![]() |
||
|
|
||
| Sri Lanka : le processus de paix marque le pas par Alan Bullion Chercheur et professeur de sciences politiques et relations internationales à l’Open University. Analyste à BBC News sur les questions de politique sri-lankaise et l’Asie du Sud. |
||
On estime à 65 000 le nombre de soldats et de civils qui ont été tués dans le conflit sanglant qui sévit au Sri Lanka depuis 1983, quand des combats ont éclaté dans le nord de la péninsule de Jaffna entre les séparatistes du LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam) et les forces armées sri-lankaises. Selon les estimations, plus de 800 000 réfugiés tamouls ont quitté l’île avant que le cessez-le-feu négocié par la Norvège n’ait été instauré en février 2002, fuyant principalement vers l’Europe occidentale, l’Amérique du Nord et l’Australie. Les pourparlers de paix entamés en septembre 2002 entre le gouvernement et le LTTE sont suspendus depuis avril 2003, et des efforts sont en cours pour les relancer, à l’initiative de la Norvège principalement. Les Tigres tamouls ont soumis en octobre 2003 leur proposition de mettre en place une autorité autonome intérimaire (ISGA Interim Self-Governing Authority) au précédent gouvernement de l’ancien Premier Ministre conservateur Ranil Wickremesinghe, du Front national uni (UNF United National Front). Fondamentalement, l’ISGA proposait une forme de transfert des compétences administratives dans le nord et l’est du Sri Lanka, sous contrôle des Tigres. Toutefois, ces propositions ont été fermement rejetées par la présidente Chandrika Kumaratunga, dont l’Alliance pour la liberté du peuple (UPFA United People’s Freedom Alliance), de gauche, est arrivée au pouvoir en avril 2004 à l’issue d’une campagne qui dénonçait les trop nombreuses concessions faites aux Tigres par le gouvernement de l’UNF. Depuis les élections d’avril, les courants qui divisent les 225 membres du Parlement de l’île sur cette question campent sur leurs positions. L’UPFA reste minoritaire au Parlement et s’efforce de rallier à sa cause suffisamment de députés pour atteindre le chiffre magique de 113, qui lui donnerait la majorité à un siège. L’Alliance a essuyé un revers en perdant le siège du président, conquis par l’opposition UNF. Depuis, elle a néanmoins obtenu le soutien crucial du Congrès des travailleurs de Ceylan (CWC Ceylon Workers Congress) qui représente principalement les ouvriers tamouls des plantations de thé. Au début octobre, la présidente Kumaratunga a déclaré qu’elle souhaitait relancer le processus de paix. Le LTTE tient à ce que les propositions d’administration décentralisée relatives à l’ISGA servent de base à la reprise des pourparlers, mais le gouvernement entend discuter en même temps d’une solution définitive à ces deux décennies de conflits ethniques. Les espoirs de paix restent dans une impasse puisque les Tigres ne voient qu’une « perte de temps » dans la proposition de Conseil consultatif national pour la paix et la réconciliation (NACPR National Advisory Council for Peace and Reconciliation), avancée par Chandrika Kumaratunga. Par ailleurs, les principaux partis de l’opposition comme l’UNF, l’Alliance nationale tamoul (TNA Tamil National Alliance) et le Congrès musulman du Sri Lanka (SLMC Sri Lanka Muslim Congress) ont boycotté le conseil. Les moines bouddhistes se sont aussi montrés critiques, et les huit députés du Parti de l’héritage national (JHU) ont déclaré qu’ils n’apporteraient leur soutien et leur participation au conseil pour la paix que si les Tigres s’engagaient à respecter l’intégrité du pays et son cadre légal, ce à quoi le LTTE se refusait. Au sein du gouvernement, le courant marxiste très influent Janatha Vimkthti Peramuna (JVP) a aussi adopté une position intransigeante en ce qui concerne les pourparlers. Le contexte Le Sri Lanka a une population d’environ dix-neuf millions d’habitants, répartis entre une majorité cinghalaise (74%), principalement bouddhiste, les Tamouls, qui sont pour la plupart hindouistes (18,2%), et la communauté musulmane de langue majoritairement tamoule (7%). L'ethnie tamoule est encore sous-divisée en Tamouls sri-lankais autochtones (12,6%) et en Tamouls des plantations (5,6%), qui ont quitté l'Inde pour venir travailler dans les plantations de thé à la fin du 