International
L'américanisation du Mexique

par Luc Delannoy
Ecrivain vivant à New York

Lorsqu'une même série de normes pénètre tous les niveaux de nos activités quotidiennes, on parle de totalitarisme; totalitarisme politique ou théocratie si ces normes sont religieuses. Lorsque les lois du marché pénètrent tous les domaines de nos activités, lorsque tout est privatisé et commercialisé, on parle de liberté. En ce début de siècle la pensée et le langage deviennent cyniques.

Depuis les salles de conseils d'administrations des grandes sociétés américaines un vent du néo-libéralisme souffle sur l'Amérique Latine. Le continent se transforme peu à peu en une propriété privée aux mains de quelques cercles privilégiés.

Ce n'est pas un hasard si les penseurs du marché mondial, de la globalisation, cette marche victorieuse du grand capital telle qu'elle est orchestrée au lendemain de la guerre froide par le pouvoir financier et économique étasunien, ont fait une halte à New York en février dernier pour faire le point sur leur stratégie (1). Parmi les invités, des représentants des 1000 entreprises les plus puissantes de la planète, des personnalités politiques et religieuses.

De ses vassaux du sud les Etats-Unis attendent un serment d'allégeance permanent. Au lendemain de la tragédie du 11 septembre (2) qui frappa de plein fouet le centre financier mondial, le président George W. Bush déclara sans équivoque au monde : "Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous!" Sur les plans politique, économique et militaire cela fait déjà longtemps qu'un message similaire avait été délivré aux gouvernements et aux populations d'Amérique Latine. Sur le plan militaire il s'agit de démanteler les armées locales pour favoriser l'installation de bases militaires américaines; sur le plan économique l'imposition de certaines politiques commerciales, industrielles et monétaires amènera peu à peu la dolarisation des économies; sur l'e plan politique Washington offre son soutien inconditionnel aux hommes et aux femmes qui se font complices des intérêts américains. Après avoir perdu une large étendue de son territoire (Texas, Nouveau Mexique, Arizona, California), le Mexique est depusi toujours la première cible de cet expansionisme.

Chaque matin, sur le trottoir de cette large avenue de la ville de Oaxaca, une vieille indienne traine derrière elle la ribambelle de ses petits-enfants. Elle avance pieds nus, d'une allure décidée. Chaque matin elle passe devant la maison d'un chirurgien réputé dont l'épouse, à la fenêtre, se dit qu'il faudrait bien faire un geste pour cette pauvre qui semble si démunie. Un matin, au passage de l'indienne, l'épouse bien intentionnée se précipite sur le trottoir. "Regardez ce que je vous ai acheté", dit-elle. Et elle brandit une nouvelle paire de tennis Nike. "Spécialement conçus pour la marche! J'espère que la pointure vous conviendra", ajoute-elle. Avec un large sourire, l'indienne la remercie : "Merci. Mais pourquoi aurais-je besoin de chaussures si la terre sur laquelle je marche est sacrée?"

Du Chiapas, l'état qui inquiéta un temps le gouvernement central avec ses vélléités d'indépendance à Chihuahua qui jouxte la frontière avec l'Arizona et le Nouveau Mexique, des milliers d'indiens se sentent encore libres du désir d'acheter des produits fabriqués par les grandes entreprises américaines. Ces foyers de résistance qui correspondent aux derniers bastions des cultures traditionnelles mexicaines sont malheureusement sur le point de s'éteindre et l'américanisation du Mexique se perçoit de plus en plus dans les choses de la vie quotidienne.

D'abord l'argent, et pour mieux en contrôler la gestion rien de tel que de contrôler une partie du secteur bancaire du pays. "Nous devons participer à la globalisation" déclare Vicente Fox quelques semaines après avoir asumé la présidence du pays.(3) Afin de mettre son discours en pratique, en mai 2001, il annonce l'approbation de la vente de la seconde banque du pays, la Banco Nacional de México (Banamaex) à Citigroup, le groupe propriétaire de Citibank, la banque américaine dont une filiale aurait servi à l'acheminement vers une banque suisse de l'argent provenant de traffics de drogues orchestrés Raul Salinas. Raul Salinas, frère de l'ancien président Carlos Salinas, purge actuellement une peine de prison de plusieurs années pour traffics de stupéfiants et fraudes diverses.

