International
Rwanda :
entre démocratie et dictature

par Bernard Leloup
Politologue,
spécialiste de l'Afrique centrale et de l'Est.

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Au lendemain d’élections présidentielles et législatives au Rwanda, il n’est pas inutile de s’interroger sur l’opportunité d’apporter quelque crédit aux résultats, et d’envisager des perspectives d’avenir. Nous n’irons pas par quatre chemins: le processus qui s’est déroulé dans ce pays n’a d’électoral que le nom; tant le contexte politique qui l’a précédé que la façon dont se sont déroulés les scrutins ont consacré le caractère de plus en plus totalitaire du régime du général major Paul Kagame. Et pour cause: chaque velléité contestataire y est immanquablement étouffée par le FPR (Front patriotique rwandais), le tout-puissant parti dudit général major, au pouvoir depuis bientôt dix ans.

Il faut souligner, dans le chef de ce dernier, la contradiction flagrante entre, d’une part, un discours prêchant la démocratisation et la réconciliation nationale et, d’autre part, des actes montrant à l’envi que sa louable rhétorique n’est que poudre aux yeux dans un Etat destructeur de toute opposition politique, réfractaire à toute critique et obnubilé par un strict contrôle de sa population. Depuis qu’il a accédé au pouvoir, son régime n’a cessé de se durcir, particulièrement les dernières années, et la période électorale a poussé la répression à son paroxysme. Les partis politiques présents au Rwanda assurent au régime une vitrine démocratique, alors que le FPR concentre le pouvoir à tous les niveaux.

Ceci réduit l’opposition politique à la clandestinité ou à l’exil. C’est également pour cette raison que des dizaines de personnalités dont le régime redoute l’opposition ont été forcées de se taire, quand elles ne sont pas tout simplement emprisonnées, comme l’ancien président de la République Pasteur Bizimungu, ou portées disparues.

Les journalistes qui osent sortir du cadre qui leur est assigné sont constamment harcelés et vivent dans la peur quotidienne de représailles. Une presse libre a dès lors cessé d’exister avec la fuite, l’emprisonnement ou la mort des derniers journalistes indépendants. Ceux qui continuent malgré tout à travailler reconnaissent s’autocensurer de peur des représailles du régime. Reporters sans frontières, dans un rapport publié dès 2001, qualifie le président rwandais de « prédateur de la liberté de la presse » et dénonce « son rôle incontournable dans tout ce qui touche aux médias et son influence directe dans les arrestations de journalistes qui font de lui le personnage central de la pression qui pèse sur les médias rwandais ».

De même, une société civile digne de ce nom n’est que chimère dans un Etat où l’unique contre-pouvoir est désormais celui de la communauté internationale. Dans un de ses rapports, International Crisis Group dénonce le fait que « les activités des associations rwandaises ne soient tolérées que tant qu’elles restent compatibles avec la ligne officielle du régime; dès lors qu’elles introduisent des dissonances ou des divergences de vues sur la gestion des affaires du pays, la répression ou la cooptation dans l’appareil d’Etat menacent leur indépendance ». Les seules à subsister sont celles qui bénéficient de l’appui de l’un ou l’autre bailleur de fonds occidental, que le régime ne peut se permettre de fâcher.

Dans ce contexte, un soutien inconditionnel à l’agenda de Kigali pose question. En effet, quelle est la valeur d’élections dans un pays où toute voix dissidente est systématiquement réduite au silence? A quoi pourraient-elles servir sinon à encourager l’omnipotence du FPR et, au sein de celui-ci, du général major Kagame?

Si Faustin Twagiramungu, ancien Premier ministre exilé en Belgique, a fini par émerger comme candidat à la magistrature suprême, c’est parce que le régime n’eut guère le choix: hutu et vu comme tel par une communauté internationale toujours encline à ne saisir la société rwandaise qu’à travers ce seul clivage, il a été imposé au tutsi Kagame par les propres alliés occidentaux de ce dernier.Occident néophyte et paresseux! Qu’il est facile et rassurant de toujours raisonner comme si le Rwanda se réduisait à une affaire de tribus bagarreuses, qu’il suffirait de renvoyer dos à dos lors d’une élection prescrite à la va-vite!

Certes, le clivage hutu/tutsi est bel et bien prépondérant au pays des mille collines. Mais ceci ne doit pas faire oublier qu’au sein même des deux communautés, il existe de nombreuses divisions dont l’importance ne doit pas être sous-estimée. Le divorce, par exemple, entre les rescapés du génocide et le régime Kagame est consommé depuis bien longtemps, tandis que l’ancienne diaspora non originaire de l’Ouganda(1) se sent de plus en plus mal à l’aise. Du côté hutu, les lignes de fracture ne sont pas moins importantes. Celles-ci expliquent notamment le fait que des Hutus du Nord ne voyaient pas forcément d’un bon œil l’émergence de Twagiramungu, originaire du Sud.

