Instrumentalisation
de la religion en Asie centrale
par Firouzeh Nahavandi
Professeur à l'ULB
Directrice du Centre d'Etudes de la Coopération Internationale et du Développement (CECID).
Les pays d'Asie centrale (1), Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Tadjikistan et Turkménistan constituent une mosaïque de populations diverses. Chacun d'entre eux, outre la population titulaire, regroupe en son sein des populations des Républiques voisines, des populations venues du Caucase ainsi qu'un pourcentage important de Russes, résultat de la colonisation. Ainsi, à la veille de l'indépendance, le Kazakhstan par exemple comptait 36% de Kazakhs, 40% de Russes, 6,1% d'Ukrainiens mais aussi de Coréens, de Tatars, d'Ouzbeks ou d'Ouïgours ; l'Ouzbékistan, 68,7% d'Ouzbeks, 10% de Russes, 4,2% de Tatars et 3,9% de Tadjiks (2). Ces pays sont aujourd'hui à grande majorité musulmans.
L'islam est un phénomène plus récent, surtout parmi les populations nomades des steppes. Au Kazakhstan par exemple, il ne s'implanta réellement qu'au 19e s. Pourtant, face à la diversité ethnique, l'islam a toujours été un réel point commun, un élément unificateur. Toutefois, aujourd'hui encore sa perception et son vécu sont différents selon les régions. Dans les vallées d'Asie centrale comme le Ferghana, l'héritage islamique est très ancré. Dans les montagnes tadjiks, l'islam prend une force qu'il n'a jamais eue auparavant. Dans les villes, il se présente comme un cadre de vie, dans les villages, comme un code de vie (3). Parmi les populations nomades d'Asie centrale, on peut déceler de nombreuses empreintes préislamiques.
Les premières incursions russes dans la région remontent à Pierre le Grand, mais elle fut progressivement totalement conquise par les Russes et, en dépit de tentatives d'indépendance à l'aube de la constitution de l'URSS, fut incorporée à la fédération.
Face à l'ingérence et à la conquête étrangère, la référence commune à la religion a présenté aux yeux des intellectuels et des politiques des avantages non négligeables.
Dans une région où la majorité de la population faisait référence à des identifications supranationales comme l'islam ou subnationales comme le clan, et où les commentateurs occidentaux s'accordent à dire qu'aucun peuple n'avait, avant la période soviétique, un sens aigu de la nationalité, dans le sens moderne du terme, les élites centre-asiatiques ont très vite interprété la défaite face aux Russes comme le déclin de leur communauté religieuse. C'est autour de l'islam qu'ont tourné les questions de l'occupation. Car il était clairement perçu par tous comme le dénominateur commun des populations conquises par les Russes et comme le seul moyen d'action et de mobilisation possible. Au 18e siècle, les persécutions aidant, l'islam en vint à se confondre, dans certaines régions, avec la nationalité, ce qui concrètement signifiait que la défense de la religion devenait synonyme de préservation de la communauté nationale.
Dans ce contexte, les réformistes et les nationalistes s'engagèrent très tôt dans un processus de recherche d'identité qui permette d'unifier la communauté musulmane vivant dans l'empire des tsars. Il s'agissait toutefois d'un panislamisme doublé de panturquisme, dans la mesure où une partie de la population était turcophone et que le khalife ottoman était turc.
C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre les mouvements qadims (anciens) et jadids (nouveaux) à la fin du 19e siècle. Les premiers préconisaient la stricte application de la sharia. Ils voulaient un changement établi dans le cadre des traditions musulmanes (4). Leur audience fut importante, car dans leurs rangs se trouvaient beaucoup de clercs et de soufis (5). Les jadids, nationalistes issus des écoles coraniques, s'orientèrent vers un panislamisme teinté de panturquisme. Ils étaient influencés par le mouvement intellectuel qui, dans le monde musulman, s'élevait contre l'impérialisme (6). Afin de contrer les influences modernistes et d'isoler le Turkestan (7), et pour maintenir la région dans un état de stagnation médiévale et empêcher toute contestation nationale, un islam des plus archaïques fut encouragé par les Russes.
