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| L'Indonésie entre restauration autoritaire et changement démocratique par Romain Bertrand Chercheur au CERI - Centre d'études et de recherches internationales de la Fondation nationale des Sciences politiques (FNSP, Paris) |
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| L’Indonésie vient de connaître ses deuxièmes élections libres depuis la démission forcée du président Suharto en mai 1998. Le destin politique du plus grand pays musulman du monde (85 % de ses habitants pratiquent l’islam) est d’un intérêt stratégique et idéologique crucial pour les puissances régionales comme pour les chancelleries occidentales. Aussi, ces dernières se sont-elles réjouies de la défaite électorale des partis se réclamant de l’islam politique. Le grand vainqueur du scrutin est en effet le Golkar, l’ancien parti de gouvernement du régime autoritaire de l’Ordre nouveau (1965-1998), qui, malgré l’inculpation de son dirigeant Akbar Tandjung pour détournement de fonds, s’est taillé la part du lion en remportant 21.2 % des suffrages. Le grand perdant, c’est le Parti démocratique indonésien-Combat (PDI-P) de la présidente, Megawati Sukarnoputri : son inertie à la tête de l’Etat et sa compromission avec des figures de l’ancien régime, comme le gouverneur de Djakarta Sutiyoso, avait rapidement érodé son crédit parmi les groupes populaires qui avaient été ses principaux soutiens aux élections de juin 1999. Le PDI-P n’obtient que 19.4 % des voix, alors qu’il en avait gagné plus de 32 % cinq ans auparavant. Les partis taxés d’islamisme, quant à eux, enregistrent une très faible progression : le Parti du Croissant et de l’Etoile (PBB) stagne à 2.57 %, et le Parti de l’Etoile de la Réforme à 2.3 %. Pourtant, il faut s’abstenir de vendre la peau de l’ours islamiste avant qu’il ne soit mort. Et ce pour au moins deux raisons. D’une part, si les petites formations réclamant ouvertement la transformation de la sharia (loi coranique) en nouvelle Constitution n’ont pas convaincu les électeurs, on assiste en revanche à l’émergence, sur l’échiquier politique indonésien, d’un marais musulman. Le Parti du Réveil national (PKB) de l’ancien président Abdurrahman Wahid obtient 11.7 % des suffrages, le Parti du Développement unitaire (PPP) 8.3 % et le Parti du Mandat national (PAN) d’Amien Raïs, 6.4 %. Or, ces trois partis ont en commun, par-delà les querelles mouvementées de leurs chefs respectifs, de faire de l’islam un langage de la lutte politique, autrement dit d’ériger le respect de valeurs confessionnelles en critère de légitimité politique. Ils occupent désormais à l’Assemblée une place-charnière. Quel que soit le camp idéologique du nouveau président, qui devrait être élu en juillet, celui-ci devra composer avec eux pour gouverner, et il est à parier qu’ils monnayeront cher ce nécessaire soutien ponctuel, notamment en maintenant à l’ordre du jour parlementaire un agenda anti-américain. D’autre part, l’islamisme politique légaliste celui qui refuse la violence mais vise la conquête de l’Etat par la voie des urnes a remporté une vraie victoire indirecte en faisant prévaloir, tout au long de la campagne, des mots d’ordre en appelant à une vision religieuse de l’identité nationale. Les mouvances fondamentalistes, comme le Bureau indonésien pour la propagation de la foi (DDII) et sa revue Sabili, continuent par ailleurs à peser de tout leur poids sur le débat public en diffusant un message antichrétien, antisémite et antiaméricain qui trouve un large écho même parmi les élites « laïques » de l’université et des médias. Les apôtres de l’islam libéral ont dorénavant la vie dure en Indonésie. Cloués au pilori par les oulémas et les prédicateurs, ils doivent souvent renoncer à publier dans les quotidiens nationaux, et parfois s’exiler. Bref, l’atmosphère politique n’est certainement pas au recul du religieux, comme le croient les observateurs pressés d’un pays en pleine mutation.I |
