International
Angola : Le défi social

par Monique Mas
Journaliste à RFI, Radio France International


Une décennie de guerre coloniale et vingt-sept ans de guerre civile ont broyé le peuple angolais qui compterait quelque 14 millions d'âmes (selon les estimations nationales de 1999), dont 3 millions dans la seule capitale, Luanda. Plus de quatre millions d'Angolais ont dû quitter leurs terroirs, parfois à plusieurs reprises pour chercher refuge toujours plus loin à l'intérieur du territoire national : 1.246.700 km² truffés de mines. A ces déplacés s'ajoutent plusieurs centaines de milliers de réfugiés (au Congo, en Zambie ou en Namibie) et surtout d'innombrables cohortes de mutilés et d'orphelins. Avec le pétrole, mais aussi les diamants comme nerfs de la guerre, la version angolaise du conflit Est-Ouest a produit un peuple de fantômes faméliques. Il surgit aujourd'hui des campagnes saignées à blanc, des champs de bataille et des réservoirs de chair à canon qui ont constitué le pays jusqu'au 4 avril 2002, date de la signature solennelle de l'accord de cessez-le-feu entre les deux frères ennemis angolais -le Mouvement pour la libération du peuple angolais, le MPLA au pouvoir depuis 1975, et l'Union nationale pour l'indépendance totale, l'Unita de Jonas Savimbi. Le 4 avril, leurs deux chefs d'état-major se sont donné l'accolade, assurant qu'il n'y avait d'autre victoire que celle d'une paix sans vainqueurs ni vaincus, la «victoire du peuple» selon eux. Un peuple exsangue dont, une fois le rideau de la guerre levé, la détresse sociale apparaît dans sa tragique profondeur. Mais face à l'attente d'une aide, le pouvoir se préoccupe d'abord de conserver le monopole politico-économique qu'entend toujours lui disputer l'Unita.

La paix est certainement un cadeau pour le peuple angolais ballotté des décennies durant dans une guerre sans merci dont les protagonistes se sont disputé le contrôle de populations soumises à la loi du plus proche, du plus convaincant, c'est-à-dire en général du plus fort. Mais quoi qu'en disent les anciens belligérants, la paix est le fruit d'une victoire militaire et sa gestion ne paraît pas pour le moment de nature à apporter le mieux-être rapide et le changement de société auxquels aspire une majorité d'Angolais.


Duel à fleurets mouchetés

Le 22 février dernier, le MPLA a atteint son objectif affiché de longue date : l'élimination physique de Jonas Savimbi, le père fondateur de l'Unita. Fort de ce succès, le pouvoir pouvait laisser l'Unita éviter une reddition humiliante en montant dans le train de l'accord de paix de Lusaka, jamais appliqué depuis sa signature en 1994. Nul doute que Jonas Savimbi voulait le réviser à la hausse en restant sur les sentiers de la guerre. En tout cas, sa disparition rend caduc le chapitre de l'accord qui prévoyait la tenue du deuxième tour des présidentielles avortées de 1992. D'ailleurs, l'autre candidat en lice à l'époque, le président Eduardo Dos Santos, a annoncé qu'il ne briguerait pas de nouveau mandat. Quant aux postes ministériels, diplomatiques et aux autres fonctions nationales ou locales réservées à l'Unita dans l'accord, le pouvoir promet de tenir parole en distribuant des fauteuils qui lui laissent espérer tenir en laisse certains appétits. Une cohabitation politique qui s'annonce de toute façon bien en dessous de ce que le MPLA redoutait du vivant de Savimbi. L'Unita décapitée perd aussi ses ailes militaires avec la démilitarisation programmée à Lusaka. Et, cette fois, tout laisse croire à une démilitarisation définitive du «Coq noir». D'ores et déjà, le désarmement et la démobilisation de quelque 80.000 anciens combattants de l'Unita sont considérés comme achevés. Ils consacrent la dissolution de ses Forces armées de libération de l'Angola, les Fala.