Au 20e siècle, le mouvement basmatchi, expression d'une opposition nationaliste qui vit le jour dès 1917, s'inspira aussi de l'islam. Toutefois, face aux contre-attaques soviétiques, il s'essouffla et son dernier dirigeant, Enver Pacha, qui rêvait d'un État musulman regroupant Turkestan, Afghanistan, Xingiang et Iran, ne réussit pas à maintenir l'élan nationaliste, car c'était la haine de l'infidèle et la défense de l'islam qui animaient les guerriers et non la conscience nationale.
Sous l'empire soviétique, la majorité des manifestations en Asie centrale eurent lieu en réaction à une attaque à la religion. Ce fut le cas, en 1926, de celle qui suivit la promulgation du code de famille socialiste, octroyant des droits égaux aux hommes et aux femmes, interdisant la polygamie, le voile et imposant la fermeture des cours de justice islamiques ou encore de celles qui suivirent la campagne antireligieuse de Staline (1932-1936).
Même si, dans un premier temps, dans l'édification du socialisme, une sorte de compromis s'était mis en place entre l'État et les institutions islamiques, la confrontation était inévitable. Les diverses mesures prises par Moscou, comme l'abolition des écoles religieuses ou l'interdiction d'une formation pour les uléma, sapaient l'autorité religieuse. Vers 1930, les supports publics de l'existence de l'islam avaient tous disparu. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, une relative amélioration dans l'attitude soviétique vis-à-vis de l'islam se mit en place. C'était la période où l'URSS jouait la carte islamique dans sa politique étrangère pour s'attirer le soutien des pays musulmans ; mais à l'intérieur, rien ne se modifia réellement. Toutefois, en dépit des exactions soviétiques à l'encontre de l'islam, la religion survécut. Les rites musulmans, dans le mariage, la circoncision et les funérailles subsistèrent. L'absence d'un clergé chez les sunnites permit à des niveaux locaux de se choisir des guides connaissant le minimum requis. La fermeture des mosquées n'empêcha pas les prières de se dérouler en privé. Ainsi, les pratiques quotidiennes continuèrent.
Le rôle des membres indigènes des partis communistes fut aussi important dans cette continuité. Ils jouèrent le rôle de protecteurs face aux ingérences extérieures. Alors que, publiquement, ils proclamaient leur adhésion à l'idéologie officielle, ils protégeaient de leur mieux les croyants. Le cas échéant, les deniers publics furent même déviés pour la construction ou l'amélioration de sites religieux (8) . Parallèlement, l'existence d'un islam non officiel véhiculé à travers le soufisme assurait la survivance. En Asie centrale, la religion devint ainsi une forme d'expression ethnique liée à la conscience nationale de chaque république, plutôt que l'expression d'une unité régionale. D'autant plus que la constitution de républiques distinctes et la division du Turkestan en cinq entités indépendantes, imposées par Staline au début des années 1920 avaient instauré, en dépit de l'artifice de ces nouvelles constructions, les bases d'un sentiment national.
Bien plus tard, dans la deuxième moitié du 20e siècle, ce fut encore l'islam qui fut utilisé par les mouvements d'opposition nationalistes et ce, même dans les pays où il avait toujours été moins visible. En effet, au Kazakhstan par exemple, où le débat sur le fait que l'islam devrait s'adapter aux coutumes kazakh était très présent, les intellectuels - pour préserver leur identité culturelle - en vinrent à considérer qu'il fallait tenir compte de la religion dans l'histoire et la culture. Car c'est bien l'islam qui distinguait les Russes des Kazakhs et, comme facteur distinctif, il était progressivement devenu, même pour les intellectuels séculiers, un élément de la culture kazakh.