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l est même probable que l’on assiste prochainement à l'entrée en politique d’une seconde vague d’hommes de religion. Après l’échec des kiai (érudits recteurs d’écoles coraniques) à se constituer en nouveau personnel politique national, il n’est pas impossible qu’une nouvelle génération de prédicateurs dotés d’une moindre légitimité religieuse, mais d’un plus grand charisme auprès des jeunes cherchent à investir les arènes politiques locales et nationale. L’immense popularité dont dispose aujourd’hui Abdullah Gymnastiar (dit Aa Gym), star des rejetons des classes moyennes urbaines, et la manière dont il réconcilie habilement rigorisme moral et modernité citadine, invitent en effet à penser que le rôle politique des mubaligh (prédicateurs) est loin d’appartenir au passé. De nos jours comme jadis, la société politique indonésienne est marquée au sceau de l’islam, de ses enseignements et de ses controverses. A l’instar de ce qui se passe en Malaisie péninsulaire, la volonté populaire d’un renouveau moral de la vie publique s’énonce toujours plus dans le langage de la piété. Les mouvements néofondamentalistes comme les Laskar Jihad (Milices du Djihad) ou le Front des Défenseurs de l’Islam (FPI) disposent d’un soutien populaire non pas en premier lieu parce qu’ils incitent à s’en prendre à la communauté chrétienne (majoritairement sino-indonésienne), mais plutôt parce qu’ils condamnent les grands fléaux sociaux que l’Etat ne parvient pas à endiguer : la corruption, la prostitution, l’alcoolisme. L’islamisation du débat public n’est par conséquent pas porteuse seulement de menaces pour le processus de transition elle traduit une aspiration profonde à une plus grande probité personnelle et collective. Le vrai danger est certainement ailleurs : il réside dans l’incapacité du nouveau système électoral à assurer un véritable renouvellement sociologique des élites politiques. La très grande majorité des nouveaux élus au Parlement et aux conseils de Régence et de Province sont en effet issus des groupes sociaux privilégiés, et notamment de la petite et moyenne bourgeoisie industrielle et commerciale et des professions libérales. On ne peut dès lors que douter de leur volonté de s’attaquer au plus vite à l’édification d’un embryon de système de protection sociale alors même que l’urgence de la tâche paraît criante dans un pays où près de 60 % de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté. La reformasi (réforme) entamée en 1998 a conduit à la création d’une « démocratie de notables », où la rétrocession graduelle des libertés publiques ne s’est pas encore accompagnée de la consolidation et de l’élargissement des droits sociaux. On assiste même à une autonomisation et à une professionnalisation accélérées de la nouvelle classe politique, qu’attestent les revirements d’alliances et le succès des élus-girouettes. Dans ces conditions, la question la plus importante demeure celle de la représentativité sociale des législatures. Les enquêtes d’opinion, notamment celles conduites par l’IFES (1), montrent que les électeurs connaissent mal les prérogatives de leurs élus et conservent une grande défiance à l’égard des institutions publiques (police, justice, administrations civiles). Le nombre élevé de cas de lynchage de voleurs présumés par la foule dans les villages et les faubourgs indique que les citoyens n’ont qu’une confiance relative dans l’Etat. La remilitarisation du pays est un autre danger, plus immédiat encore. Deux anciens généraux de l’armée de terre sont en lice pour l’élection présidentielle. Le premier, Wiranto, qui figure sur le « ticket » du Golkar, a été ministre de la Défense dans le gouvernement Habibie (1998-1999). Si l’opinion publique indonésienne le crédite d’avoir été une force « modératrice » lors des