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La Côte d'Ivoire menacée d'implosion

par Monique Mas
journaliste à Radio France internationale

Pour empêcher son ancienne vitrine ouest-africaine d'imploser dans la guerre civile, la France a dépêché des troupes en Côte d'Ivoire, au lendemain de la tentative de coup d'Etat du 19 septembre 2002. En même temps, la diplomatie française a pesé sur le paysage politique ivoirien également marqué par l'intrusion de trafics qui accélèrent la prolifération des armes. Politiquement vérolée par l'instrumentalisation de questions d'immigration et de droit foncier, balkanisée par des groupes armés en quête de pouvoir ou de butin, économiquement paralysée, la Côte d'Ivoire doit résoudre les problèmes sociopolitiques qui lui sont propres tout en faisant face aux visées de certains de ses voisins.

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Le 3 avril dernier, le nouveau gouvernement de «réconciliation nationale» de Côte d'Ivoire a tenu son premier conseil des ministres à Yamoussoukro, la capitale officielle mais toujours virtuelle du pays (depuis 1983). Les adversaires armés du président Gbagbo répugnaient en effet à rejoindre Abidjan, en invoquant des menaces sur leur sécurité, une manière de marquer leur défiance à l'encontre du président Gbagbo. Ce gouvernement est pourtant le fruit d'un partage du pouvoir concocté sous la houlette française par sept partis politiques (dont le parti présidentiel) et trois mouvements armés qui ont signé les accords de Marcoussis, en banlieue parisienne, le 21 janvier dernier. Ce cabinet composite a notamment pour mission de restaurer les circuits économiques et de ramener l'administration civile sur l'ensemble du territoire. La Côte d'Ivoire est en effet coupée en deux par une ligne de cessez-le-feu sous contrôle français et ouest-africain. La partie occidentale du pays est en outre gangrenée par des groupes armés «incontrôlables» venus du Libéria. Ces derniers échappent par nature au programme de désarmement, de cantonnement et de réinsertion des troupes des ex-belligérants prévu à Marcoussis. Dans ce processus de démilitarisation, la France est chargée d'appuyer une force issue de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest, la Cedeao. De son côté, le nouveau gouvernement doit préparer la restructuration de la future armée nationale, revoir le traitement des étrangers immigrés en Côte d'Ivoire et répondre à d'autres questions épineuses en relation avec le droit foncier ou le code électoral. Au total, il s'agit de préparer le terrain pour de futurs scrutins «incontestables», avec en ligne de mire l'échéance présidentielle de 2005. Mais déjà, les adversaires du président Gbagbo sont déçus. Ils exigeaient sa démission et des élections anticipées. Pour ce faire, il aurait fallu abroger la Constitution. Mais les parrains français de Marcoussis souhaitaient conserver une couverture légaliste.

Après avoir condamné toute idée d'alternance par la voie des armes, la diplomatie française a néanmoins tenté de «tordre le bras de Gbagbo», sinon de le «débarquer» par un «coup d'Etat constitutionnel» comme l'a dénoncé à Marcoussis le président de l'Assemblée nationale ivoirienne. Le président ivoirien a été l'objet de pressions tous azimuts, en particulier lors du sommet des chefs d'Etat «des pays concernés par la crise en Côte d'Ivoire» réunis dans la foulée de Marcoussis, avenue Kléber à Paris. L'ONU était invitée à Kléber pour donner un mandat musclé aux troupes françaises. Le Burkinabé Blaise Compaoré aussi. Abidjan l'accuse de soutenir la rébellion ivoirienne. En retour, le président burkinabé menace Laurent Gbagbo des foudres de la justice internationale pour les exactions commises contre ses administrés émigrés en Côte d'Ivoire. En la matière, le président burkinabé joue sur du velours dans son pays. Et à l'extérieur, l'émotion soulevée par la «chasse» aux Burkinabé de Côte d'Ivoire évite de parler du rôle exact du Burkina vis-à-vis des rebelles ivoiriens qu'il a bel et bien abrités. Il est vrai que le régime burkinabé n'a jamais été sanctionné pour son implication dans le trafic d'armes et de diamants organisé avec le Libérien Charles Taylor. Ce dernier est lui aussi l'un des protagonistes extérieurs de la crise ivoirienne. Il était également invité à Kléber, où la sellette paraissait donc réservée à Laurent Gbagbo. Dans ces conditions, le président ivoirien s'est accroché au seul lopin constitutionnel concédé par Marcoussis-Kléber : la prérogative présidentielle de nommer le Premier ministre «de consensus» chargé d'appliquer le programme de gouvernement que constituent les accords de Marcoussis. A charge pour ce chef de cabinet de «soumettre une liste de ministres à ma signature», comme l'a rappelé Gbagbo rentré en Côte d'Ivoire en chef d'Etat et non point en ex-président.