En Ouzbékistan, là où la tradition musulmane est plus ancrée, dans les années 1960, le premier secrétaire du parti communiste inaugura une période de glorification de la nation ouzbek et d'affirmation de la spécificité de l'islam. Dans cette république, les campagnes anti-corruption qui affectèrent les cadres, dans les années 1980, au lieu de redonner confiance à la population, heurtèrent le sentiment national, et c'est autour de la religion que se cristallisèrent les mécontentements.
La campagne athéiste de Gorbatchev n'arrangea en rien les choses. Nombre de cadres furent évincés et se tournèrent dès lors vers l'islam. Les signes extérieurs de la religiosité se multiplièrent (barbe, voile) et naquit une coalition, a priori contre nature, entre les partisans de l'ouzbékisation et ceux de l'islamisation. Islam Karimov, premier secrétaire du parti et futur président, récupéra les élans nationalistes à son profit. Il amorça entre autres un rapprochement avec les mosquées et forgea une alliance avec le mufti Muhammad Yusuf du directorat spirituel musulman de Tachkent.
Ainsi, l'opposition à la domination et à la présence russe en Asie centrale passa, entre autres, par une instrumentalisation de la religion qui était perçue comme point commun des populations très diversifiées et signe distinctif par rapport aux populations slaves. L'islam apparaissait comme instrument de lutte et de prise de conscience à des mouvements d'opposition, même laïques.
A la suite des indépendances, hormis au Kirghizstan, ce sont les anciens cadres communistes qui prirent le pouvoir. Pour eux, l'appui sur des symboles et des traditions musulmans constituait, comme pour la période de préindépendance, des outils intéressants pour renforcer leur légitimité.
Mais il fut rapidement clair qu'ils n'avaient pas l'intention de permettre à l'islam de jouer un rôle politique et de mettre en danger leur position. Toutes les constitutions actuelles font référence à la séparation du politique et du religieux. La recherche et la consolidation d'une identité nationale poussa les États à des incursions dans la sphère de la religion ; néanmoins, tous proclamèrent son caractère laïque. Tous les États ont pris des mesures interdisant les partis politiques basés sur la religion et s'assurant le contrôle de celle-ci. Chaque république a actuellement son instance officielle musulmane. Ces mesures sont non pas l'expression d'une inquiétude vis-à-vis de la religion en soi, mais plutôt celle du souci de la préservation de la stabilité interne et régionale.
La montée des tendances islamistes et les troubles chez les voisins, comme en Afghanistan, incitèrent les dirigeants à beaucoup de prudence. En Ouzbékistan, où l'islam a des racines plus anciennes et où la croyance est plus ancrée, le président Karimov a été le plus implacable. Conforté dans ses inquiétudes par des attentats qui eurent lieu à Tachkent, en 1999, il se montre le plus soucieux quant au contrôle de ses frontières. D'où les difficultés qu'ont eues récemment les organisations humanitaires dans l'acheminement de l'aide vers l'Afghanistan.
Néanmoins, les mouvements extrémistes rendus illégaux s'activent aujourd'hui en dehors de tout contrôle étatique, et il n'en reste pas moins vrai qu'à l'ère postcommuniste, l'islam radical attire tous les désespérés et les laissés-pour-compte de l'ordre libéral qui y cherchent une nouvelle raison d'espérer.
Firouzeh Nahavandi a publié récemment Stigmate, Introduction à l'étude des pays dits en voie de développement, Bruylant, 2001 et édité avec Paul Claeys L'Islam et l'État à l'aube du 21e siècle, Civilisations, Institut de Sociologie, ULB, 2001.
Aux Editions Colophon, Firouzeh Nahavandi a égalament publié "De la nécessité de la connaissance de l'Autre et du rôle de l'enseignement scolaire", in L'école et l'éducation au développement (Collection Essais, 1998).
|