"L'idée est de créer une véritable banque nord-américaine qui fera fi des frontières" déclare Roberto Hernández, le président de Banamex lors de cette transaction qui lui aporta plusieurs millions de dollars. Ami de Fox et de son prédécesseur Ernesto Zedillo, Hernández est lui aussi suspecté d'avoir des relations avec des traffiquants de drogues. Si cette opération est considérée par certains comme un exemple à suivre dans l'effort d'une économie globalisée, elle a suscité aussi la colère de la majorité de la population. En 1995, quelques mois après la dramatique dévaluation du peso mexicain, Banamex était au bord de la faillite et ce n'est que grace aux impôts de la population que l'institution a survécu. Lorsque la banque passe sous le contrôle de Citigroup, aucun actionnaire n'a reversé à la population ce qu'elle avait apporté quelques années auparavant. L'acquisition de Banamex par Citigroup survient après que la banque canadienne Bank of Nova Scotia et la banque espagnole Banco Bilbao Vizcaína aient elles aussi absorbé des banques locales.

Dans son élan globalisateur Fox a désigné de puissants hommes d'affaires à des postes clé de l'économie du pays. Ainsi, Carlos Slim, l'homme d'affaires le plus riche d'Amérique latine qui contrôle un empire en matière de communications siégea à la présidence de PEMEX (Petroleos de México). Avec Slim pourtant, on pourrait parler de vent contraire et de mexicanisation des Etats-Unis. En 2000, et pour un paiement de 800 millions de dollars, Slim prend le contrôle de la chaîne de distribution d'ordinateurs la plus étendue de l'Amérique, CompUSA. A travers le groupe Sanborns qu'il contrôle, une chaîne de restaurants et de magasins présents dans tout le Mexique, il achète des actions de Prodigy, Apple Computer, CD Now - la boutique internet de disques - Telmex et Sears de México.

Alors que l'Union Européenne se dirige de plus en plus vers une privatisation des ressources énergétiques nationales, le gouvernement mexicain semble lui aussi prêt à céder aux pressions qui l'encouragent à privatiser l'industrie pétrolière. A l'origine, la nationalisation de l'industrie du pétrole entreprise en 1938 par le président Lazaro Cardenas et la formation de la société Petroleos de México PEMEX furent interprétées comme une preuve d'indépendance vis à vis des Etats-Unis et un emblème du nationalism'e. Pour beaucoup d'analystes politiques les vents de privatisations qui soufflent aujourd'hui sur PEMEX annoncent la faillite de ce nationalisme.

Partout dans le pays les grands consortiums visent à contrôler les circuits de difussion et de distribution. D'immenses centres commerciaux remplacent les marchés traditionnels où, jusqu'il y a dix ans, la population trouvait de tout. La toute puissante chaîne américaine Wal Mart dispose de 555 points de ventes dans 53 villes du pays: 243 restaurants Vips, un fast food amélioré et pimenté de parfums culinaires locaux, 151 supermarchés, 64 Wal Mart, une surface du type Colruyt, 51 Suburbia, l'Inno de la capitale mexicaine, 46 Sam's, une grande surface réservée à ses membres et qui offre électroménagers, ordinateurs et alimentation. À côté de ce géant fondé en 1962 par Sam Walton, on trouve Home Mart, Costco, Sears, J.C. Penney... C'est Wal Mart qui a introduit la baguette (le pain français) en 1992 à Monterrey, la capitale industrielle du pays qui jusqu'alors se contentait du pain industriel sans saveur de la marque Bimbo. La chaîne texane de supermarchés H.E.B. étend elle aussi ses griffes texanes sur Monterrey et les alentours. Préoccupée par la pénétration américaine, la France a réagi en ouvrant dans la capitale plusieurs grandes surfaces comme Carrefour et Auchan.

Au debut des années 60 le petit déjeuner mexicain 'se composait d'oeufs, de haricots rouges ou noirs, de tortillas de farine de mais et d'un verre de lait. Arrive Kellogs et ses céréales croustillantes. La bourgeoise s'empare du Hot Cake, le nec plus ultra du petit déjeuner américain et des autres marques de céréales américaines qui ne tardent pas à faire leur apparition sur le marché. C'est une chaîne de restaurants mexicaine qui introduit le hamburger : Burger Boy. La surprise est totale, l'enchantement aussi. Dans la brèche ouverte par Burger Boy s'engouffre Mac Donald. Au Mexique comme en Amérique latine la stratégie de Mac Donald est simple et brillante : séduire et s'emparer du marché que représente la jeunesse de 4 à 16 ans. A côté du restaurant se dresse un espace de jeux spécialement consacré aux enfants. A l'occasion de chaque sortie de dessins animés sur les écrans locaux, Mac Donald offre gratuitement aux enfants auto-collants, décalcomanies et figurines représentant les principaux personages du film du moment. Le Mac Donald est devenu un lieu ludique que les familles fréquentent pour satisfaire les enfants. Le succès de Mac Donald est tel que Burger Boy disparait... et que s'installe Burger King, suivi bientôt par une version de luxe du fast food en provenance du Texas, Carl's Jr. Aujourd'hui on ne compte plus les chaînes américaines de restaurants : Bennigan's, Chili's, Tony's Roma, Pizza Hut, Domino Pizza...

