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| Grands lacs: un fauteuil à Kinshasa par Monique Mas Journaliste à RFI (Radio France International) Dans la région des Grands Lacs, des marchandises circulent et des parentèles se croisent. Quand les eaux se troublent, affluent aussi des réfugiés, des idéologies et des trafiquants. Depuis des lustres, des sautent-frontières contagieux ont émigré du Rwanda ou du Burundi vers l'Est du Congo-Kinshasa. La partie orientale de la "République démocratique du Congo " s'appuie sur le chapelet des lacs Albert, Edward, Kivu et Tanganyika. Une frontière poreuse pour un géant richement doté par la nature, mais un géant impotent. Aujourd'hui, le Congo existe surtout dans des cartes d'États-majors balafrées de multiples lignes de front balisant des appétits nationaux et des enjeux étrangers. Hors les cartes, nulle trace d'État ou d'administration dans les lambeaux de routes, dans les ruines d'hôpitaux ou dans les semblants d'écoles. En mai 97, Mobutu a fui à la sauvette devant les troupes rwandaises. Les portes de l'Est, celles du Kivu, étaient ouvertes sur le vide, jusqu'à Kinshasa. D'autres bottes étrangères se sont engouffrées à l'Ouest. Sous leur couvert, des Congolais se sont écartelés en camps adverses. La béance demeure. Pourtant, les habitants du Congo se déclarent jalousement Congolais. Une identité nationale introuvable au moment où eux-mêmes se disputent le pouvoir, c'est-à-dire à leur sens, un fauteuil à Kinshasa. Au nord du lac Kivu, Goma la Congolaise brasse le dollar. Ceux qui n'en ont point marchandent en francs congolais. Il en faut des liasses pour un régime de bananes. Dans ces terres kivutiennes de haute insécurité, comme aux quatre coins du pays, ils sont légions, les villageois réfugiés dans quelque métropole provinciale. Les alentours de Goma, mais plus globalement les deux provinces du Kivu sont les principaux terrains de chasse de l'Armée patriotique rwandaise, l'APR. Ce "nettoyage " vise les soldats et les miliciens de l'ancien régime : les ex-forces armées rwandaises (Far) et les interahamwe impliqués dans le génocide de 94. Cette année-là, c'est aussi par le Kivu que ces derniers sont entrés au Congo, avec armes, familles et produits du pillage au Rwanda. Cet exode massif de plusieurs millions de personnes a ravagé l'économie et l'écologie des deux Kivu. Il a aussi transporté les germes de la haine ethnique dans ces provinces habitées par des rwandophones, des Hutu et des Tutsi congolais. Les uns ont payé le prix de la déchirure rwandaise en rancoeurs locales. Les autres ont cru devoir choisir entre frères ennemis rwandais. Pour tous ces rwandophones, la facture sera lourde. Aux Tutsi, les Congolais hostiles à l'occupation rwandaise dénient la qualité de compatriotes. Ils les accusent d'être des "collabo " du Rwanda, des fauteurs de guerre, des étrangers. Quant aux Hutu, ils sont souvent assimilés à la catégorie "interahamwe ". Mésalliances régionales Kigali avance le chiffre de quinze mille ex-far et interahamwe toujours actifs au Congo. Certains disposent d'armes lourdes et de munitions régulièrement renouvelées. Leurs États-majors sont à Lubumbashi ou à Kinshasa. Ces troupes se partagent le terrain avec des rebelles burundais, surtout ceux des Forces pour la défense de la démocratie, les FDD, en lutte armée contre Bujumbura depuis l'assassinat du premier président hutu démocratiquement élu en 93. Les rebelles rwandais font aussi parfois coup de feu commun avec certains combattants congolais issus des divers terroirs, les Mayi Mayi qui veulent bouter hors du Congo les troupes étrangères "non invitées ", c'est-à-dire les Rwandais et les Ougandais. S'ajoutent à cette mêlée guerrière du Kivu les troupes composites du Rassemblement pour le Congo démocratique, le RCD rebelle à Kinshasa et installé à Goma avec l'appui de Kigali. Le RCD revendique le contrôle de huit provinces sur onze et de vingt millions d'habitants. Son objectif est Kinshasa mais dans la perspective d'une nouvelle donne militaire, il table sur l'arrangement conclu à Lusaka en août 99. Il s'agit d'un accord de cessez-le-feu qui vient de connaître