Pour l'Unita, la démilitarisation a marqué l'abandon d'une stratégie militaire au profit d'une lutte pour le pouvoir désormais concentrée sur le seul terrain politique. Un abandon raisonné pour une option militaire plus hasardeuse que jamais depuis la fin de la guerre froide et en particulier le lâchage américain de l'ex «freedom-fighter du monde libre», Jonas Savimbi. Le secrétaire général de l'Unita, Paulo Lukamba «Gato» a négocié le cessez-le-feu à partir de tous ces paramètres. Il entend relever l'héritage de Jonas Savimbi sans pour autant briguer la présidence de l'Unita. Il voit plus loin et sans doute plus haut, à l'horizon des joutes électorales nationales qui se profileront d'ici deux ou trois ans. Dans cette perspective, un Congrès historique devrait doter l'Unita d'un organigramme dans quelques mois. En attendant, Paulo Gato s'efforce de reconstruire un mouvement déchiré par l'absolutisme de Savimbi et par les aléas de la lutte armée. L'objectif est d'occuper la première place dans l'opposition et, si possible, toute la place.

Tout au long de ces décennies de guerre, l'Unita s'est réclamée des «Africains» des campagnes -ceux du fief Ovimbundu de Savimbi en particulier- laissés-pour-compte, selon elle, par les «métis» de Luanda. Aujourd'hui, l'Unita ambitionne une stature nationale de challenger principal du régime MPLA. Ce dernier voit au contraire dans la démilitarisation de son vieil adversaire la neutralisation de la seule contestation de son pouvoir qu'il ait jamais vraiment prise au sérieux. Pendant des décennies, épaulée par l'Afrique du Sud de l'apartheid et par l'Occident, l'Unita a contraint le MPLA à mobiliser des moyens matériels et financiers colossaux à l'intérieur comme à l'extérieur (du côté des Cubains et des Russes). Elle l'a même parfois mis en danger. En 1992 par exemple, le gouvernement a dû entièrement réorganiser et réarmer ses forces combattantes. Finalement, avec la démilitarisation acceptée de l'Unita, le MPLA peut faire l'économie de la «lutte finale» longtemps envisagée comme l'anéantissement total de l'adversaire. Il lui coûtera moins cher de tenter de digérer l'Unita sur un mode plus civil. Au passage, l'Angola reçoit un satisfecit diplomatique. Il peut en espérer d'autres comme puissance militaire régionale. C'est déjà le cas dans les deux Congo. Chacun des anciens belligérants paraît donc trouver son compte dans le silence des armes. Mais le duel continue, à fleurets mouchetés mais non moins motivés.


Démobilisation sans plan social

La guerre d'Angola s'est faite à coups d'armements lourds et coûteux, mais le gouvernement paraît satisfait de ce qu'il a récupéré auprès de l'Unita. Le compte serait bon en matière de ramassage des armes. Et en ce qui concerne les soldats, l'affluence a été un tiers plus forte que prévue. Plus de 80.000 soldats - contre 50.000 inscrits au cessez-le-feu par l'Unita - se sont rapidement rendus dans les points de cantonnement, une trentaine, répartis dans tout le pays. Avec ces anciens combattants sont arrivés près de 350.000 membres de leur parentèle, ce qui correspondait aux chiffres avancés par l'Unita. Mais les civils ont surpris par leur état de détresse physique et leur taux de mortalité effrayant. Les semaines suivant le cessez-le-feu ont marqué le bout du chemin pour nombre d'entre eux - des femmes et des enfants surtout - parce que, dans bien des endroits de cantonnement, le «camp» restait à installer. Tous n'ont pas retrouvé de parent ancien combattant avec qui partager l'unique ration militaire quotidienne de rigueur. Les chefs de l'Unita n'ont pas souhaité faire monter les enchères. Le pouvoir a hésité avant d'ouvrir ces mouroirs aux regards extérieurs. Les premiers secours consistants sont venus d'humanitaires comme Médecins sans frontières qui avaient déjà eu un aperçu du drame angolais en se risquant dans certaines zones reculées à peine sorties des feux de la guerre.