Avec deux boissons par jour pour chaque habitant le Mexique est le premier consommateur mondial de sodas, le premier consommateur mondial de Coca Cola. Le Coca local est fabriqué avec un édulcorant importé des Etats-Unis et non avec la fructose produit par le Mexique! La fabrique de mise en bouteille Coca Cola Femsa qui est propriétaire des marques Coca Cola, Coca Cola light, Sprite, Sprite light, Delaware Punch, Fanta, Quatro, Fresca, Lift, Kin et Ciel, livre chaque jour une moyenne de 2 millions de caisses de 24 bouteilles à 345 000 détaillants dispersés dans le pays.


Le comfort américain

C'est dans sa voiture de location proposée par Alama, Avis, Budget ou Hertz que le touriste, étranger ou mexicain, se rendra à l'un des hôtels qui ont envahi les plages de Cancún, Cozumel, Acapulco ou Puerto Vallarta. Il a le choix entre Camino Real, Best Western, Holiday Inn, Marriott, Sheraton, Wyndham : le confort américain avec la chaîne cablée CNN en prime pour se maintenir informé. Sa tenue sera relâchée, sous vêtements Calvin Klein, pantalon Dockers, chemise Nautica ou Hilfiger et chaussures Nike. Plus loin des plages, des villages entiers se sont transformés en colonies américaines ; on pense en particulier à San Miguel de Allende dans l'état de Guanajuato, à Los Cabos en Baja California ou encore à ces villes dans lesquelles des secteurs entiers ont adopté l'anglais comme langue officielle. Pendant de nombreuses années, dans des centres touristiques comme Acapulco l'accès aux discothèques était réservé aux étrangers munis de dollars. Ces installations intempestives ont suscité des expropriations, des mouvements de population et un malaise dans les populations locales.

Une autre installation d'un genre un peu différent s'était produite il y a près de trente ans au nord de la capitale. Ciudad Satellite fut planifiée et construite dans les années 70 surle modèle d'une banlieue de ville américaine : amples maisons particulières avec garage, jardín et sans cloture. Réservée à la classe moyenne, rédiuite à l'époque, cette banlieue était auto-suffisante avec ses écoles et son centre comercial - le premier de la capitale - son lac et son terrain de golf. Les habitants de Ciudad Satellite étaient des privilegies, mieux, ils se sentaient de vrais américains. L'influence américaine fut (et est) telle que cette banlieue ne compte toujours aucune librairie. "Si près des Etats-Unis et si loin de Dieu" avait déclaré le président Porfirio Diaz il y a un siècle.


Le mercantilisme culturel

Durant les années 40, à l'époque de l'age d'or du cinéma mexicain, le pays est le second producteur mondial de films après l'Inde avec une moyenne annuelle de 175 films. En 1943 le réalisateur Emilio Fernandez remporte la Palme d'Or à Cannes pour son film Maria Candelaria. Aujourd'hui, la moyenne de films produits par le Mexique est de 6 longs métrages et pour bénéficier d'une distribution nationale et internationale, tout film mexicain doit être produit avec le système Dolby ou THX de George Lucas. Sans cela sa distribution sera marginalisée au circuit frontalier chicano. Par ailleurs, les effets sonores que l'on trouve dans les films mexicains proviennent tous de la librairie de George Lucas disponible en CD-Rom - il n'est plus question d'enregistrer les ambiances comme auparavant.

90 % des films projetés dans le pays sont des productions américaines. Après avoir réservé ses places avec sa carte American Express et avant de voir la nouvelle production américaine le public mexicain a le temps de se gaver de pop corn chaud, de barres Milky Way, Mars, Snickers, de hot dog baignés dans une moutarde américaine sucrée et de se rincer la bouche avec un Pepsi Cola, la boisson de la "Generationext". Bien sûr, s'il préfère le confort de son salon, il n'oubliera pas de louer une video ou deux dans le magasin Blockbuster de son quartier qu'il visionnera après avoir gouté aux nouveaux plaisirs du programme européen Big Brother qui vient de faire une entrée fracassante sur une chaîne cablée... A moins qu'il ne préfère regarder une partie de football américain ou de basket de la NBA américaine, les deux sports favoris de la bourgeoisie (le peuple en reste au football).