un début d'application sous l'égide des Nations unies, le 15 mars dernier. L'accord de Lusaka implique Kinshasa, ses rebelles et leurs alliés respectifs, à savoir l'Angola, le Zimbabwe ou la Namibie pour le régime Kabila et en face le Rwanda côté RCD et l'Ouganda auprès de sa concurrence basée à Beni ou Gbadolite, le Front de libération du Congo, le FLC. Pour sa part, le Burundi du major Buyoya a refusé d'apparaître dans l'accord de Lusaka pour ne pas afficher le " droit de suite ", qu'il exerce de fait au Congo - au Kivu toujours -- contre ses rebelles FDD et FNL-Palipehutu (Forces nationales de libération du Parti pour la libération du peuple hutu). Ces derniers n'avaient pas été invités à Lusaka. Les rebelles angolais, rwandais et ougandais non plus. Les partenaires de Lusaka ont intentionnellement écarté du tapis vert les groupes armés invoqués pour justifier leur propre implication au Congo. Ils les ont remisés sous la rubrique "forces négatives ". Les Mayi Mayi congolais ont été placés eux dans le tiroir des "inciviques ". Cela permet, entre autre, à Kigali d'imputer au régime de Kabila la responsabilité non seulement des Mayi Mayi mais aussi de leurs supposés complices burundais et rwandais, les ex-fars et interahamwe. Au plan diplomatique, Kigali accuse Kinshasa d'en faire ses chevaux de Troie et donc de violer le cessez-le-feu qui vient de geler les lignes officielles entre belligérants principaux. Au plan militaire, le Rwanda a redéployé ses troupes en deçà de ces lignes. Là, le nettoyage des poches ennemies bat son plein. Cela fait des morts bien sûr, principalement du côté des interahamwe, souvent de très jeunes gens incapables de battre retraite à temps. Ces opérations de " pacification " font aussi de plus en plus de prisonniers, civils ou combattants, des Rwandais, mais aussi des Congolais, les fameux Mayi Mayi. Le RCD s'emploie à rééduquer ses "inciviques ". Le Rwanda s'occupe de ses propres brebis égarées. "Pacification" à la Rwandaise L'armée rwandaise se charge à sa manière des captifs qui disposent d'informations utiles. Les autres, ceux qui n'intéressent le pouvoir d'aucune manière sont assez vite relâchés. Ensuite, pour ce menu fretin hutu sans pedigree particulier, Kigali organise des "camps de solidarité ", des sortes de "séminaires " d'un mois où des animateurs, galonnés ou non, expliquent que tout ce qui est arrivé au Rwanda est de la faute des "blancs ". Bref qu'il est temps de se remettre au labeur sur les collines où sont déjà revenus des Tutsi aussi pauvres. Même discours du côté du commun des Tutsi dans le cadre d'un " Comité paix et réconciliation ". L'objectif visible est de ramener tout le monde dans son enclos comme en témoignent déjà les pentes montagneuses travaillées à la houe par un peuple de jardiniers méticuleux. A charge pour les tribunaux traditionnels, les Gacaca, de trancher entre bourreaux, victimes et innocents. Mais depuis quelques mois, des aveux spontanés se multiplient devant ces juridictions populaires. Des crimes, jusque-là sans accusation, sont confessés, par dizaines en une seule audience parfois. Et cela au moment où le pouvoir comptait désencombrer ses prisons engorgées par 120 000 accusés du génocide. Pas vraiment une bonne nouvelle à Kigali où des constructions grandioses prouvent, s'il en était besoin, combien l'économie de guerre profite à une poignée de citadins. Au petit peuple, le pouvoir rwandais demande "la paix et la réconciliation ". Il estime avoir démontré qu'agir au Congo, était la seule manière de ramener la sécurité au Rwanda. C'est le cas en effet depuis fin 98. Les Far et interahamwe qui sévissaient encore à l'intérieur ont été chassés de l'autre côté de la frontière. Aujourd'hui, les ratissages au Congo les bousculent en direction de la chaîne volcanique du Nord rwandais. L'APR les attend là aussi. Pas vraiment de quoi menacer encore la sécurité du Rwanda où fret et passagers circulent sans danger ce qui n'est pas vrai au Congo ou au Burundi voisins. Reste le noyau dur des rebelles rwandais, celui des commanditaires, des initiateurs ou des désespérés. Certains ont toutes les raisons de craindre un