse polynésienne. Maire depuis 1983 de la commune la plus pauvre et la plus peuplée de Tahiti, Faa’a, Oscar Temaru reprochait à Gaston Flosse des dépenses inconsidérées et des largesses fiscales surtout encourageantes pour des investissements faiblement créateurs d’emplois. S’il préférait le collier de fleurs au casque colonial, Gaston Flosse ne voyait sans doute pas grand intérêt à miser sur un véritable développement qui aurait inévitablement généré une montée de la concurrence dans son fief. En revanche, il s’est battu bec et ongles pour obtenir une dotation française lorsque la fièvre antinucléaire a monté avec la reprise des essais au milieu des années quatre-vingt-dix : une enveloppe annuelle de quelque 150 millions d’euros. Pour autant, le rideau n’est pas entièrement levé sur les atteintes à l’environnement et à la santé des habitants de Polynésie.


Un pays d’outre-mer au sein de la République française

Le 27 février 2004, le législateur a doté la Polynésie française d’un statut de «pays» d’outre-mer «au sein de la République» signifiant une autonomie plus large dans la gestion de ses affaires courantes, les domaines de souveraineté tels que la Défense, la sécurité intérieure, les Affaires étrangères ou la monnaie restant des prérogatives de l’Etat français. Le président de la Polynésie conduit l’action du gouvernement local et représente l’assemblée de la collectivité d’outre-mer qui l’a élu. Celle-ci est composée de 57 membres désignés pour cinq ans au suffrage universel direct, dans un scrutin de liste à un tour qui donne un tiers des sièges de députés à la liste majoritaire. En 1957,  une réforme statutaire avait institué un Conseil de gouvernement (de six à huit ministres) qui confiait la présidence à un gouverneur représentant l’Etat dans les anciens Etablissements français de l’Océanie devenus Territoires d’outre-mer en 1946. De territoires en «pays» d’outre-mer, de gouverneur en président, la France a voulu donner quelque couleur locale aux habits de comptoir de sa très lointaine possession : plus de 17 000 kilomètres à vol d’oiseau.

Depuis la fin de l’année dernière, l’assemblée polynésienne est en droit de légiférer en matière de droit civil, de droit du travail et de fiscalité, sous le contrôle du Conseil d’Etat français. Elle vote le budget et contrôle l’action du président comme celle du gouvernement dont les ministres sont nommés par le président, en l’occurrence Oscar Temaru qui a formé le sien le 9 mars 2005, après avoir joué un jeu serré riche en rebondissements. En mai 2004, une victoire de ses partisans indépendantistes avait changé la donne au cours d’une élection territoriale à surprise. Un mois plus tard, le sexagénaire Temaru devenait président à la place de son aîné de quinze ans, Gaston Flosse. Mais le vieux briscard l’en avait chassé en octobre 2004 en faisant passer une motion de censure à l’assemblée, grâce à la voix décisive d’un transfuge du camp de Temaru. Ce dernier avait alors pris la tête d’un mouvement de désobéissance civile jusqu’à obtenir et à emporter le nouveau scrutin, le 28 février dernier, avec cette fois une voix venue de chez Gaston Flosse pour assurer la majorité absolue de Temaru. Les mêmes se sont à nouveau disputé le perchoir de l’Assemblée, le 15 avril 2005. Le scrutin a vu la victoire à l’arraché du tenant du titre indépendantiste, Antony Geros, au terme d’un deuxième tour à suspense qui lui a donné les vingt-huit voix nécessaires. Cette fois, c’est l’indiscipline d’un des partisans de sa « majorité plurielle » qui a donné des sueurs froides à Temaru.


«Il faut arrêter la surenchère statutaire et se mettre au travail »

Ancien fonctionnaire des douanes, Oscar Temaru s’est lancé en politique à la fin des années soixante-dix. Il avait alors inscrit son parti indépendantiste, Tavini Huiraatira, dans le courant porteur des mouvements de libération, version sans violence, à la manière de Gandhi. Aujourd’hui, le Front de libération de la Polynésie (FLP), ne sert plus de sous-titre au Tavini. Ancré dans la gauche socialiste française, proche des mouvements écologistes et pacifistes, le parti de Temaru se réclame surtout de valeurs morales, de respect de la tradition et de christianisme.  Depuis 1986, il a grimpé quatre à quatre les marches de l’assemblée territoriale où il est passé de deux conseillers à 28 aujourd’hui. Cette progression a été  proportionnelle à la montée en puissance de la crise socioéconomique qui secoue les Polynésiens de la République. Aujourd’hui, Oscar Temaru estime qu’il «faut arrêter la surenchère statutaire qui a occulté les véritables problèmes du pays pendant trop d’années». En clair, il invite les Polynésiens à cesser de rêver d’indépendance et à «se mettre au travail» pour construire un autre avenir.

Pour sa part, depuis 1984 et le bénéfice du statut d’autonomie interne, Gaston Flosse était devenu le premier président d’un gouvernement territorial gérant son propre budget dans le cadre des compétences accordées par l’Etat représenté sur place par un haut-commissaire.  Depuis, Gaston Flosse a continué à se battre pour  l’élargissement de cette autonomie et pour l’augmentation des fonds d’aide au soutien économique qui y sont liés. Grande est donc sa déception. Profonde est l’inquiétude de ses clients locaux. Ils devront sans doute se reconvertir. A Paris, Gaston Flosse avait pourtant reçu le soutien sans faille de la ministre française de l’Outre-Mer, Brigitte Girardin. Celle-ci n’a pas ménagé les manœuvres procédurières. Mais elle a dû capituler, ses adversaires socialistes moquant même un «largage du président Flosse par l’Elysée». Autres temps, autres mœurs ! Celles de Gaston Flosse sont apparues d’autant plus désuètes qu’elles avaient manifestement beaucoup perdu en efficacité. Gaston Flosse gérait la Polynésie française comme une propriété privée, mais pas vraiment en bon père de famille, accusent ses détracteurs. Sénateur de la Polynésie française, il n’a pas tout perdu. Son influence reste grande en Polynésie.