L'héritage d'Houphouët-Boigny

A Yamoussoukro, Laurent Gbagbo a salué d'un «Bienvenue en enfer !» les nouveaux ministres issus des mouvements armés. Le purgatoire paraît bien loin en effet. Il suppose une véritable refondation de la Côte d'Ivoire en proie à une crise en millefeuille qui relève en partie du très long règne de l'ancien ministre français et premier président de la Côte d'Ivoire indépendante (en 1960), Félix Houphouët-Boigny.

Omnipotent et omniprésent dans le champ politique ivoirien, l'ancien chef de file des planteurs africains a façonné le premier pouvoir ivoirien autour d'un «Etat paysan», comme il aimait lui-même le dire. Pour Félix Houphouët-Boigny, la principale source de financement du pouvoir était d'évidence agricole. Alors, pour exploiter au mieux les terres à cacao ou à café de l'Ouest ivoirien, il a imité les colons français, recrutant dans l'abondante main-d'oeuvre sahélienne, en particulier au Burkina (la Haute-Volta de l'époque). En même temps, il a déplacé dans cette même région des planteurs ivoiriens originaires comme lui du pays Baoulé. A côté des cultures de rente, l'Etat Houphouët s'est intéressé également aux revenus des éleveurs ou des commerçants, des Dioula en majorité, répandus dans toute la Côte d'Ivoire en raison de leurs activités. Aujourd'hui, la Côte d'Ivoire présente un taux d'immigration record de 30%. La question du recensement et du statut des étrangers se pose avec acuité, non seulement pour des raisons économiques qui concernent toute la sous-région, mais aussi pour des motifs politiques.

Du temps d'Houphouët, le discours doucereux sur la «tradition d'hospitalité ivoirienne» marquait son intérêt pour ces immigrés qui servaient de double ressort au pouvoir. Leur force de production pourvoyait en effet au trésor «public», presque exclusivement alimenté par les recettes des cultures d'exportation. La main-d'oeuvre étrangère constituait aussi un réservoir électoral utile à la perpétuation du parti unique. A l'époque, toutes sortes d'ascenseurs coutumiers et clientélistes animaient l'univers rural et accommodaient à la sauce Houphouët le droit local d'usage et de propriété de la terre. L'échafaudage enjambait les questions de nationalité, secondaires dans un système où les citoyens n'avaient pas voix au chapitre politique. Cette construction a été battue en brèche dans les années quatre-vingt par la montée du chômage et les aléas des cours du cacao. En outre, des citadins en détresse économique ou au contraire attirés par l'agriculture industrielle sont entrés dans la compétition foncière. La pression sur les terres arables s'est accrue. Certains Ivoiriens ont perçu comme un permis de chasser, voire de tuer, des Burkinabé après l'adoption très consensuelle en décembre 1998 de lois excluant les étrangers de la propriété des terres agricoles. Les années quatre-vingt-dix ont vu aussi monter l'espoir d'une alternance démocratique, Houphouët brandissant la menace du «chaos ethnique» qui, selon lui, ne manquerait pas d'accompagner le multipartisme. Lui-même n'avait que trop bien su labourer le terrain identitaire, s'entourant d'expatriés pour explicitement renvoyer les Ivoiriens «de souche» aux querelles dans lesquelles il gardait la main. A ce titre, quel que soit leur cru d'origine, les protagonistes de la crise ivoirienne sont bien les enfants d'Houphouët.