retour en vaincus, le tribunal pénal international d'Arusha ou même la peine de mort en vigueur au Rwanda. D'autres ont trempé dans le meurtre des dix casques bleus belges en 94, à Kigali. Le secrétaire général de l'Onu, Koffi Annan le rappelle d'ailleurs et s'interroge sur les capacités de l'action internationale envisagée à Lusaka. Ne serait-ce que la première étape : celle du désarmement. L'action militaire du Rwanda au Congo paraît surtout déranger les Congolais. La majorité d'entre eux demandent le départ des troupes de Kigali. Mais ils n'ont pas oublié qu'en 94, l'ancienne armée rwandaise et ses supplétifs ont été entretenus au Kivu congolais par le Haut commissariat aux réfugiés de l'Onu. A portée de canon du Rwanda, Far et interahamwe ont juré de prendre leur revanche. En 96, l'APR a frappé la première, au grand émoi international et à grand prix régional. Mais, depuis, Lusaka a reconnu au pouvoir rwandais une manière de droit à la "légitime défense ". Pour la suite, Kigali affiche crûment sa détermination : nul ne s'assiéra sans risque dans le fauteuil présidentiel de Kinshasa s'il néglige ou menace la sécurité du Rwanda. Il est vrai que le Congo pourrait être une souricière pour les rebelles rwandais dont l'espoir de victoire militaire mollit sans doute après sept ans de forêts. La situation est complètement différente en revanche du côté des rebelles burundais investis dans une lutte armée contre le système Buyoya. Militarisation à la Burundaise La Tanzanie et le Congo servent de bases arrière aux rebelles burundais, FDD et FNL. Au Congo, leurs troupes sillonnent le Sud Kivu. Le lac Tanganyika fait carrefour, pour les rebelles mais aussi pour l'armée gouvernementale qui s'éparpille à risques de plus en plus grands entre Congo et sol national. Le major Buyoya cache sa présence au Congo. Chef de guerre, mais aussi chef d'orchestre politique, il louvoie tant bien que mal entre les écueils diplomatiques régionaux et internationaux. Au Burundi en effet, la classe politique continue de se disputer les sièges d'une transition chargée de ramener la paix selon une formule ethnico-militaire décidée à Arusha en août dernier, sous l'égide de Nelson Mandela. Comme bien souvent, il s'agit en fait d'un partage du pouvoir entre politiciens. Les uns se sont affichés comme tutsi à Arusha et par soustraction, les autres sont donc censés représenter la communauté hutu. Tels sont les fruits empoisonnés de quatre années de négociations inter burundaises. Mais l'essentiel est ailleurs : dans le boycott d'Arusha par les rebelles FDD et FNL. Ce qu'ils veulent, eux, c'est renverser le système installé au Burundi depuis quarante ans. Un système dont l'armée est le principal pilier. Aussi, c'est avec les représentants de l'armée et seulement avec eux que les FDD entendent discuter un éventuel cessez-le-feu. Les FNL de leur côté se sont fixé pour objectif le démantèlement pur et simple de l'armée. Au final, Arusha se réduit donc à un accord de paix sans cessez-le-feu, ce qui met quelque peu les politiciens hors-jeu. D'autant plus que, le temps passant, les rebelles se sont militarisés et politiquement structurés. Ils évoluent comme des poissons dans l'eau, jusqu'à Bujumbura où leurs attaques donnent des sueurs froides au pouvoir. Face à cette guérilla, l'armée gouvernementale fatigue. Elle a surtout été formée à la répression. En reprenant le pouvoir en juillet 97, le major Buyoya avait promis de ramener la sécurité et la prospérité. Or le Burundi est aujourd'hui gangrené par l'insécurité. Son économie est exsangue et les taxes imposées pour l'effort de guerre ont retourné les "privilégiés " d'hier contre le major Buyoya. Arusha avait alloué la présidence de la transition au camp tutsi. Buyoya est candidat. Mais la majorité des partis tutsi poussent désormais, face au major, un colonel qui le servit jadis comme ministre de l'Intérieur. Ce challenger propose, lui, d'intégrer l'accord de Lusaka en reconnaissant l'implication de Bujumbura au Congo. Cela permettrait au Burundi de bénéficier d'éventuelles solutions régionales ou internationales. Reste que pour les adversaires tutsi du major Buyoya, il