manifestations étudiantes du premier semestre 1998 et notamment d’avoir bridé l’ardeur répressive des Kopassus (Commandos Opérations spéciales) , son nom figure également sur la liste des principaux suspects pour ce qui concerne les exactions commises au Timor Est en septembre 1999 (massacres à l’issue du référendum d’autodétermination). Le second de ces généraux présidentiables, Susilo Bambang Yudhoyono, a une réputation moins sulfureuse aux yeux de la communauté internationale : il s’est distingué en se prononçant pour l’arrêt des opérations militaires en Aceh (province du nord de Sumatra) et concourt, sur le « ticket » du Parti démocratique qu’il a créé, en compagnie de Yusuf Kalla, « faiseur de paix » aux Iles Moluques. Mais Susilo, à n’en pas douter, est un homme de l’ancien régime, qui conserve tout un réseau d’influence au sein du Mabes AD (quartier général de l’armée de terre). A tous ceux qui prédisaient un peu vite le retrait de l’armée indonésienne hors du champ politique, ce seul fait du retour en grâce électoral des généraux devrait donner à réfléchir. A bien y regarder, la TNI (Tentara Nasional Indonesia, armée indonésienne) reste présente à tous les niveaux du système politique, depuis les couloirs du palais présidentiel, où ses conseillers influent sur les arbitrages-clefs de Megawati Sukarnoputri, jusqu’aux « zones-frontières » de l’archipel où ses unités d’élite sont impliquées dans les réseaux de contrebande locaux et pratiquent l’extorsion systématique à l’encontre des populations civiles. Un exemple frappant de cette forte présence politique des militaires est la reprise de la guerre d’Aceh. L’armée était ouvertement hostile aux négociations de Genève, qui associaient, sous l’égide du Centre Henri Dunant, des représentants des autorités de Djakarta et des délégués de la branche politique du mouvement séparatiste Aceh libre (Gerakan Aceh Merdeka, GAM). De son côté, le GAM a tenté de mettre à profit l’accord de cessation d’hostilités pour renouer le lien avec les populations urbaines et faire campagne en faveur de l’indépendance d’Aceh en violation flagrante de l’accord, qui mentionnait le respect du cadre unitaire de l’Etat. Les généraux ont immédiatement saisi l’occasion pour dénoncer unilatéralement l’accord, lancer de vastes opérations répressives et réinstituer dans la province rebelle un commandement territorial de sinistre mémoire (le Kodam Iskandar Muda). L’armée indonésienne estimait à 3000 le nombre des combattants armés du GAM : elle affirme en avoir « mis hors d’état de nuire » (id est tué ou arrêté) plus de 2200 à l’issue d’un an de campagne. Souvent dépeint par les services de renseignement indonésiens comme un appendice d’al-Qaïda, le GAM n’a en fait rien à voir avec les mouvances salafistes-djihadistes. Né en 1976 à l’initiative d’Hassan di Tiro, descendant de l’aristocratie acehnaise décimée lors de la Guerre d’Aceh (1873-1906), le GAM revendique la restauration d’un sultanat dans lequel les oulémas n’auraient pas de rôle politique prééminent. Hassan di Tiro lui-même est tout sauf un lettré coranique issu du monde des pesantren (madrassas) : tôt exilé aux Etats-Unis, il a fait fortune sur la Cinquième Avenue dans le commerce de métaux. Aujourd’hui réfugié à Stockholm, il continue à plaider pour un « Etat libre d’Aceh-Sumatra » et dirige à distance, non sans mal, les commandants militaires du mouvement, qui tiennent le maquis depuis près de trois décennies. Sous l’Ordre nouveau, Aceh a connu une période d’intense répression, lorsque l’état d’urgence y a été proclamé, de 1989 à 1992. Bilan : plus de 10 000 morts, des dizaines de milliers de mutilés et d’orphelins. En 1999, le président Wahid avait enclenché un « processus politique » en concédant un statut d’autonomie élargie à la province, mais l’hostilité des généraux et la captation de la nouvelle chambre régionale par les élites urbaines corrompues avaient