International
La question de l'eau
entre éthique et démocratie

par Mohamed Larbi Bouguerra
Professeur honoraire des Universités.

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A l’orée du millénaire, la question de l’eau est un défi majeur pour l’humanité. L’eau devient de plus en plus rare, et sa qualité se dégrade. Les sommets de Berlin, de Johannesburg, de Kyoto et d’Evian tout comme les forums altermondialistes de Porto Alegre, de Florence, de Delhi et de Mumbaï l’ont bien mis en lumière. Les Nations unies font le constat alarmant suivant : au cours des vingt dernières années, la quantité d’eau disponible per capita a diminué de 50% et elle sera encore réduite de moitié au cours des deux prochaines décennies.


L’eau au coeur de l’économie moderne

Agriculture, industrie, santé, production d’énergie, tourisme, loisirs... aucun domaine d’activité ne saurait se passer du précieux liquide. Ainsi,  il faut 400 m3 d’eau pour produire une voiture. Cette eau est nécessaire pour l’obtention de l’acier et des plastiques qui entrent dans la fabrication du véhicule. Cet élément est au centre  de la vie aujourd’hui comme il l’a été pour les dinosaures et pour l’homme de Cro-Magnon. Il se pourrait même que nous soyons plus fragiles que les primitifs sur ce plan : ainsi, lors de la sécheresse qui a frappé la France en août 2003, certaines centrales atomiques ont dû arrêter leur  production d’électricité, car l’eau de refroidissement qu’elles rejetaient  avait une température dangereusement  élevée pour le milieu récepteur. Pareillement, les inondations qui ont frappé le sud de ce pays début décembre 2003 ont contraint ces mêmes installations à l’inactivité : l’eau des cours d’eau utilisée pour le refroidissement charriait, cette fois, trop de déchets végétaux  qui obstruaient les canalisations ! L’eau est bien au coeur de l’économie : en août 2001, le vice-Premier ministre chinois a assuré au journal Le Monde que la pénurie d’eau est un obstacle sérieux au développement économique et social de son pays.

La quantité d’eau sur terre est, contrairement à une idée reçue, en quantité finie. Du reste,  elle est pratiquement la même depuis que notre planète est apparue dans le cosmos. C’est là un primat physique. Grâce au cycle hydrologique qui tire son énergie du soleil, l’eau passe continuellement de l’évaporation à la condensation et aux précipitations. L’eau de la douche de ce matin a peut-être servi à Euclide ou à Erasme ! Cette eau est cependant très inégalement répartie sur le globe : qu’on pense à la Finlande ou au Canada d’un côté et à la Somalie ou à la Mauritanie de l’autre ! 23 pays seulement  possèdent les 2/3 du total de la ressource globale. Mais si la consommation d’eau actuelle continue, le Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE) avertit qu’à l’avenir, deux hommes sur trois vivront dans des pays de « stress hydrique ». Quant au Conseil scientifique international sur les questions environnementales, il classe la pénurie d’eau comme le problème  le plus aigu, au XXIe siècle, juste après le réchauffement climatique qui occupe la première place. En fait, il nous faut  apprendre à vivre dans un monde économe en eau. 


L’eau : un problème politique

L’homme marche sur la lune, mais une personne sur six n’a pas d’eau potable et une sur quatre n’a pas d’assainissement. Une Africaine peut dépenser jusqu’à 85% des calories fournies par sa nourriture pour aller chercher de l’eau ! Ainsi, la pénurie d’eau a un coût social et humain exorbitant. Au Sud, la corvée d’eau empêche les filles d’aller à l’école. Les maladies « hydriques » comme le paludisme, l’hépatite, le choléra, la bilharziose, la fièvre typhoïde et les diarrhées tuent quotidiennement 30 000 personnes dans les pays du Sud. Les émeutes provoquées par le manque d’eau sont fréquentes du Pakistan à la Bolivie en passant par l’Algérie. On oublie souvent que le Front islamique du Salut (FIS) a été créé à Alger, en octobre 1988, suite aux émeutes provoquées par le manque d’eau dans la capitale (1). Au cours des trente dernières années, à Alger, un mince filet d’eau ne consent à sortir des robinets que durant deux petites heures  « un jour sur trois, voire un jour sur six dans certains quartiers (2) » . Au cours de l’été 2001, dans l’Etat indien du  Madhya Pradesh, les camions-citernes devaient être escortés par des gardes armés pour empêcher une population assoiffée d’en « voler » l’eau. Les décideurs ont  donc choisi de doter l’Inde de la bombe atomique et de faire subir à leurs  concitoyens  les affres de la soif !