s'agit surtout de changer de pilote dans l'armée pour sauver le système. Un projet menacé de tourner court car c'est le système qui paraît moribond. Encore capable de gagner du temps, certes. Mais en face, la détermination des mouvements armés grandit. Au mieux, il faudra reprendre les négociations à zéro avec eux. Au pire, la guérilla risque, bon gré mal gré, de monter en force au Burundi même. Les ratissages rwandais au Kivu ne sont pas sans effets. Le parapluie congolais pourrait aussi se refermer si les intérêts du régime Kabila l'exigeaient. En cas de retour offensif de ses rebelles, l'armée gouvernementale burundaise devrait alors à la fois faire barrage aux frontières et resserrer les mailles de son filet à l'intérieur du Burundi. La quadrature d'un cercle qui souligne une évidence régionale : la stabilité de tous passe par celle du Congo. Dialogue à la Congolaise En 96, l'armée rwandaise est entrée au Congo comme dans du beurre, conduisant Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa avec l'actif soutien de l'Angola et de l'Ouganda. Les alliances tactiques étant volatiles, d'autres se sont nouées en 98, encore plus largement régionales. De leur côté, la diplomatie internationale et les capitaines d'industries minières font mine de compter les points. Les Congolais, eux, multiplient les factions. La majorité subit le harcèlement constant de soudards qui se battent rarement en soldats sauf lorsqu'ils sont encerclés. Rançonnements, pillages, viols, meurtres : malheur à qui n'est pas du clan ou de la cause, mort au civil poussé vers l'un par peur de l'autre. A tel point qu'au Kivu, par exemple, l'APR étant ce qui ressemble le plus à une armée, certains Congolais en arrivent à redouter son départ en même temps qu'ils le demandent. Alors, ils rêvent de casques bleus, mais très rarement d'une protection rebelle. De leur côté, les "chefs de guerre " congolais risquent de sortir tous nus des girons étrangers, d'où leur empressement à se réclamer des foules "libérées ". Sur ce terrain-là, après son père, Kabila junior n'est pas le moins bien placé parce qu'il siège à Kinshasa, la capitale, où son avènement a été salué par un curieux concert de salutations internationales. Les diatribes xénophobes de son père avaient également bien fonctionné dans ce Congo en quête de lui-même. Par ailleurs, peu de Congolais s'inquiètent de la force de frappe diplomatique et militaire de l'allié angolais, seule véritable puissance régionale dans ce jeu trouble au Congo. Pour autant, les Congolais n'ont pas davantage choisi Joseph Kabila que ses concurrents du RCD-Goma ou du FLC-Beni. Qui a choisi quoi d'ailleurs dans ce maelström où les ennemis de mes ennemis sont mes amis jusqu'à la première dispute ? Côté rebelles RCD et FLC, les alliances avec le Rwanda et l'Ouganda sont une hypothèque, à l'Est en tout cas car le passif historique des Grands Lacs n'a jamais intéressé à Kinshasa qu'une poignée de connaisseurs, à toutes fins démagogiques utiles. Les civilisations orales ont la mémoire longue. Mais dans l'immédiat, ce qu'elles vivent, c'est l'insécurité et la faim. Là non plus, les candidats au pouvoir n'ont pas fait leurs preuves auprès des populations qu'ils prétendent administrer. Mais l'illusion du pouvoir n'a pas fini de faire courir les Congolais. À Lusaka, les belligérants ont inscrit un codicille à l'accord de cessez-le-feu : la promesse d'un "dialogue intercongolais" ouvert aux "forces vives de la Nation ". Le plat de résistance sera le "partage du pouvoir ". D'ores et déjà, le régime Kabila et ses rebelles RCD et FLC sont en ordre de bataille. Aucun d'entre eux ne laisse espérer qu'il saurait renoncer à ses ambitions au nom d'un intérêt collectif. Rien non plus ne donne à penser qu'ils peuvent s'entendre. En arrière plan, une myriade d'associations se dispute le titre de "forces vives ", en toute bonne foi ou avec un arrière pensé. La loi du plus fort ou du mieux introduit risque de neutraliser longtemps encore le géant congolais. Avec ou sans pouvoir, le fauteuil de Kinshasa suscite déjà une haute lutte.
Monique Mas |
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