Fin mars, le dernier carré de gros bras de la police locale créée par Gaston Flosse, le Groupement d’intervention de la Polynésie (GIP), faisait toujours de la résistance, piratant même un bâtiment administratif dans le port de Papeete pour manifester leur déni d’autorité à Temaru. En octobre dernier, le GIP avait été pris de panique quand certains de ses membres ont commencé à révéler de sombres activités d’espionnage et de filature. Celles-ci mettent en particulier en cause la garde prétorienne de Gaston Flosse dans la disparition, jamais élucidée, du journaliste Jean-Pascal Couraud, en 1997.  Ce dernier fouillait un peu trop les poubelles d’un système Flosse critiqué pour ses comptes opaques et ses amitiés intéressées.

 «Si l’on additionne toutes les dépenses, les malversations, les gaspillages, nous en avons pour 100 milliards de francs Pacifique [plus de 800 millions d’euros] de gabegie sans justification»,  accuse Oscar Temaru. A défaut d’indépendance, c’est sur ce terrain socioéconomique qu’il peut marquer sa différence. Car il n’en a pas fait mystère pendant sa campagne électorale: «l’indépendance est un but aujourd’hui impossible à atteindre compte tenu de la situation économique de notre pays. On verra dans vingt ou trente ans…». En attendant, Oscar Temaru  compte lui aussi sur les subsides français pour le changement, le «taui» comme disent les Polynésiens. Combler l’écart socioéconomique qui a transformé la majorité des Polynésiens en assistés sans toucher aux superstructures, cela répond également au vœu des autorités françaises qui se sont succédé à l’Elysée ces dix dernières années.

Une loi de février 1994 fixe à la Polynésie française l’objectif de «réaliser une mutation profonde de son économie, afin de parvenir à un développement mieux équilibré et à une moindre dépendance à l'égard des transferts publics, en favorisant le dynamisme des activités locales et le progrès social». C’est au succès de ce genre d’intégration interactive que l’on reconnaît une colonisation réussie, un imperium qui ne fait plus parler de lui, un genre de «démocratie apaisée» par des retombées plus largement réparties. C’est justement pour ce faire que la majorité des Polynésiens a choisi Oscar Temaru. Il lui faudra quand même au passage rassurer complètement les petits et grands Blancs venus recycler quelque entreprise dans ces îles qu’ils ne quitteront plus. A l’heure de la mondialisation, la faiblesse démographique des Polynésiens reste aussi un handicap sur la voie d’une indépendance qui reste aussi virtuelle que peut l’être la République française, pour certains d’entre eux. Mais dans l’immédiat, il s’agit de défendre un partage équitable du pactole français.

Le parti de Gaston Flosse, Tahoeraa, réclame une «réforme électorale» pour tenir «des élections générales avant dix-huit mois» en Polynésie, c’est-à-dire avant l’échéance présidentielle de la République française. Les partisans de Tahoeraa font à leur tour vibrer la corde unitaire polynésienne, estimant que «les deux dernières campagnes électorales avaient dangereusement aggravé nos divisions». «C’est pourquoi, disent-ils, il est urgent de former un gouvernement d’union dans un accord clair et transparent». Adepte du consensus sous la bannière bleu et blanc frappée des cinq étoiles figurant les archipels qui composent la Polynésie (Iles-du-Vent, Iles-sous-le-Vent, Marquises, Tuamotu-Gambier et les îles Australes), Oscar Temaru s’est chargé des relations extérieures, de la réforme du statut, de la décentralisation, du développement des communes et de «l’océanisation» des cadres dans son gouvernement du 9 mars. Il présente ce dernier comme le fruit de sa détermination à faire prévaloir «l’esprit d’unité» et à «combattre la corruption et le clientélisme».

Le gouvernement Temaru est plutôt monocolore. Les autonomistes de Fetia Api n’ont pas été retenus pour en faire partie. Compte tenu du programme du nouveau président, ils lui apparaissent peut-être désormais davantage comme des concurrents que comme des alliés.  Le ministre de la Santé vient en revanche du camp Flosse. C’est une femme qui a su prendre ses distances à temps. De son côté, un élu marquisien garde le portefeuille du Développement des archipels reçu de Gaston Flosse. Il est le frère du transfuge qui a permis la victoire finale de Temaru dans la course présidentielle. Oscar Temaru croit «aux valeurs de la démocratie et de l’alternance». Il affirme aussi aux Polynésiens qu’ils constituent «un seul peuple qui doit s’unir autour d’un projet commun». Le nouveau président de la Polynésie française se déclare «d’accord pour un gouvernement d’union». Mais ce sera pour plus tard. «Auparavant, il faut clarifier certains dossiers», explique-t-il, en citant en exemple «l’achat par le territoire d’un atoll estimé il y a quelques années au prix de 35 millions de francs Pacifique et cédé par un ami de Gaston Flosse pour un milliard de francs Pacifique». Quant à l’indépendance, elle viendra en son temps, pas maintenant, «sauf si la population le demande». Lui-même se contentera de militer, à Paris, pour un «nouveau contrat de développement» et, en Polynésie, pour un essor économique autocentré. Entre rester un «pays d’outre-mer», dans le giron d’une France qui se charge d’entretenir le gros œuvre de la flottille polynésienne, ou se risquer dans les eaux de l’indépendance, Temaru n’hésite plus.

Monique Mas


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