Identités

Les mouvements indigènes
en Colombie
*

par
Hernán Ibarra Crespo
Sociologue, chercheur au Centre andin d'action populaire (CAAP)
à Quito, Equateur.


Les événements des dernières décennies dans les pays andins témoignent de l’existence d’un conflit ethnique entre divers segments de la population indigène, la société non indigène et l’Etat national. Ce conflit met en évidence l’affirmation et la visibilité de populations jadis exclues qui font désormais entendre leurs voix (par le biais d’intermédiaires ou non), participent à des mobilisations, créent des organisations et des instances de représentation. Il faut souligner dans cette évolution l’importance de la présence de dirigeants et d’intellectuels qui ont créé et répandu un discours qui recrée l’histoire et l’affirmation des valeurs ethniques. Les réformes constitutionnelles et la participation au système politique montrent la mise en marche de l’installation du pluralisme ethnique en politique. Dans toute l’Amérique latine, les changements constitutionnels prennent en compte d’une certaine manière les droits des populations indigènes. On pourrait parler de l’arrivée d’un multiculturalisme constitutionnel.

Au début, les demandes ethniques correspondent à des besoins et à des aspirations qui se font sentir progressivement, qui guident les demandes locales et régionales en tant qu’orientations générales. Elles comprennent des aspects très concrets et tangibles, qui peuvent être incorporés à l’action de l’Etat, et d’autres aspects intangibles tels les valeurs communautaires et le savoir ancestral, en proposant des réformes légales qui tendent à modifier le rôle des groupes ethniques. La source de ces demandes est l’action de base, où sont particulièrement manifestes les revendications matérielles, souvent évoquées par opposition aux bénéfices et aux avantages dont profitent les non indigènes.

Nous nous trouvons face à l’émergence d’une nouvelle forme de politisation des espaces ruraux, ce qui suppose l’intégration de secteurs autrefois exclus de la politique ; une politisation qui est liée à la réception des discours politiques, à l’apprentissage de la politique par les processus de socialisation politique qui comprend d’une certaine manière autant la relation avec l’Etat que la relation avec la société plus large. Il se produit une « descente de la politique vers les masses ». Cette action reçoit l’impact de forces externes : du national au local, de l’urbain au rural ; cela a été dénommé la « nationalisation politique ». Par conséquent, il faut faire attention au lien entre la politique locale et nationale dans un contexte de crise de la politique nationale et d’un nouveau protagonisme des situations locales, surtout dans le contexte de décentralisation de l’Etat.


Violences chronique et affirmation des droits ethniques

La trajectoire des mouvements ethniques en Colombie a pour origine l’expérience de mobilisation du CRIC (Conseil régional des indigènes du Cauca), fondé en 1971. Le CRIC est une organisation pionnière à une époque où prédominent les mobilisations agraires et paysannes. L’originalité du CRIC réside dans la fusion du thème agraire avec des demandes de type ethnique. En 1982 apparaît l’ONIC (Organisation nationale des indigènes de la Colombie). Elle a une portée et une couverture sur tout le territoire national et est reconnue comme l’organisation la plus représentative de la population indigène colombienne.

A l’Assemblée constituante de 1991, trois sénateurs indigènes participent aux débats, et l’élaboration de la Constitution inclut pour la première fois un large ensemble de droits pour la population indigène. Il faut souligner que, bien que la population indigène soit minoritaire, elle est parvenue à obtenir un ensemble de droits. Cela s’explique par la perméabilité de l’Etat aux demandes ethniques, ce qui a favorisé les processus d’organisation indigène et un important soutien urbain, évident dans les votes reçus par les candidats indigènes à l’Assemblée constituante. Cette réception et ce traitement des demandes indigènes influence fortement le type de relation avec la société indigène. Il y a de toutes façons un espace plus important au sein de l’Etat pour les demandes ethniques.