Au regard des civils, les anciens combattants paraissent moins mal portants. Mais un petit nombre d'entre eux seulement - 5.000 - sont appelés à rejoindre les rangs des Forces armées angolaises, les FAA, l'armée nationale. Depuis le début de septembre, un millier suivent une formation à cet effet à Moxico, dans l'est du pays. Selon le commandant de cette région militaire, ce «recyclage facilitera leur intégration dans la philosophie des FAA». Les gradés de l'Unita devraient garder leur rang et trouver leur place, à condition que le poste ne soit pas déjà occupé par les «déserteurs» qui les ont parfois précédés après avoir rompu avec Savimbi. Restent plusieurs dizaines de milliers d'anciens combattants de l'Unita auxquels les signataires de l'accord de paix se sont engagés à fournir un avenir dans la vie civile. Avant la paix, les armes changeaient déjà souvent de main ou de destination. Le banditisme fait des ravages jusque dans la capitale, ce qui ne laisse pas le gouvernement indifférent. Quant à l'Unita, son directoire actuel n'est pas à l'abri d'une grogne dont il ferait les frais. Pour le moment, il paraît tenir ses troupes, à l'exception de quelques poignées d'hommes qui ont quitté les camps de cantonnement pour repartir chercher fortune du côté des mines de diamant. Au total, les promesses des deux ex-belligérants aux anciens combattants étaient sans doute sincères, mais sans garanties. Et à l'avenir, ni l'un ni l'autre ne pourront brandir l'alibi de la guerre pour justifier les privations imposées à une majorité d'Angolais des villes ou des champs, qu'ils soient partisans de l'un ou l'autre camp ou hostiles aux deux poids lourds. Or, dans leur souci de parvenir à un arrangement, ces derniers ont cherché à minimiser la situation avant d'en appeler à l'aide internationale lorsque l'urgence est apparue trop abominablement criante. L'Unita s'est dite sans ressources pour cause d'embargo onusien, de comptes bloqués et d'exploitation diamantaire en panne. Le gouvernement a expliqué que son budget 2002 était déjà affecté, avec même, selon lui, une réduction de 10% du budget militaire au profit du secteur social. L'un comme l'autre se sont en quelque sorte déclarés surpris par la paix. A les croire, ni l'un ni l'autre n'aurait eu de quoi poursuivre la guerre. L'accord de cessez-le-feu a été ratifié sans garanties financières de sa mise en application. De leur côté, les grands organismes humanitaires dépendant de l'ONU ont traîné les pieds, renvoyant le gouvernement à ses responsabilités, à sa fortune de pétrolier ou à ses stocks. D'ONG internationales en ONG nationales, la polémique a rebondi, déclenchant ici ou là quelques mesures d'urgence. Les anciens combattants de l'Unita notamment ont pu en bénéficier. Mais en dehors de cette aide à la survie, pour eux non plus, rien de concret n'est programmé à la rubrique «réinsertion sociale» du plan de démilitarisation de l'Unita. Or pour eux comme pour les millions de déplacés ou de réfugiés, même le retour «chez soi» est dans la plupart des cas une vue de l'esprit, y compris lorsqu'il reste quelque chose de la cellule familiale.


L'enjeu de la reconstruction

Dans ce vaste pays à l'habitat traditionnellement dispersé, de nombreux villages ont été rayés de la carte. D'une grande ville comme Huambo par exemple - la deuxième du pays -, en dehors du prestigieux palais de l'Evêché, il ne reste plus guère que des carcasses vides, jadis immeubles d'habitation ou fleurons des nombreuses industries qui prospéraient sur les hauteurs du plateau central. Troupeaux et rizières appartiennent à la mémoire locale. Et ce n'est pas le peuple hagard qui se presse autour des maigres étals qui pourra reconstruire le pays à mains nues. Dans les rues défoncées par les mines, les enfants boivent à même les flaques d'eau. Ils ne risquent plus d'être enrôlés de force au gré d'une rafle gouvernementale ou rebelle.