En fait, partout, la politique est inséparable de l’eau.  Dès son entrée en fonction, le président George W. Bush a annulé l’Ordre exécutif signé par M. William Clinton peu avant de quitter la Maison Blanche. Ce décret baissait de 50 à 10 ppb la teneur maximum autorisée en arsenic dans l’eau potable aux E.U. M. Clinton ne faisait qu’adopter la norme en vigueur dans le  reste des pays industrialisés. Or, cette norme  est coûteuse à respecter pour bien des industries américaines – mines, bois, énergie –  qui rejettent dans les rivières de l’arsenic, mais... qui ont généreusement financé la campagne électorale de M. Bush. On rappellera que l’arsenic est impliqué dans des myélomes (cancer des os), des cancers de la vessie et de la peau. En fait, aux Etats-Unis, la contamination par l’arsenic  des puits et des réservoirs est courante et provoque bien des protestations jusque et y compris parmi les habitants de la capitale fédérale (3). Mais le président Bush ne saurait faire perdre de l’argent à ses donateurs. En France, le gouvernement refuse d’appliquer aux agriculteurs et aux industriels le principe « pollueur-payeur ». Résultat : les particuliers paient 84% de la redevance totale de pollution alors qu’ils ne contribuent qu’à hauteur de 23% à la pollution totale et que les champions de la pollution – les agriculteurs – ne paient que 1% ! 


Eau,  géostratégie et conflits 

L’eau a souvent été, au cours de l’histoire, au service de la géostratégie. Cas d’école : en juillet 1956, sous la pression des Etats-Unis opposés à l’Egypte du colonel Nasser, la Banque internationale est revenue sur un accord de principe signé avec ce pays pour financer la construction du barrage d’Assouan. L’ouvrage n’en sera pas moins inauguré en 1970, grâce notamment à l’aide de l’Union soviétique qui allait durablement soutenir le colonel Nasser dans sa politique « antiimpérialiste ». En avril 2000, à l’occasion de la Journée de la Terre, Madeleine Albright, secrétaire d’Etat américain, affichait sa volonté de donner une place essentielle à la question de l’eau dans la politique étrangère de son pays et proposait, plaçant ainsi résolument l’eau dans le champ de la géostratégie, « une alliance globale de sécurité sur l’eau », affirmant : « J’ai à l’esprit non pas une alliance comme l’OTAN..., mais plutôt une alliance moins formelle, ouverte à tous ceux qui comprennent l’urgence à travailler ensemble pour conserver une eau transfrontalière,à la gérer sagement et à l’utiliser à bon escient ». Après la guerre d’Irak de 2003, son successeur, Colin Powell, déplorait  que « plus d’un milliard de personnes n’aient pas accès à l’eau potable » et que « deux milliards de personnes ne bénéficient pas d’un assainissement correct »,  soulignant que l’initiative Millenium Challenge Account (MCA) du président George W. Bush, est un puissant moyen pour « entraîner des nations entières dans un cercle d’opportunités et d’initiatives (4) », mais oublieux du fait qu’une dizaine de milliards de dollars seulement de l’énorme budget du Pentagone  permettrait de grandement améliorer cette triste situation. La guerre cruelle que livre Israël aux Palestiniens ne saurait être pleinement comprise si on fait abstraction de la question de l’eau. Si Israël occupe la Cisjordanie, c’est en grande partie, pour son capital aquifère. Le plateau syrien du Golan, du fait de l’évolution des techniques électroniques d’espionnage, n’a plus l’importance stratégique d’antan. Et pourtant, Israël continue à l’occuper, car c’est le château d’eau de la région. Israël,  en fait, tire les 2/3 de son eau de territoires acquis par la force et il s’arroge 75% des eaux du Jourdain, alors qu’il couvre à peine 25% de la superficie de son bassin versant.  De plus, si, en Israël, la gestion de l’eau relève du ministère de l’Agriculture, l’eau des Palestiniens est sous la férule de celui de la Défense en vertu de l’ordonnance militaire n° 158 du 30 octobre 1967.