La prédominance de l’ONIC s’érode lors des élections du sénat en 1992. Trois sénateurs indigènes, représentant les trois tendances politiques différentes entre lesquelles s’était divisé le mouvement indigène, sont élus. De la présence hégémonique de l’ONIC, on passe à la présence d’autres mouvements politiques indigènes : l’AICO (Association indigène de Colombie), l’ASI (Alliance sociale indigène). Après 1991, face à la présence de formations politiques dans le mouvement indigène colombien, l’ONIC se retire de la participation politique directe. Le renforcement des organisations indigènes a lieu à un moment où s’achèvent les processus de réforme agraire et l’effondrement des mouvements paysans, qui avaient une présence très active dans les années septante. Dans les années quatre-vingt, la voie paysanne de développement s’effondre dans un scénario marqué par la croissance de la violence armée. Dans le cas de la Colombie, il faut souligner la faiblesse chronique de l’Etat à contrôler le territoire. A plus forte raison dans les années quatre-vingt où la croissance des forces insurrectionnelles, le narcotrafic et les paramilitaires ont laissé de vastes zones territoriales hors du contrôle de l’Etat. C’est dans ce contexte qu’a lieu la rencontre entre l’Etat et les organisations indigènes, dans une intention mutuelle de reconnaissance et de légitimation.

La Constitution de 1991, non seulement affirme que la Colombie est pluriethnique et multiculturelle, mais reconnaît les localités indigènes et leurs autorités traditionnelles comme des entités territoriales et crée une circonscription spéciale pour l’élection de représentants indigènes au sénat et à la chambre des représentants. Avec l’éducation bilingue, elle ne fait que confirmer ce qui était déjà une politique de l’Etat. L’incorporation de droits dans la Constitution de 1991 a pour effet la reconnaissance des droits particuliers des indigènes dans le cadre général des droits citoyens. Il faut distinguer plusieurs processus qui, en Colombie, ont modifié les scénarios locaux et régionaux : d’une part, la décentralisation de l’Etat initiée en 1986, d’autre part, la réforme constitutionnelle de 1991, qui redéfinit la situation des indigènes et d’autres groupes ethniques dans la société nationale en leur accordant des droits territoriaux, culturels et politiques.

La décentralisation de l’Etat a une composante administrative par l’octroi de compétences et de ressources aux niveaux locaux de l’Etat, et une composante politique effective à partir de 1988 avec l’élection de maires, puisque, auparavant, ceux-ci étaient désignés par les gouverneurs départementaux. En 1988, il y a déjà une participation sporadique de candidats indigènes aux élections municipales.

En général, la présence d’indigènes dans les mairies de Colombie est très marginale dans un contexte plus large où sont présentes des forces tierces dans la politique colombienne. La transformation politique résultant de la Constitution de 1991 provient essentiellement du besoin d’aller au-delà du système traditionnel de bipartisme monopolisé par les partis libéral et conservateur, ainsi que du besoin de faire face à l’insurrection armée qui occupait l’espace d’opposition de la gauche. Effectivement, la nouvelle Constitution a voulu élargir le système de partis en intégrant de nouveaux acteurs politiques : ceux provenant de l’insurrection armée qui ont rendu les armes pour faire leur entrée sur l’arène politique – comme pour les cas du M-19 et du Quintin Lame – et les mouvements ethniques et religieux qui structurent les organisations pour la participation électorale.

Les indigènes colombiens se trouvent coincés dans une grave situation de violence qui implique la présence de l’armée, des guérillas et des paramilitaires. En 1997, soixante-trois dirigeants indigènes sont assassinés ; de 1971 à la fin des années nonante, cela fait un total d’environ cinq cents dirigeants. Dans cet environnement de violence, les organisations indigènes ont opté pour une neutralité active qui consiste à se gouverner elles-mêmes, en marge des forces externes qui activent la violence. En 2000, un événement significatif est l’élection de Floró Tunubalá. Ce dirigeant de la communauté indigène guambienne est élu comme gouverneur du Cauca, une région où vivent vingt-cinq pour cent de la population indigène de la Colombie. Le soutien de la population urbaine de Popayán a été décisif. En Colombie, la participation électorale a donné lieu à des organisations politiques à la base sociale indigène, avec des différenciations de par les alliances avec des secteurs non indigènes.

Sans aucun doute (comme l'illustre notamment le cas colombien), les demandes ethniques ont lourdement pesé dans la redéfinition culturelle et symbolique des pays andins. La déclinaison des idéologies du métissage qui caractérisent les Etats nationaux, maintenant remplacée par des formulations multiculturelles, annonce une nouvelle étape dans l’histoire de ces pays, bien que de nombreux processus et des réalités d’exclusion sociale et de racisme persistent.

Hernán Ibarra Crespo

Texte traduit de l’espagnol (Equateur) par Julien Hayoix


*La version intégrale de cet article est parue dans

Dépendances et démocratie
en Amérique andine


Colophon Editions - 2005


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