19e siècle, après l'échec des tentatives de culture de café. Les Cinghalais, majoritaires au Sri Lanka, se considèrent comme une minorité en difficulté dans le sous-continent indien, où ils sont les gardiens de la tradition bouddhiste Thereveda. Les Tamouls, au contraire, sont minoritaires au Sri Lanka, mais ils représentent le courant hindouiste largement dominant dans le sous-continent. Les Tamouls sri-lankais gardent des liens très forts avec leurs frères, de l’autre côté du détroit de Palk, dans l’État indien du Tamil Nadu. Par rapport à ce qui s’est passé dans d’autres régions de l’ancien empire colonial britannique, comme l’Inde voisine, la transition du Sri Lanka (qu’on appelait alors Ceylan) vers l’indépendance en 1948 a été relativement pacifique et s’est déroulée dans une sorte de consensus entre les différentes communautés ethniques. Toutefois, les gouvernements à dominante cinghalaise qui se sont succédé depuis l’indépendance ont mis en œuvre des politiques en matière d’emploi, d’éducation, de régime linguistique et de religions que les Tamouls jugent de plus en plus discriminatoires. Depuis le milieu des années 1970, les responsables politiques tamouls modérés ont tenté de relayer ces griefs et d’y remédier par des moyens démocratiques et des procédures parlementaires, en vue de parvenir à une solution fédérale négociée. En 1976, une nouvelle génération désenchantée de jeunes Tamouls a décidé de s’écarter de la voie suivie par leurs aînés et d’opter plutôt pour la violence et l’illégalité pour atteindre leur but ultime d’une patrie autonome, dans l’Eelam tamoul. Ce processus a donné naissance au LTTE, ainsi qu’à d’autres courants d’inspiration marxiste plus éphémères comme l’Organisation de libération du peuple de l’Eelam tamoul (PLOTE People’s Liberation Organisation of Tamil Eelam). Toutefois, lors de la funeste intervention indienne de 1987, le LTTE avait écrasé la plupart des mouvements concurrents et s’était affirmé comme un adversaire redoutable pour les troupes indiennes comme pour l’armée sri-lankaise. Quand les soldats indiens ont fini par quitter l’île en 1990, la guerre entre les forces sri-lankaises et le LTTE a connu une nouvelle escalade, et les diverses tentatives menées sous des gouvernements successifs pour aboutir à une solution pacifique ont échoué. En décembre 1994, la présidente Kumaratunaga a été élue sur la base d'un programme en faveur de la paix, mais le cycle de la violence a repris, jusqu’au cessez-le-feu signé en février 2002.
|
||
![]() |
||
La tension monte dans l’île À la fin de l'année 2004, la résolution du conflit au Sri Lanka est passée au second plan avec l’aggravation des conditions de sécurité dans le Nord et l’Est, le processus de paix est resté au point mort, l’incertitude politique règne de plus en plus à Colombo et l’inflation continue à sévir dans une économie déjà malmenée. L’aide internationale d’un montant de 4,5 milliards de dollars, à répartir sur quatre ans, pour la reconstruction d’une économie ravagée par la guerre, s’en trouve compromise. La Banque centrale a annoncé que la balance des paiements au Sri Lanka a atteint un déficit record de 223 millions de dollars dans les six premiers mois de 2004, à comparer avec un surplus de 502 millions de dollars l’année précédente. Un porte-parole a déclaré que la relance de l’économie dépendrait de l’afflux de capitaux étrangers, de la privatisation des biens d’État et de la baisse des prix pétroliers exceptionnellement élevés. En octobre, les tensions croissantes entre Tamouls et Musulmans dans la ville de Mannar, au Nord, combinées aux tueries sporadiques commises par les Tigres dans l’Est, montrent bien que la recherche d’une solution pacifique sera probablement longue et ardue. En mars 2004, l’autorité suprême du leader des Tigres Vellupillai Prabakharan a été directement contestée pour la première fois par l’ancien commandant des troupes du LTTE dans la zone orientale, V. Muralitharan, alias Karuna. Bien que le risque d’éclatement du mouvement ait été contenu, Karuna assure qu’il garde de nombreux partisans et, lors d’une interview, diffusée en octobre par la radio, il a annoncé son intention de former son propre parti politique. Avec trois attaques meurtrières dans la capitale Colombo en juillet, le LTTE