Pour la petite histoire, l’aventure électorale de Twagiramungu tourne court. Croyant sincèrement en la possibilité d’une victoire, celui-ci refuse tout arrangement préélectoral avec Kagame, qui aurait pu lui assurer un poste quelle que soit l’issue des urnes. Embarrassé, mais surtout lucide sur la menace que Twagiramungu représente, le président sortant se fait dès lors élire avec une majorité stalinienne, et s’emploie à détruire politiquement son rival en l’humiliant par un score insignifiant, grossière et évidente manipulation de son résultat réel. Car il ne fait aucun doute, aux yeux de tout observateur avisé, que, malgré son contrôle total du système, le régime du FPR s’est senti si fragile face à l’électeur qu’il a dû recourir au mensonge. Plusieurs sources, y compris au sein du FPR, laissent même entendre que les manipulations ont été d’une ampleur considérable dans les provinces méridionales. 

Quant à la mission d’observation de l’Union européenne, elle relève de nombreuses irrégularités, des fraudes et des intimidations, et conclut que les élections « se sont déroulées sans véritable opposition ». D’autres rapports indépendants arrivent à des constats similaires.

Face à ce simulacre d’élections, la satisfaction exprimée par Louis Michel au détour d’un voyage dans la région a de quoi surprendre. Une chose est de prendre acte de la victoire de Kagame pour mieux le responsabiliser dans sa tâche, tout en restant vigilant et critique; une autre est de railler le travail consciencieux et courageux d’observateurs en qualifiant leurs jugements « d’un peu rapides pour des gens qui connaissent mal la réalité et le contexte locaux ». Qui ne s’étonnera pas de la duplicité de notre ministre des Affaires étrangères à vouloir à tout prix flatter son interlocuteur rwandais, singulièrement à un moment où ses compliments sont concomitants d’un durcissement pourtant flagrant du régime? Et de se demander si notre ministre est correctement informé de la situation qui prévaut au Rwanda…

Ce sentiment était déjà perceptible lors de la visite à Bruxelles, en décembre 2002, du général major Kagame, alors invité par notre gouvernement. Il s’est encore accentué lors de celle de Louis Michel à Kigali, en avril 2003, pour le neuvième anniversaire des tragiques événements déclenchés par l’attentat contre l’avion du président Habyarimana: les massacres politiques et l’assassinat des casques bleus belges, la reprise de la guerre civile et, implacable, le génocide des Tutsis et autres crimes contre l’humanité – pendant que, tous, nous détournions le regard. Il ne convient assurément pas de remettre en question ni une indispensable commémoration de l’innommable, ni une participation belge à celle-ci, mais comment ne pas s’indigner de la compréhension coupable dont notre pays fait preuve à l’égard d’un régime totalitaire et criminel?

Le groupe d’experts des Nations unies sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres richesses du Congo met gravement le Rwanda en accusation et stigmatise le « rôle décisif » de son président. Il fait notamment état de différents éléments qui, « pris ensemble, [...] révèlent le degré auquel le président a connaissance de la situation, son approbation implicite de la poursuite de l’exploitation illégale des ressources de la République démocratique du Congo et, d’une certaine façon, sa complicité ainsi que sa responsabilité politique et morale ». Des militaires de l’armée de Kagame sont également soupçonnés d’avoir commis des atrocités lors de la guerre civile rwandaise et ultérieurement. N’oublions pas non plus celles commises au Congo pendant l’occupation de ce pays, et notamment le massacre de dizaines de milliers de réfugiés hutus pendant la première guerre (septembre 1996 - mai 1997). Rappelons simplement à ce propos que l’équipe d’enquête du secrétaire général de l’ONU produit en 1998 un rapport qui conclut, entre autres, que « les tueries auxquelles se sont livrés l’AFDL [Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre] et ses alliés, y compris des éléments de l’Armée patriotique rwandaise, constituent des crimes contre l’humanité, tout comme le déni d’assistance humanitaire aux réfugiés rwandais hutus. Les membres de l’Equipe pensent que certains des meurtres peuvent constituer des actes de génocide, selon l’intention qui les motivait, et ils demandent que ces crimes et leurs motifs fassent l’objet d’une enquête plus poussée ». Puisse Louis Michel un jour s’en souvenir, et s’interroger sur le sens du refus – à notre avis légitime – d’une poignée de main avec Jörg Haider ou Umberto Bossi, si c’est pour serrer celle du général major Kagame et de sa clique?

Quelle attitude faut-il dès lors adopter face à la dictature rwandaise? Le mot d’ordre doit d’abord être celui d’un rétablissement immédiat des droits d’association et d’expression, tandis que la libération de tous les prisonniers politiques ne doit souffrir aucun délai.