Alliances à l'ivoirienne

La mort d'Houphouët en décembre 1993 a ouvert une guerre de succession entre deux piliers de son ex-parti unique, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire, le PDCI. Son dauphin constitutionnel, un chrétien baoulé comme lui, le président de l'Assemblée nationale de l'époque, Henri Konan Bédié, a lancé une querelle en nationalité pour couper cours aux ambitions présidentielles du nordiste musulman Alassane Ouattara. Ce dernier avait représenté le Burkina au FMI avant de faire une carrière de ministre sous Houphouët qui l'avait nommé Premier ministre - le seul de tout son règne - à la fin de sa vie. Bédié a gagné cette première bataille. Mais ses discours sur «l'ivoirité» requise pour diriger le pays ont empoisonné l'air politique. Loin d'apaiser la tempête de la «nationalité douteuse» Ouattara s'en est drapé pour faire campagne.

Le PDCI a éclaté en septembre 1994 avec la création du Rassemblement des Républicains (RDR) dont Alassane Ouattara a pris officiellement la direction en 1998. Son principal allié contre le président Bédié était alors le Front populaire ivoirien, le FPI de Laurent Gbagbo. Et le 24 décembre 1999, tous deux se sont félicités du renversement d'Henri Konan Bédié par un coup d'Etat militaire orchestré par l'ancien chef d'état-major, le général Robert Gueï, un proche de Ouattara. Mais bientôt, le père Noël en battle-dress se montre déterminé à rouler pour lui seul. Il concocte même une nouvelle Constitution qui écarte Ouattara de la lice présidentielle. Les candidats doivent prouver leur double filiation ivoirienne, maternelle et paternelle. Ceux qui se seraient prévalus d'une autre nationalité dans le passé sont exclus. Le FPI applaudit. Le PDCI et le RDR appellent au boycott des présidentielles d'octobre 2000. Laurent Gbagbo l'emporte face au général Gueï qui tente de s'incruster avant de battre retraite sur ses terres yacouba, dans la région de Man au nord-ouest du pays, à la frontière du Libéria et de la Guinée. Là, le général Gueï renforce ses liens avec le président du Libéria, Charles Taylor, qu'il fréquente depuis les années quatre-vingt-dix où le président Houphouët soutenait sa lutte armée contre feu le président Samuel Doe. Posté à cette frontière très sensible où des anciens partisans de Doe trouvent appui chez leurs cousins ivoiriens mais aussi en Guinée, le général Guéï s'arrange avec leur ennemi Taylor pour former une armée, à l'ombre de son parti, l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire, l'UDPCI.

Le général Gueï sera assassiné aux premières heures de l'attaque du 19 septembre 2002, apparemment par des soldats gouvernementaux. Le même jour est mort le ministre ivoirien de l'Intérieur, Emile Doudou Boga, l'homme fort du régime Gbagbo, la seule cible véritablement atteinte à Abidjan par des assaillants mal identifiés. Emile Boga prenait très au sérieux la dislocation de l'armée nationale, mélange de légalistes, de mécontents et de restes de gardes prétoriennes diverses. Le ministre enquêtait aussi sur l'assassinat à Ouagadougou d'un ancien pilier du PDCI, Balla Keita, rallié au général Gueï. Il soupçonnait des féaux militaires de Ouattara de préparer un mauvais coup avec le Burkina. Quoi qu'il en soit, après leur échec à Abidjan et malgré leurs victoires à Bouaké au centre et à Korogho au nord, les commanditaires de l'attaque du 19 septembre se sont volatilisés de la capitale, tous les regards convergeant vers l'ambassade de France où Alassane Ouattara se tenait coi.

