Europe

L'Union européenne
et l'Amérique latine

par
Christiane Daem
Secrétaire générale du Centre d'étude des relations
entre l'Union européenne et l'Amérique latine (CERCAL), Bruxelles.



Dans la région du monde où, à Porto Alegre au Brésil, est né le concept altermondialiste, la dynamique du changement est enclenchée et il semble qu’elle ne soit pas près de s’arrêter. Dans plusieurs pays d’Amérique latine, des gouvernements de gauche ou de centre gauche sont sortis des urnes, et les effets de cette évolution politique n’ont pas tardé à se faire sentir tant sur le plan des processus d’intégration que sur celui des relations internationales. « Nous sommes en train de transformer la géographie commerciale », affirmait il y a peu la figure la plus marquante de cette partie du monde, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva.  Il aurait pu ajouter « et aussi la géographie politique ». En effet, les pays de la région, surtout ceux du Cône Sud, le Brésil en tête, diversifient de plus en plus leurs alliances stratégiques, se tournant de préférence vers de grands partenaires du Sud en pleine effervescence économique et sociale, comme en témoigne l’association douanière d’Afrique australe, l’Inde, ou plus récemment la Chine. Le carnet de rendez-vous du président Lula et de ses collègues latino-américains ne désemplit pas. Cette démarche marque la volonté de chercher  des alternatives au poids historique des Etats-Unis.

Mais les raisons de cette ouverture sont plus complexes, et l’Union européenne n’en est pas absente. Elle reste le partenaire privilégié et le modèle sociétal primordial dans cette partie du monde. Cependant, malgré les grandes déclarations d’intention  notamment au dernier sommet de Guadalajara, les institutions et les secteurs  économiques de l’Union ne répondent pas aux attentes du sous-continent, notamment en matière d’investissements. Bien que les échanges commerciaux entre l’Europe et l’Amérique latine aient doublé en quinze ans et que l’Union européenne soit le premier investisseur direct et le second partenaire commercial de l’Amérique latine, les investissements européens ont subi un net recul, surtout depuis le début du processus d’élargissement de l’Union. Il existe bien sûr des exceptions d’envergure comme l’opération « INTERBREW » au Brésil. Cependant, l’élargissement n’est pas seul en cause. Alors que leur volume d’échanges commerciaux avec la région est en constante augmentation, de grands partenaires comme les Etats-Unis ou le Japon ont eux aussi tendance à investir sur d’autres marchés, notamment asiatiques. 

Tandis que sont en panne les récentes négociations entre l’Union européenne et le MERCOSUR en vue d’un accord, le  Mexique et le Chili mettent beaucoup d’espoirs dans les traités très achevés qu’ils ont respectivement conclus avec l’UE au début du millénaire. Mais il est encore trop tôt pour évaluer sérieusement  les effets de ces accords qui comportent, outre des clauses commerciales, un important volet de dialogue politique. Les raisons de la non-conclusion du traité avec le MERCOSUR, qui était prévu pour octobre 2004, ne sont pas très claires, les partenaires se rejetant mutuellement la responsabilité, l’Union reprochant aux pays composant le MERCOSUR leur manque de cohésion et d’achèvement de l’union douanière et ces derniers imputant à l’Europe un trop grand protectionnisme, surtout en matière agricole.