Par les accords d’Oslo 2, Israël s’est arrogé la part du lion de l’eau de la Palestine, soit 82%, et en a concédé 18% à l’Autorité palestinienne. Pourtant, les Palestiniens étant majoritairement des agriculteurs, l’eau leur est vitale, alors que l’agriculture ne compte que pour 2% dans le PNB israélien. Ainsi, le journal Ha'aretz (repris par Courrier International n° 505,  6-12 juillet 2000) fustige ces "kibboutzim qui se comportent comme s'ils étaient en Norvège" pour ce qui est de  la consommation d'eau et lève un coin du voile quand il écrit :  "beaucoup de nos hommes politiques ont des intérêts directs dans ces secteurs subventionnés de l'agroindustrie". Le quotidien relève que  les agriculteurs israéliens cultivent des légumes "aquavores" et pratiquent même la pisciculture; ironique, Ha'aretz poursuit: "Toutes les carpes en bassin sont presque mortes de rire, car elles savent quelle quantité d'eau douce est gaspillée pour les élevages et que personne n'osera toucher à une seule de leurs écailles, protégées qu'elles sont par le plus puissant lobby à la Knesset et au gouvernement: celui des agriculteurs israéliens". On signalera à cet égard qu’Uri Avnery, pacifiste israélien bien connu,  affirme : « Le Premier ministre lui-même, propriétaire de la plus grande exploitation privée d’Israël, intervient dans la gestion de la politique agricole, décide du prix de l’eau et réglemente les importations » (Courrier International n° 609, 4-10 juillet 2002).

Par ailleurs, les médias  ont montré comment l’armée israélienne a méthodiquement détruit en mars et en avril 2001 les réseaux d’eau potable des villes palestiniennes de Jénine, Ramallah et Naplouse, s’acharnant particulièrement sur les hôpitaux et les canaux d’irrigation (5). Amira Hass et Joseph Algazy (Ha'aretz, 07 avril 2002) témoignent: "Quelque 40 000 personnes vivent sous un couvre-feu total, des semaines durant... Torrents d'eau usée dans les rues, montagnes de déchets, coupures d'électricité et d'eau. Près de 90% des ménages à Naplouse n'ont pas d'eau puisque les réservoirs de stockage et les canalisations ont été endommagés par le feu nourri des tanks. Les hôpitaux n'ont ni aliments, ni  eau, ni médicaments... Les nouvelles en provenance du camp de Jénine font état de gens buvant l'eau des chasses d'eau".

A l’heure actuelle, le tracé du mur isolant les Palestiniens n’a pas que des visées sécuritaires : il empiète largement sur le territoire palestinien pour mettre sous contrôle israélien  la  nappe phréatique de Cisjordanie. Mais il n’y a pas que le conflit israélo-palestinien : au Soudan, l’arme ultime pour vider les camps de réfugiés chassés par la guerre civile est la coupure d’eau (6) ; en construisant un complexe pharaonique de barrages, la Turquie menace directement l’approvisionnement en eau de ses voisins syrien et irakien. Le potentiel pour des conflits sur l’eau est considérable, puisqu’on ne compte pas moins de 200 bassins versants partagés entre divers Etats. La Belgique, par exemple, reçoit  de 33% de son eau de l’extérieur de ses frontières politiques  (7). Un monde où l’accès à l’eau est menacé est un monde dangereux. Certains politiciens tels Boutros Ghali, ancien secrétaire général de l’ONU, ou Ismaïl Serageldin, ancien vice-président de la Banque mondiale, se répandent en déclarations accréditant l’idée de « guerres de l’eau », mais l’histoire enseigne que la guerre prend souvent prétexte de l’eau pour  cacher l’expression du racisme,  de la haine, du mépris de l’autre ou d’inimitiés religieuses. 

Mais l’eau peut être aussi un outil efficace pour catalyser la coopération et l’entente entre les peuples et les pays partageant les mêmes bassins versants pour une gestion au profit de tous de la ressource.

Pour certains, « l’eau virtuelle » a, à cet égard,  de l’avenir,  pourvu que la confiance règne entre les partenaires: si un pays  jouit d’assez d’eau, il peut exporter ses produits agricoles vers  un autre pays, moins bien pourvu en eau,  en échange de produits manufacturés ou de haute technologie. Ce dernier  économisera ainsi ses maigres ressources hydrauliques et s’appuiera sur l’agriculture de son voisin.