a non seulement rouvert un front urbain dans sa guerre contre l’État sri-lankais, mais il a clairement montré que sa cellule de renseignements pouvait déjouer les plans adverses les mieux préparés. L’attentat-suicide en juillet au cours duquel cinq personnes ont perdu la vie dans un poste de police de Colombo, le massacre de huit personnes dans une banlieue paisible de la capitale et le meurtre d’un agent engagé dans la lutte contre le LTTE à la fin juillet expliquent l’avertissement lancé par les négociateurs norvégiens, qui craignent que « la guerre gelée ne commence à fondre sur les bords ». Par la suite, le théâtre des affrontements s’est déplacé vers Kottawa, à une quinzaine de kilomètres de Colombo. Lors d’une attaque lancée juste avant l’aube, sept partisans de Karuna et un Cinghalais ont été abattus à bout portant dans leur sommeil. À la fin de septembre, le frère aîné de Karuna, Reggie, a été tué par des Tigres du camp adverse dans l’Est. D’autres alliés importants de Karuna ont trouvé la mort en octobre. Il semble que le LTTE ait à nouveau pris le dessus dans son combat sans merci contre la faction de Karuna. En plus d’assassiner les partisans de Karuna, les Tigres sont retournés à Colombo pour frapper une cible très importante à leurs yeux : Kandiah Yogarasa, âgé de quarante et un ans, et connu sous le nom de Mohan « PLOTE », qui avait déjà fait échouer bon nombre de leurs actions. Le récent assassinat de Mohan a mis un terme à près d’une décennie d’opérations clandestines menées contre le LTTE dans les territoires du Nord et de l’Est aux mains des rebelles. Mohan avait rompu en 1994 avec l’Organisation de libération du peuple de l’Eelam tamoul (PLOTE), un important rival du LTTE. Toutefois, il avait par la suite formé une nouvelle alliance avec des sections de l’armée sri-lankaise. Les mouvements politiques tamouls le décrivaient comme « l’homme que le LTTE craignait le plus ». L’utilité de Mohan pour les services de renseignements de l’armée sri-lankaise s’est révélée vers la fin des années 1990, lorsque les forces de sécurité ont mis en place une unité chargée de frapper au cœur même du territoire rebelle. Plus tard, quand les « patrouilles de reconnaissance à grande distance » ont été formées, le rôle de Mohan s’est encore accru. Selon des sources bien informées, il aurait participé directement à des attaques contre les dirigeants du LTTE juste avant l’accord de cessez-le-feu de février 2002. A présent qu’ils se sont débarrassés de Mohan et qu’ils ont mis un frein aux ambitions politiques de Karuna, les Tigres auront probablement l’avantage sur le plan militaire dans les mois à venir, et leurs actions ont montré qu’ils continueront à éliminer tous ceux qui s’opposent à leur suprématie dans le Nord et l’Est. La Norvège poursuit ses efforts de médiation La Norvège a joué un rôle important dans les négociations entre Israéliens et Palestiniens qui devaient aboutir en 1993 à la signature des Accords d’Oslo et, plus discrètement, dans d’autres processus de paix au Guatemala (1996), en Haïti, au Soudan, à Chypre, au Kosovo (1999), en Colombie (2000) et encore au Soudan (2003). L’ancien sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères Wegger Stroemmen a souligné que la Norvège reste sélective dans ses efforts et a dû décliner plusieurs appels qui sollicitaient ses services de médiation. Pour ce qui est du processus d’Oslo, dans le conflit israélo-palestinien, le gouvernement norvégien a apporté son soutien aux négociations en mettant à la disposition des parties en présence des lieux de rencontre discrets et des médiateurs afin de créer une atmosphère propice, grâce à laquelle des progrès inespérés ont été rendus possibles. Au Sri Lanka, la Norvège a cependant joué un rôle plus actif, qui lui a d’ailleurs valu d’être accusée de partialité par des acteurs-clés comme le JVP et certains moines bouddhistes influents. Malgré les revers essuyés à plusieurs reprises, la Norvège n’a pas renoncé à parvenir à une paix durable et, à ce jour, ses efforts ont porté bien plus de fruits que ceux d’intervenants précédents comme le Canada, la France et le Commonwealth, dont le concours avait été sollicité dans les années 1990. La Norvège et d’autres pays scandinaves ont aussi fourni des membres pour la mission de