Dix ans après sa fondation comme union douanière, le MERCOSUR semble entrer dans un processus d'intégration accéléré. Il y a peu, il a décidé de la création de fonds structurels et de l'élection d'un Parlement régional au suffrage universel, tous les deux à l'horizon 2006. Le Fonds pour la convergence structurelle du MERCOSUR a été créé pour réduire les asymétries entre les différents partenaires qui le composent, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, de manière à parachever l’union douanière et à créer un embryon d’union politique, tout en permettant la mise sur pied de programmes sociaux.  L’union politique n’est quant à elle encore qu’un projet à l’horizon lointain, dans une région où toute la culture politique est imprégnée de nationalisme populiste.  Des institutions communes voient cependant le jour avec l'installation, en 2004 à Asunción (Paraguay), du tribunal chargé de la solution des contentieux. Les échanges à l'intérieur du MERCOSUR restent très inégaux, surtout entre le Brésil et ses voisins dont les industries ne sont pas suffisamment compétitives. A titre d’exemple, en 2004, les exportations brésiliennes vers l'Argentine progressaient de 75 %, tandis que les importations en sens inverse ne progressaient que de 7%, et la presse locale est encore pleine de la « guerre des frigos » et autres appareils ménagers brésiliens envahissant l’Argentine, à l’instar de la production automobile. Les réflexes protectionnistes sont donc loin d’être supprimés. Pour arrondir les angles, les partenaires du MERCOSUR envisagent la création d’un  forum des collectivités territoriales et d’un fonds pour l'éducation. Le MERCOSUR a aussi accordé récemment le statut de pays associé au Venezuela, à la Colombie et à l’Equateur, comme il l’avait déjà fait pour le Chili, la Bolivie et le Pérou. Cet élargissement a abouti à la création, le 9 décembre 2004 à Cusco, de la Communauté sud-américaine des Nations. Au-delà de la symbolique, l’on peut y voir les prémices d’une construction régionale sur le modèle européen qui permettrait de réactiver les négociations avec l’Union et de réaliser un projet alternatif à celui des Etats-Unis dont la proposition de ZLEA (Zone de libre échange des Amériques) constitue un objet de méfiance grandissant. Le contexte économique favorise ce type de projet. Tous les indicateurs sont, en effet, à la hausse, et l’on prévoit une croissance de 6% en 2005. Des progrès sont aussi réalisés dans les autres constructions régionales comme le Marché commun d’Amérique centrale et le CARICOM avec lesquels l’Union européenne a récemment renouvelé ses accords. 

Les perspectives d’un rapprochement consolidé entre l’Union européenne et l’Amérique latine sont cependant loin d’être négatives. Depuis mai 2004, l’Europe compte 25 membres et 450 millions d’habitants, ce qui en fait la première puissance commerciale mondiale et la première pour l’aide publique au développement. Avec l’Amérique latine, elle représente presque un habitant de la planète sur six. L’Union reste, malgré le recul cité plus haut, le premier bailleur de la région. Les sommets euro-latino-américains de Rio (2000), de Madrid (2002) et de Guadalajara (2004) ont eu pour objectif de consolider cette alliance et ont élaboré les grandes lignes d’un partenariat stratégique à long terme. Le dernier en date a mis l’accent sur la consolidation des instruments économiques, et surtout sur la création de nouveaux moyens pour atteindre un certain degré de cohésion sociale. L’Amérique latine est en effet la championne mondiale de la fracture dans ce domaine. Le décile le plus riche de la population détient 48% du revenu total, tandis que le décile le plus pauvre n’en reçoit que 1,6%. A cela, il faut ajouter la délinquance et la criminalité, notamment le narcotrafic et la corruption. Mais le sous-continent souffre de bien d’autres maux qui font l’objet de la vision critique des Européens et auxquels ils pourraient néanmoins aider à apporter remède. A côté de la démographie trop élevée, des inégalités  et du chômage endémique, l’on pointe du doigt la faiblesse des institutions, du tissu social et l’instabilité des économies encore orientées vers la production et l’exportation de matières premières.

Les Européens sont bien conscients des immenses attentes exprimées par tous les secteurs économiques, politiques et sociaux de l’Amérique latine où, malgré les faiblesses, de grands progrès ont été accomplis dans les domaines du retour à la démocratie et au respect des droits de l’homme. Sur le plan économique, le processus de modernisation industrielle est encore lent, et les investisseurs étrangers, à la traîne, mais les constructions régionales pourraient le favoriser. Reste à savoir si l’Amérique latine relèvera le défi de la redistribution des richesses et de la cohésion sociale indispensables à l’équilibre politique et social, et par conséquent économique.

Christiane Daem

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