Le Chili, un pays à inventer
par Rodrigo Urrea Lioi
Economiste
Inutile sans doute de s'attarder sur des présentations approfondies concernant l'histoire et le passé proche de ce lointain pays, que la curieuse géographie d'Amérique Latine a voulu enfermer entre une imposante cordillère des Andes et un océan Pacifique omniprésent. C'est que, depuis le début des années septante, ce petit pays a réalisé quelques prouesses qui lui ont permis de se créer une petite place dans l'histoire universelle : l'élection au suffrage universel d'un président socialiste, et ce en pleine guerre froide et dictature militaire particulièrement douloureuse dont la Belgique a connu les principaux rebondissements. Malheureusement, depuis ces évènements, le Chili semble avoir retrouvé le fil de son histoire, celui d'une culture provinciale refermée sur elle-même.
Voilà quatre ans déjà que le Chili peine à retrouver la croissance qui fit son succès à la fin des années quatre-vingt et au début des années nonante. Pendant les cinq dernières années, le pays connaissait des taux moyens de croissance de 7 à 8 % l'an. Le secret de cette réussite reposait sur deux éléments de base. D'une part, sur l'absence totale de négociations avec des organisations syndicales ou autres, interdites pour la plupart. D'autre part, sur la bienveillance des organismes financiers internationaux, qui dictaient simplement les réformes à introduire : réduction drastique des dépenses de l'État, privatisations des principales entreprises publiques, politiques monétaires visant à réduire l'inflation, réduction de taxes douanières et adoption de normes de flexibilisation des marchés en général, et du marché du travail en particulier. Ce sont aussi des pans entiers de services historiquement publics qui ont été confiés au secteur privé. Les soins de santé, l'enseignement et les pensions devinrent des biens marchands distribués au public selon leur capacité à payer.
Quand la démocratie fut de retour
Lorsqu'en 1990 la dictature céda le pas à la démocratie, les autorités économiques nouvellement élues s'empressèrent de rassurer les milieux économiques et les investisseurs internationaux quant aux futures mesures qu'ils comptaient prendre. Guidées sans doute par la crainte de mettre en péril un système économique adulé par les milieux d'affaires, par l'armée, et par les principaux moyens de communication, mais aussi poussées par le confort que représentait la simple gestion d'un modèle qui ne cessait de faire ses preuves (en 1992, la croissance économique du Chili fut de 12,3 % !), les autorités économiques du gouvernement de la Coalition de Partis pour la Démocratie (Concertación, constituée de plusieurs partis de centre-gauche, dont la Démocratie Chrétienne et le Parti Socialiste), à la tête de laquelle se trouvait Patricio Aylwin, décidèrent d'ignorer les critiques "éthique" ou "sociales" qu'eux-mêmes entretenaient auparavant, lorsqu'ils faisaient opposition à la dictature.
Ensuite, à Patricio Aylwin (1990-1994) succéda Eduardo Frei Ruiz-Tagle (1994-2000), dont l'histoire retiendra surtout qu'il fut le fils de son père, Eduardo Frei Montalva, président de la république dans les années soixante. Enfin, au mois de janvier de l'année passée, Ricardo Lagos fut élu président à son tour, mais avec le score le plus faible qu'ait jamais atteint la Concertación ces dix dernières années (51,4 % contre 48,6 % pour Joaquín Lavín, droite). Les raisons de cette évolution négative sont multiples.
En 1997, la crise asiatique frappe de plein fouet plusieurs économies d'Amérique Latine. Au Chili, les économistes les plus influents, ainsi que les principaux moyens de communication, assurent que le pays n'en souffrira que très faiblement et en profitent pour souligner la solidité du modèle économique qu'ils soutiennent et la condition exceptionnelle que connaît le pays, au milieu d'un continent dont les perspectives s'assombrissent de jour en jour. Cette année-là, la croissance est encore de 7,4 %, mais dès l'année suivante elle chute à 3,9% et devient même négative en 1999 (-1,1 %). Pendant cette période, le taux de chômage est passé de 6,15 % à 9,7 %. Les autorités économiques et les milieux d'affaires parlent alors de l'urgence à adopter quelques mesures "d'ajustement" du modèle, en invitant le gouvernement à aller plus loin dans la voie de la libéralisation de l'économie (à cette époque, une loi visant à lutter contre la spéculation financière est éliminée, afin de "faciliter" le flux d'investissements étrangers). En l'an 2000, bénéficiant notamment de la reprise de l'économie américaine, le taux de croissance s'éleva à 5,4 %. Néanmoins, pour cette même année, le taux de chômage fut de 9,2 %, contrecarrant ainsi les perspectives gouvernementales de normalisation et de retour à la stabilité d'antan, via la création de plus de 200.000 emplois.