Des revendications corporatistes ont été relayées à Bouaké par des officiers subalternes au nom de quelque 700 anciennes recrues du président-général Gueï qui ne voulaient pas quitter l'armée que Gbagbo entendait ramener à des dimensions plus réalistes. Ces «mutins» ont été rapidement éclipsés par une poignée d'adjudants et de sergents qui exigeaient cette fois le départ de Gbagbo et se réclamaient d'une rébellion organisée en un Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire, le MPCI, coiffé par un leader étudiant, Guillaume Soro, et un ancien du FPI, Louis Dacoury-Tabley, qui ont repris le credo du RDR tout en se déclarant indépendants.

Le 22 septembre, sous prétexte d'évacuer les ressortissants étrangers, parmi lesquels 20 000 Français, Paris a dépêché des renforts et, le 28 septembre, le pouvoir ivoirien a actionné l'accord de défense franco-ivoirien. Paris s'est contenté de geler la ligne de front avant d'accepter de surveiller le cessez-le-feu conclu le 17 octobre. Un mois plus tard, deux nouveaux groupes armés surgissaient à l'ouest du pays : le Mouvement populaire du grand Ouest, le Mpigo implanté à Danané et qui se réclame du général Gueï ; le Mouvement pour la justice et la paix, le minuscule MJP, qui s'est emparé de la ville de Man. Paris a porté ses effectifs à 3000 hommes. A Marcoussis, Mpigo et MJP ont fait cause commune avec le MPCI sous la bannière «Forces nouvelles». Ces deux factions sont désormais au gouvernement. Ce sont pourtant des créatures de Charles Taylor, à l'instar de l'ancien chef du RUF rebelle de Sierra Leone, Sam Bockarie, actif lui aussi dans l'Ouest ivoirien. Grâce à eux, Charles Taylor étend son commerce d'armes. En même temps, la guerre du Libéria s'exporte en Côte d'Ivoire sur la base des affinités ethniques, mais aussi dans la perspective d'un butin facile. L'or et le bois de l'Ouest ivoirien se vendent désormais au Liberia. Dans ces régions forestières, le chaos armé rapporte davantage au Mpigo et autre MJP que leurs maroquins ministériels. Dans les régions du centre nord sous contrôle MPCI, les populations sont sans emploi ni argent depuis des mois. Banques, entreprises et administrations sont fermées, les stations d'essence et les véhicules réquisitionnés. Coton ou noix de cajou partent au Burkina ou au Mali. Dans le sud gouvernemental, des centaines de milliers de déplacés se sont agglutinés. Les entreprises ont licencié à tours de bras. La récolte de cacao a été sauvée de justesse. Mais tous les indicateurs économiques sont dans le rouge, et la confiance péniblement reconquise en 2001 s'est envolée. Sans parler des morts et des blessés de la guerre et surtout des représailles. Aucun des belligérants ne paraît de taille à l'emporter durablement sur le terrain militaire. Mais, outre les intrusions étrangères et leur cortège de mercenaires et de trafiquants, le risque de guerre civile n'est pas écarté. Exutoire des angoisses du mal-développement, les passions identitaires continuent d'enflammer les esprits malgré le replâtrage du Forum de réconciliation de la fin 2001 et le gouvernement d'union nationale élargi à tous les partis qui avait suivi. L'histoire bégaie et la classe politique ivoirienne se contente de compter les points militaires ou diplomatiques. Laurent Gbagbo n'a pas voulu - ne pouvait pas - rentrer en Côte d'Ivoire avec le numéro deux du RDR, Henriette Diabaté comme chef du gouvernement que Paris voulait lui imposer. Il a transigé sur un ancien du gouvernement Gueï, Seydou Diarra, qui avait dirigé le Forum de réconciliation. Le président ivoirien est resté sourd quand le MPCI s'est réclamé de Kléber pour exiger les portefeuilles de la Défense et de la Police. La diplomatie française n'a pas revendiqué la paternité de cette «idée de génie, de nature à rassurer les rebelles», selon le président de la Cedeao, le Sénégalais Abdoulaye Wade. Au total, Gbagbo a provisoirement confié les rênes au cocher Diarra, et l'attelage gouvernemental tire à hue et à dia.

Monique Mas



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