On le sait, les enfants sont des cibles faciles, ce sont d'excellents consommateurs qui représentent le futur potentiel de nombreux produits. Cibles faciles et crédules aussi. Prenons le Père Noël par exemple. Au Mexique la fête traditionnelle était celle des Rois Mages. C'est à cette ocassion et non à Noël qui n'était que le prétexte pour un diner familial, que les enfants recevaient des cadeaux de leurs parents. Las enfants étaient pris en photo en compagnie des Rois Mages dans les parcs et autres lieux publics.

Dans les années 50 la bourgeoisie des grandes villes découvre l'homme à la barbe blanche lors de ses voyages aux Etats-Unis. C'est pour la satisfaire – et pour s'attirer des clients – que la chaîne américaine Sears amène le Père Noël dans ses magasins. L'image du Père Noël se verra rapidement renforcée par le cinéma américain. Aujourd'hui le peuple célèbre les Rois Mages, les classes sociales aisées, le Père Noël.

Il en va de même avec Halloween et le Jour des Morts, un jour qui s'étend en réalité sur deux dates. Le premier novembre est le jour des enfants, le second celui des adultes. La tradition du Jour des morts remonte à la nuit des temps. Pour rendre hommage à ses disparus, la population érige des autels sur lesquels sont disposées des offrandes : plats cuisinés typiques, boissons, fleurs, photos, parfums, bougies, coliers... On trouve ces autels chez les particuliersmais aussi dans les bureuax, les écoles, les musées, les places et parcs publics. Des concours d'offrandes sont organizes entre les écoles. Peintres, musiciens, écrivains font des offrandes aux maitres qui les ont jadis influencé.

Arrive Halloween, une fête aux origins celtiques kidnappée par la culture américaine et importee au mexique par la même bourgeoisie qui abatí découvert le Père Noël. Célébré le 31 octobre, Halloween pénetre peu à peu dans toutes les classes sociales du pays à un point tel que les célébrations du Jour des Morts tombent en désuétude. Il a fallu l'intervention de la SEP, la Secretaria de Educacion Publica (le Ministère de l'Education Nationale) et une campagne de sensibilisation dans l'ensemble des écoles du pays pour rétablir et maintenir la tradition.

Annuler les identités de la population en l'invitant à abandonner ses coutumes, ses croyances, ses peurs et ses espérances est une perversion, celle de la globalisation. La SEP a une lourde tache ; mis à part son effort pour faire connaître et respecter les traditions du pays aux populations scolaires, elle doit réglementer les milliers d'écoles et universités privées qui sont apparues dans le pays ces vingt dernières années.

Comme c'est le cas aux Etats-Unis, les écoles et universités qui doivent inculquer les valeurs d'indépendance sont elles mêmes colonisées par le marchés. L'éducation est commercialisée. Le but semble de vouloir isoler la morale, la libre pensée. Aujourd'hui l'universitaire a le choix entre Citibank et Banamex pour garder son argent, American Airlines et Delta pour ses voyages, Holiday Inn et Camino Real pour ses vacances, Vips, bennigan's ou Chili's pour ses repas, Wal Mart, Costco ou H.E.B. pour ses achats. Autrement dit, il est libre de son choix.

Luc Delannoy

Notes
1. Le World Economic Summit se réunit d'ordinaire à Davos en Suisse. Ce serait pour témoigner leur solidarité avec la population new yorkaise que les dirigeants ont decidé cette année de se réunir au Waldorff Astoria, un hôtel qui symbolise le luxe et l'aristocratie mondiale. Plus au sud, à Porto Alegre au Brésil, s'ouvrait un sommet alternatif, le World Social Summit pour dénoncer les excès du néo libéralisme dont la faillite de la société Nerón n'est qu'un exemple.
2. Le même jour des attentats du 11 septembre 2001, la FAO publia un bulletin informant que 35 000 enfants meurrent de faim chaque jour dans le monde. La nouvelle est passée inaperçue.
3. Vainqueur des élections présidentielles de juillet 1999, Vicente Fox a mis fin à 74 ans de pouvoir du PRI, le Parti Revolucionario Institucional fondé en 1927 par Plutarco Elias Calles. Fox asuma ses fonctions le 1er décembre 2000.


Retour au sommaire du numéro 16

Retour au sommaire du dernier numéro en ligne