Un modèle en question
Le Chili se trouve dans une situation où la croissance retrouvée n'est plus créatrice d'emplois, et ce alors que des voix de plus en plus nombreuses se font entendre, exigeant du gouvernement des mesures urgentes susceptibles de canaliser les problèmes sociaux créés. En effet, dans un pays où il n'y a pas de sécurité sociale, et où l'État s'est constamment retiré de son rôle historique de garant du droit à la santé, à l'éducation et à un revenu minimum digne, on peut aisément imaginer que la condition de chômeur n'est pas facile à vivre. Et alors que les entreprises privées se défendent, au nom d'une plus grande efficacité, d'être dans des processus de réorganisation interne de leurs appareils productifs, certains économistes, notamment dans les milieux académiques, n'hésitent plus à parler de "changements structurels". Selon Orlando Caputo, économiste chilien, l'économie du pays est entrée dans une phase où sa capacité à créer de nouveaux emplois a diminué, et ce malgré le retour de la croissance (1) ...
Du côté des autorités gouvernementales, pour qui la moindre déviation par rapport aux préceptes du libéralisme qu'ils pratiquent est une hérésie, on ne veut rien entendre. Miguel Insulza, ministre de l'Intérieur, mondialement connu pour avoir représenté le Chili lorsque celui-ci se fit le devoir d'obtenir la libération du général Pinochet détenu à Londres, n'y va pas de main morte. Insistant sur la combinaison "équilibre fiscal et ouverture des marchés", il n'hésite pas à traiter les critiques provenant de différentes organisations syndicales de pressions "populistes" (2). Il faut sans doute comprendre : "dont les conséquences ne seraient que de très court terme et ne viseraient que la satisfaction d'intérêts particuliers". Pourtant, Robert Solow, prix Nobel d'économie en 1987, qui ne peut raisonnablement pas être traité de populiste, avait prévenu que le modèle économique en vigueur "n'est pas susceptible de fournir un nombre suffisant de bons emplois pour tout le monde ...(3)"
Après onze ans de démocratie, quel bilan ?
Pour la Concertación, ces éléments risquent de provoquer une crise interne de grande envergure. Ayant bâti toute sa structure et sa cohérence sur l'adoption du modèle économique libéral qu'elle héritait de la dictature, elle risque même d'y laisser sa peau. En effet, en choisissant d'adopter le taux de croissance pour unique baromètre de réussite, elle négligea les aspects sociaux, culturels, politiques, et même les aspects d'ordre symbolique, qui faisaient pourtant terriblement défaut à une population qui avait près de deux décennies de dictature sur le dos.
Sur le plan économique, le modèle en vigueur n'a pas permis au pays de diversifier sa structure productive, surtout d'un point de vue qualitatif. En effet, le Chili continue de jouer un rôle de producteur primaire et repose essentiellement sur l'exportation de produits peu élaborés et à faible valeur ajoutée. Il s'agissait pourtant là d'une des grandes promesses du modèle : parvenir à installer le pays sur la voie vertueuse du développement économique basé sur une évolution technologique et sur la production de biens plus élaborés. Mais cela fait longtemps déjà que cette promesse n'est plus véhiculée par la presse ou par les autorités économiques, tant elle paraît peu convaincante aujourd'hui.
Le plus, sur le plan social, ces dix années démocratiques ne sont malheureusement pas parvenues à renverser significativement la situation. Alors que sur les neuf premières années le taux de pauvreté de la population est passé d'un tiers à un cinquième, la capacité de l'économie à réduire ce taux a sensiblement diminué. Maintenant, en période de crise, avec un taux de chômage reparti à la hausse, le niveau de pauvreté risque d'augmenter à nouveau. Sur le plan de la justice sociale, le pays se trouve en deuxième position, derrière le Brésil ; en ce qui concerne la mauvaise distribution de ses revenus, le cinquième le plus riche de sa population touche plus de 56 % du revenu national, alors que le cinquième le plus pauvre n'en perçoit que 4,1 %.