Ensuite, il n’est plus possible de maintenir l’opposition extérieure en marge du processus. Elle doit être soutenue de façon urgente, par tous les moyens, avant que les tenants d’une solution militaire ne prennent le dessus. En excluant bien évidemment ceux dont l’idéologie raciste a conduit en 1994 au génocide des Tutsis, l’opposition politique rwandaise est aujourd’hui regroupée dans une plate-forme représentative des différentes tendances et des communautés. Cette classe politique fourmille d’hommes et de femmes responsables, prêts à se rendre au Rwanda pour engager le débat. A cet égard, il est regrettable que le contact noué à Bruxelles entre l’opposition et l’ambassade du Rwanda, à la veille des échéances électorales, soit resté sans lendemain. L’Union européenne, si elle en a la volonté, possède l’autorité pour imposer la voie d’une ouverture politique au Rwanda. La Belgique, et d’autres Etats membres, peuvent influer en ce sens et donner à l’opposition démocratique le poids qu’elle mérite.

Enfin, il faut sans cesse rappeler au général major Kagame que ceux qui, au sein de son régime, se sont rendus coupables de crimes devront tôt ou tard répondre de leurs agissements devant la justice.

En attendant, le régime en place à Kigali joue finement la partie. Il faut reconnaître que l’opération de destruction de Twagiramungu a admirablement réussi et que, malgré les critiques, les élections ont enfin sonné le glas d’une trop longue période de transition.

Néanmoins, plusieurs dangers majeurs sont toujours susceptibles de menacer la stabilité des fondations du régime. Au premier rang desquels l’opposition au sein de l’armée. Le général major Kayumba Nyamwasa, dont le nom est souvent cité comme celui qui fera tomber Kagame, nous paraît être une pièce maîtresse de l’échiquier. Ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise, il est un des rares officiers supérieurs à avoir le même grade que Kagame(2). Après qu'il eut passé près d’une année « en formation » en Angleterre, son retour à Kigali se fait sous la protection de Londres. Rival de Kagame par excellence, il sait que ce dernier ne peut aujourd’hui se permettre d’éliminer un interlocuteur privilégié de son principal bailleur de fonds. Faute d'alternative, c'est son entourage qui est systématiquement mis en difficulté ou affaibli. C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier l’arrestation, puis la récente mise à la retraite, de nombre d’officiers militaires proches de lui. Initialement compté dans la liste des démobilisés, son nom fut finalement retiré à la dernière minute par Kagame, de crainte d’une mutinerie.

L’autre pilier fragile avec lequel le régime Kagame doit encore compter est l’éventualité d’une inculpation par la justice internationale de hauts responsables de l’armée. Kayumba se sait menacé par une enquête le concernant au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), et Kagame est depuis longtemps tenté de faire d’une pierre deux coups: se débarrasser d’un adversaire encombrant et montrer au monde son exemplaire collaboration avec le TPIR, en allant jusqu’à sacrifier ses propres brebis sur l’autel de la Justice. Mais, selon nous, il ne saurait en être question: il est en effet à peu près certain que le régime Kagame ne survivrait pas si celui-ci venait à livrer en pâture un de ses officiers, fût-il frondeur.

Ces problèmes sont d’autant plus aigus que plusieurs Etats voisins ne seraient pas mécontents de tourner la page Kagame. C’est le cas de la Tanzanie et de la République démocratique du Congo. Quant à la position du président ougandais, dont l’influence est à la mesure de l’aversion que lui inspire son homologue rwandais, elle ne laisse pas planer le moindre doute (3).

Kayumba et ses alliés adoptent pour le moment un profil bas et se font discrets, dans une situation où ils s’efforcent de ne pas compromettre leur avenir tant que celui-ci doit se poursuivre avec Kagame. Mais Kayumba reste une figure de poids au sein de l’armée, et une sérieuse épine au pied de Kagame. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que sa première visite en Belgique s’effectue en novembre 2003, à un moment où Kagame se rend en Afrique du Sud afin d’y rencontrer Kabila. Seul à Kigali, Kayumba n’aurait-il pas tenté de se faire calife à la place du calife?

Bernard Leloup
Email: b.leloup@advalvas.be

(1) C’est en Ouganda qu’ont vécu la plupart des Tutsis du FPR qui gravitent aujourd’hui dans l’orbite du pouvoir.

(2) Les autres sont James Kabarebe, nommé chef d’état-major en remplacement de Kayumba et fidèle parmi les fidèles du chef de l’Etat, ainsi que Marcel Gatsinzi, ancien de l’armée d’Habyarimana et actuel ministre de la Défense, dont le pouvoir décisionnel est des plus limités.

(3) Pour plus de détails sur le contentieux rwando-ougandais, lire nos contributions dans les volumes 4 (2000), 5 (2001), 6 (2002), et 7 (2003) de l’annuaire L’Afrique des Grands Lacs, Paris, Editions L’Harmattan.


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