Menaces sur l’eau

Deux menaces pèsent sur l’eau : la marchandisation et la pollution. Indispensable à la vie, l’eau ne saurait être considérée comme une banale marchandise et livrée aux sautes d’humeur du marché. N’ayant pas de prix car vitale, l’eau n’est cependant pas sans coût. Mais celui-ci doit être socialement fixé, et nul ne saurait être privé d’eau du fait de son incapacité à la payer. Il s’agit là d’une question d’éthique fondamentale. De plus, partout où l’eau a été traitée en marchandise, ce sont les plus pauvres qui en ont le plus souffert et qui, parfois, ont eu même à la payer bien plus cher que les nantis. De plus, la gestion de l’eau doit se faire de façon démocratique et transparente,  faute de quoi on aboutit à de graves dysfonctionnements comme la condamnation du maire de Grenoble en France à quatre ans de prison pour corruption ou aux morts de Cochabamba en Bolivie.

Dans de nombreux pays, la pollution chimique est en train de condamner maintes richesses aquifères et de réduire les ressources disponibles. Pour l’Agence américaine de l’environnement (EPA), les produits chimiques toxiques dans l’eau posent un risque de cancer élevé pour des millions d’Américains.

Dans un rapport publié en février 2003, l’Institut français de l’Environnement (IFEN) affirme que les rivières et les aquifères souterrains du pays continuent à être largement contaminés par les pesticides agricoles :5% seulement des prélèvements faits dans les cours d’eau sont de très bonne qualité et donc compatibles avec le développement sans risque de la vie aquatique et avec l’utilisation en eau potable sans traitement. Dans 40% des cas, la présence des pesticides entraîne une qualité dégradée des eaux nécessitant des traitements spécifiques en vue de la potabilité. Pas moins de 148 pesticides différents ont été détectés dans les eaux de surface et 62 dans les eaux souterraines. L’agriculture et l’élevage industriels ainsi que l’industrie et les émissions des voitures sont  responsables de cette pollution des eaux. C’est en définitive notre mode de vie consumériste basé sur les carburants fossiles, les plastiques, les détergents... qui aggrave la situation. Celle-ci est pire dans les pays pauvres où l’on observe parfois,  à côté de la pollution biologique due aux eaux usées, la pollution chimique due aux industries polluantes délocalisées.

On relèvera enfin que la sécheresse frappe maintenant l’agriculture et pas seulement dans les pays du Sahel. Ainsi,  le New York Times du 16 juillet 2000 a publié une enquête montrant les ravages de ce fléau dans tout le Sud des Etats-Unis. Quant au Los Angeles Times du 30 mars 2002, il jette un véritable cri d’alarme quant à l’alimentation en eau potable de la mégapole newyorkaise où la population a été appelée à faire des économies d’eau.

L’eau doit devenir l’affaire de tous et il nous faut dès à présent nous préparer à vivre dans un monde où économiser l’eau est essentiel. Education et démocratie sont, pour atteindre ce but,  les garants du succès, car, comme le dit le poète Paul Claudel : « L’eau est le regard de la terre, son appareil à regarder le temps... »

Mohamed Larbi Bouguerra



Mohamed Larbi Bouguerra est l'auteur notamment
Des batailles de l’eau. Pour un bien commun de l’Humanité (aux Editions Luc Pire, Belgique, 2003) et  Linus Pauling, l’Einstein de la chimie, un savant rebelle et humaniste (Editions Belin, Paris, 2002).




(1) Hugues Le Masson, « Le marché de l’eau dans les pays en développement », Revue des Ingénieurs (Mines), n° 386, juin 2000, p.21-22.
(2) Le Monde, 29 mai 2002
(3)  Steve Vogel, « D.C. Panel on arsenic to study illnesses », The Washington Post, 30 mai 2002.
(4) Colin L. Powell, « Aid for the enterprise », The Washington Post, 10 juin 2003.
(5) Le Monde Diplomatique, mai 2002.
(6) Le Monde Diplomatique, mai 2003
(7) Pierre Cornut, Histoire d’eau, Editions Luc Pire, Bruxelles, 2003.


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