surveillance SLMM (Sri Lankan Monitoring Mission), chargée d’enquêter sur les violations du cessez-le-feu et les accusations portées contre les Tigres en ce qui concerne notamment le recours à des enfants-soldats. Le PRIO, l’Institut international de recherche pour la paix fondé à Oslo en 1959, a aussi apporté sa contribution pour organiser des ateliers sur ces questions. En 1988 et en 1989, par exemple, le PRIO a accueilli deux rencontres entre des délégués venus du Sri Lanka et d’ailleurs. Ces initiatives, aussi modestes soient-elles, ont été considérées comme de précieux exemples du rôle que peut jouer une institution respectée en faveur du dialogue. La Norvège a également participé à plusieurs projets de développement et d’aide sociale au Sri Lanka, par le biais d’organismes comme Cey-Nor, Worldview, Redd Barna et l’Agence norvégienne de coopération au développement (NORAD). Une petite nation scandinave comme la Norvège, sans intérêts particuliers du point de vue géopolitique ou en tant qu’ancienne puissance coloniale, est bien placée pour servir de médiateur impartial dans des conflits en dehors d’Europe. Et puis c’est aussi un pays riche, qui tire des revenus substantiels de la pêche et de la production pétrolière, et consacre plus d'un pourcent de son produit intérieur brut (PIB) à l’aide internationale, soit la contribution la plus élevée dans le monde. L’idéalisme n’est pas pour autant la seule motivation qui pousse la Norvège à endosser son rôle de médiateur. Le pays accueille plus de dix mille réfugiés tamouls, dont la plupart travaillent dans le secteur de la pêche. Par ailleurs, la Norvège a tout intérêt à gagner des lauriers sur la scène diplomatique pour renforcer sa position aux Nations unies et dans d’autres enceintes internationales. Dans le cas du Sri Lanka, l’Inde, son puissant voisin, ainsi que les États-Unis, le Japon et les membres de l’Union européenne ont soutenu l’initiative de la Norvège. New Delhi, échaudée par l’intervention de la Force indienne de maintien de la paix (IPKF Indian Peace-Keeping Force) au Sri Lanka entre 1987 et 1990, ne cache pas sa satisfaction de voir Oslo continuer à servir d’intermédiaire dans le processus de paix. Tous les acteurs du conflit sri-lankais sont fermement ancrés dans le modèle traditionnel de la souveraineté de l’État. Si le but ultime du LTTE reste la création d’une nation autonome dans l’Eelam tamoul, avec une voix délibérative aux Nations unies qui confirmerait son statut dans le système international, le gouvernement sri-lankais et la plupart des partis d’opposition considèrent la sécurité de l’État existant et sa souveraineté comme fondamentalement inviolables et non négociables. L’Inde ne voudrait pas non plus d’une situation qui risquerait d’être préjudiciable à la sécurité de la région. Pour parvenir à une solution durable, il faut que les parties belligérantes optent pour un choix stratégique en faveur de la paix plutôt que de l’affrontement. Tant que des dirigeants, dans les deux camps, continueront à envisager la violence comme un moyen légitime de parvenir à leurs objectifs politiques respectifs, le Sri Lanka restera dans la tourmente. Pour que le processus de paix négocié par les Norvégiens ait une chance de réussir là où les tentatives précédentes ont si lamentablement échoué, le dialogue doit s’extirper de la polarisation où il s’est enlisé et accepter un pluralisme plus ouvert, avec des propositions concrètes dans le sens d’une véritable autonomie qui puisse servir les intérêts de toutes les parties concernées, tant parmi les protagonistes que dans la société civile sri-lankaise en général. Depuis le 11 septembre, le gouvernement sri-lankais et les Tigres ont pris conscience que la prétendue « guerre au terrorisme » a modifié le contexte international. Les États-Unis ont constamment rappelé aux protagonistes qu’en termes de terrorisme international, si le Sri Lanka ne fait pas partie de la solution, c’est qu’il fait partie du problème. Ce facteur important a apporté un frein extérieur à la reprise des hostilités, tout en faisant ressortir la dynamique interne et externe des processus de résolution des conflits en Asie du Sud et ailleurs au début du XXIe siècle. Alan Bullion |
||
|
||
Retour au sommaire du dernier numéro en ligne |
||