A plusieurs centaines de kilomètres à l'ouest, sur les rivages atlantiques, dans ses entrelacs de palais baroques, de gratte-ciel illuminés, d'immeubles inachevés - depuis l'indépendance - mais néanmoins surpeuplés, de bidonvilles et de trottoirs-dortoirs, Luanda fait figure d'oasis. Ses embouteillages permanents sont autant d'occasions pour les myriades de vendeurs à la sauvette. Beaucoup sont nés en ville de parents réfugiés qui eux-mêmes risquent de n'avoir aucune bonne raison de retourner sur leurs pas. Luanda est une illusion, superbe et hyperactive. La diamantaire de Beers veille dans les hauteurs, tandis que sous ses coupoles vernissées, la banque nationale éclaire le bord de mer. Les pignons des pétroliers sont plus modestes, l'essentiel est off-shore. Aux quatre coins stratégiques de la capitale, les as du bâtiment portugais continuent de construire à tours de bras. L'immense marché populaire va devoir céder la place. Près du port, à «Belle vue», tout un quartier a vu ses habitants fuir devant les pelleteuses et rejoindre un camp de déplacés. Ici s'élèveront bientôt des résidences de prix. La paix attire les investisseurs. Ils arrivent par charters, directement de Lisbonne ou de Paris. Les très grands, eux, viennent en avions privés. Le célèbre homme d'affaires Arcady Gaydamak - recherché par la justice française dans l'affaire Falcone - a des projets agroalimentaires dans les environs de la capitale. Un ami fidèle de l'Angola selon les autorités qui évoquent son aide précieuse pour trouver les armes nécessaires aux temps forts de la guerre. L'Angola a beaucoup d'amis. L'Angola dispose d'un sol et d'un sous-sol particulièrement prodigues. Mais les Angolais ordinaires ont rarement accès au crédit promis par leur très belle banque de « Crédit populaire ». Visiblement, Luanda n'a eu aucune difficulté à se convertir au libéralisme le plus sauvage. Le marxisme officiellement abandonné dans les années quatre-vingt-dix était tout juste un jeu d'étiquettes pour marchands de canons si l'on en juge entre autres par la vitalité du secteur pétrolier. Il n'a jamais été affecté par la guerre. Quant au social, pour les Angolais, c'est un idéal qui paraît s'éloigner au fil de leur marche vers le futur. Aujourd'hui, c'est de reconstruction qu'il s'agit, sociale autant qu'économique et politique. Il faut en effet reconstruire les infrastructures nationales (routes et voies ferrées), relancer la production (le gouvernement a notamment un plan pour le café qui représentait plus d'un quart des exportations de l'Angola en 1975 sous les Portugais), mais aussi créer des millions d'emplois.

Pendant la guerre, l'Unita avait accaparé une partie des mines de diamants. Elle pourra conserver certaines mines avec pignons privés sur rue. Quant au pétrole, il a un très bel avenir devant lui, surtout en ces temps de crise où les Américains cherchent à se délier de leurs fournisseurs moyen-orientaux. Cela n'empêche pas Washington d'égratigner Luanda en soulignant que 15% de la manne pétrolière angolaise annuelle, soit un milliard de dollars sur six - selon les chiffres connus - échappent à toute comptabilité. Le gouvernement s'indigne bien sûr de voir les meilleurs spécialistes de la question suggérer que ce trou noir correspond à des prébendes présidentielles. Jusqu'au 4 avril, l'effort de guerre avait réponse à tout. Désormais, l'aide internationale serait la panacée. Dès la signature de l'accord de cessez-le-feu, le gouvernement a demandé l'organisation d'une conférence des bailleurs de fonds. Elle devrait se tenir fin 2002 ou début 2003. La Banque mondiale étudie une aide possible de quelque 120 millions de dollars destinés à plusieurs projets dont un en faveur des anciens combattants. Selon la Banque mondiale, il faudrait conduire « des milliers de déplacés et de démobilisés dans des zones de production » pour attirer les investisseurs privés. Ce sont sans doute des conditions nécessaires à une paix durable. Et l'Angola vaut bien une quête internationale. Mais en matière de reconstruction économique comme de reconfiguration politique, la société civile angolaise demande à être associée aux choix qui vont être faits pour garantir la fameuse «victoire du peuple».

Monique Mas

Retour au sommaire de ce numéro (18)
Retour au sommaire du dernier numéro en ligne