vite fait capoter l’initiative. La violence du conflit (déplacement forcé de populations, rafles dans les villages, tortures, viols) n’empêche pas la communauté internationale de faire preuve d’une étonnante clémence vis-à-vis de l’armée indonésienne. C’est que l’urgence de la « lutte antiterroriste » éclipse, une fois encore, la question du respect du droit d’autodétermination. C’est cette même armée engagée à Aceh dans une sale guerre que les Etats-Unis et les pays européens entraînent et équipent en armement lourd, dans l’espoir de priver les réseaux terroristes transnationaux de l’une de leurs bases arrière potentielles. Car pour les apôtres du tout-sécuritaire, l’Indonésie reste un mauvais élève de la « lutte antiterroriste ». Certes, les auteurs des attentats de Bali (qui avaient fait 202 morts) ont été jugés à Djakarta. Un procès sans complaisance, puisque trois d’entre eux ont été condamnés à mort et plusieurs autres à l’emprisonnement à vie. Certes, la police et l’armée se sont dotées d’unités spéciales antiterroristes, ont placé les pesantren (pensionnats coraniques) suspects sous haute surveillance et ont multiplié les enquêtes et les arrestations préventives. Et ce au risque de plus en plus grand de s’aliéner une fraction de l’opinion publique, parcourue par un courant violent d’antiaméricanisme. Mais les réseaux islamistes radicaux probablement distincts de ceux impliqués dans les attentats de Bali et de l’hôtel Marriott de Djakarta gardent leurs entrées aux sommets de l’Etat. Le Bureau indonésien pour la propagation de la foi musulmane (DDII) continue à exhorter à bouter les chrétiens hors de l’archipel (ou à mettre le feu à leurs lieux de culte). Des prédicateurs fondamentalistes comme Ahmad Sumargono se répandent en propos antisémites, et le secrétaire de l’Association des oulémas (MUI), Din Sjamsuddin, ne faisait pas mystère en 1999 de son admiration pour le « radicalisme moral » des militants des Milices du djihad (aujourd’hui officiellement dissoutes) lorsque ces derniers mettaient à feu et à sang Ambon. Pour autant, il ne faut pas hésiter à donner quitus à l’Indonésie de ses efforts pour améliorer son dispositif antiterroriste. Dans les conditions extrêmement difficiles d’un climat d’hostilité générale à l’encontre des Etats-Unis et d’un déficit budgétaire colossal, les autorités de Djakarta ont réussi à arrêter, à juger et à condamner, dans le respect strict des formes judiciaires, les têtes de pont des réseaux terroristes nationaux. C’est une victoire à porter sans hésitation au crédit d’un pays pris dans le tourbillon d’une transition difficile. La question la plus inquiétante reste de savoir combien de temps encore il sera possible aux hérauts de la reformasi de concilier les fragiles acquis de la libéralisation politique et les lourdes exigences d’un renforcement de l’armature sécuritaire de l’Etat. Depuis plusieurs mois déjà, les signes d’un raidissement autoritaire se multiplient. La liberté de la presse est remise en cause au fil de procès en diffamation gagnés par des voyous notoires. De jeunes militants pro-demokrasi sont jetés en prison pour avoir piétiné des portraits de la présidente. Aceh est plongée dans un black-out total, qui fait légitimement craindre que le bilan des exactions des unités spéciales n’y soit bien pire que ce que l’on imagine. Des grèves sont brisées manu militari par des preman (criminels) acoquinés au patronat et aux autorités municipales. Au final, un sentiment de désenchantement l’emporte peu à peu parmi la population, qui pourrait à terme être le plus terrible ennemi de la démocratie indonésienne. Romain Bertrand (1) Voir le site www.ifes.org
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Spécialiste de l’Indonésie et de la Malaisie, l’auteur a également publié Indonésie, la démocratie invisible, Paris, Karthala, 2002. |
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