Enfin, le modèle économique actuel est également dénoncé pour son incapacité à respecter l'environnement et à s'inscrire de manière durable dans celui-ci. L'économie du pays repose essentiellement sur l'exportation de produits maritimes, forestiers et miniers, industries qui opèrent dans un cadre légal tourné vers le laisser-faire, et où les contraintes d'ordre environnemental sont minimes. Dès lors, beaucoup s'inquiètent de l'évolution de la biomasse dans les mers du pays et de l'évolution des surfaces boisées, composées d'arbres centenaires de grande valeur. De la même manière, les ressources minières ont été remises en concession à des multinationales étrangères, et ce sans générer de grandes réflexions quant à l'évolution de ces ressources et à la pertinence économique d'en augmenter constamment la production.
On le constate donc, le modèle économique actuellement en vigueur au Chili que l'on pourrait qualifier de néo-libéral tant les préceptes du néo-libéralisme y sont poussés à l'extrême, doit être repensé. C'est d'ailleurs l'avis d'un ancien ministre d'économie, Carlos Ominami, qui propose de relancer une discussion sur la stratégie de développement du pays en se basant sur de nouveaux secteurs productifs, susceptibles de garantir le retour aux taux de croissance et d'emploi d'antan. Son avis n'est évidemment pas partagé par tout le monde : Carlos Massad, président de la banque centrale, a fermement critiqué ceux qui parlent "d'épuisement" du modèle économique chilien, en soulignant notamment que "ouvrir le débat de cette manière est une énorme irresponsabilité" et qu'il valait mieux "ne pas ouvrir la boîte de Pandore" (4). Sous-entendu : les alternatives au modèle en vigueur ne peuvent être que farfelues et, pire, risquent de réveiller les vieux démons étatiques.
Un pays à inventer
C'est que, malgré les dix années de démocratie écoulées, les gouvernements de la Concertación ne sont pas parvenus à introduire des modifications susceptibles de permettre à l'économie d'intégrer de manière positive les facteurs sociaux et environnementaux. Dès les premiers jours, et en suivant la logique adoptée par les autorités économiques de la dictature, la Concertación s'est mise à exiger des syndicats et des organisations civiles qu'elles patientent, exploitant l'idée que le modèle finirait par satisfaire leurs pétitions. Aujourd'hui, plus personne n'est dupe, et s'il est vrai que la croissance est repartie, les débats quant aux perspectives du modèle vont bon train.
La Concertación n'a pas su concilier une économie de marché "raisonnablement" ouverte et réglementée que pour qu'elle puisse contribuer à la lutte contre la pauvreté, à l'intégration d'un grand nombre de personnes au tissu économique, et au respect de l'environnement. En adoptant la stratégie opposée, en invitant la population à se mouler aux exigences du marché, elle n'a fait qu'augmenter son ressentiment par rapport à celui-ci. De plus, la Concertación, pour appuyer sa démarche, a décidé de conserver les principaux us et coutumes de la période dictatoriale. Il règne alors au Chili un climat de censure qui empêche les journalistes d'exercer leur travail d'analyse critique des gestions politiques, économiques et sociales du pays. Ainsi, lorsque Eduardo Frei baptisa une place publique "place de la liberté de la presse", personne ne souligna l'incohérence de cet acte avec l'éviction du président de la chaîne nationale de télévision. Celui-ci avait autorisé la diffusion d'un documentaire qui accusait des autorités politiques communales d'actes de corruption.
Ainsi, la Concertación n'est pas parvenue à détourner le pays de cette dictature qui l'a rongé pendant près de deux décennies, comme elle n'est pas parvenue non plus à imposer un cadre légal respectueux de la diversité d'idées et d'opinions qui existe au sein d'une société. Elle a échoué aussi dans sa volonté d'introduire des réformes visant à éliminer certaines lois désuètes qui maintiennent le pays dans un état semi-démocratique (il existe par exemple des sénateurs "désignés", élus par une poignée de personnes et non par le suffrage universel). Enfin, et de manière plus générale, la Concertación n'a pas réussi à faire du Chili un pays pluriel, respectueux de ses cultures et de ses habitants, un pays ancré dans la tolérance et le respect de la liberté de chacun à construire son propre avenir.
Lors des prochaines élections générales, la Concertación risque de passer le pouvoir à Joaquín Lavín, obscur dauphin de Pinochet. Le problème est qu'ici, ce n'est pas d'une simple alternance gauche-droite dont il s'agit, mais bien de deux visions du monde qui trouvent leurs racines, l'une dans la liberté et la démocratie, l'autre dans l'ordre et l'intolérance. Malheureusement, il semble qu'au Chili ce soit le deuxième courant qui l'emporte sur le premier.
(1). El Mostrador, 11/03/01
(2). El Mostrador, 29/06/01
(3). El Mostrador,03/06/01
(4). El Mostrador, 22/05/01
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