Europe
...dans le sillage de Washington


par Paul-Emile Dupret
Militant des droits de l'homme,
conseiller auprès de la Gauche unitaire au Parlement européen


Le Parlement européen vient d'être saisi d'une proposition de la Commission de révision du règlement ALA, le principal instrument financier de la coopération au développement avec l'Amérique latine et l'Asie. La proposition n'a pas de quoi susciter l'enthousiasme. On est loin de l'établissement d'une politique des Quinze, -qui seront bientôt vingt-cinq-, permettant, par exemple, de donner un contenu réel aux quelques engagements pourtant très limités pris par l'UE lors des Conférences des Nations unies sur l'aide au développement et sur le développement durable, respectivement à Monterrey et à Johannesburg. Par ailleurs, en incluant une disposition permettant l'utilisation "flexible" des fonds pour rencontrer les objectifs de défense et de sécurité, la Commission entend soumettre davantage sa politique de développement aux intérêts immédiats de sa politique extérieure.

L'Amérique latine n'a de cesse pourtant de proposer à l'Union européenne de jouer un vrai rôle autonome à son égard. Ainsi Enrique Cardoso, alors président du Brésil, avait demandé à ses homologues européens lors du dernier sommet UE-AL à Madrid, de cesser de se braquer sur les questions de "sécurité", si chères à Washington, et de se concentrer sur la construction d' une système d'échange plus juste et d'une véritable coopération. Force est de constater qu'il n'a pas été écouté, tout comme ne l'a pas été le président Chavez qui a exprimé sa frustration à l'issue de ce nouveau sommet échoué en déclarant à la presse :« Nous allons de sommet en sommet, tandis que nos peuples vont d'abîme en abîme ». La réalité du terrain et les chiffres de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) confirment le drame : sur le continent sud-américain, il y avait 40% de pauvres en 1980 ; il y a en a près de 50% aujourd'hui. Quelque 220 millions de personnes n'ont pas de quoi satisfaire leurs besoins essentiels. L'Amérique du Sud est aussi le sous-continent dont les richesses sont réparties le plus inégalement.

Les pays européens portent une lourde responsabilité dans cette situation. Bien que très représentés au sein des instances financières internationales, ils n'ont pris aucune initiative pour enrayer la crise de la dette qui a frappé l'Amérique latine. Ils ont au contraire engrangé en silence les énormes flux financiers nord-sud qui en ont résulté. La dette a soumis les pays latino-américains aux impositions du consensus de Washington (privatisations, ouverture, réductions des dépenses publiques), les obligeant à vendre leurs entreprises publiques, ce que l'Espagne a mis à profit pour lancer une véritable politique de recolonisation du sous-continent. Au cours des années nonante, les gouvernements espagnols successifs ont usé de leur influence, et notamment de leur position de « porte d'entrée de l'Amérique latine auprès de l'UE », pour permettre à leur entreprises, et surtout à leurs entreprises publiques, Iberia, Telefonica, Repsol, Endesa et les grandes banques, de réaliser des opérations qui sont présentées comme des investissements, mais qui, en réalité, furent de véritables conquêtes des secteurs de la téléphonie, de l'énergie (pétrole et électricité) et de la finance et autres. Au lieu de créer des emplois ou de nouvelles activités de production, ces prises de contrôle ont été suivies de licenciements massifs, de hausses spectaculaires des tarifs, et du rapatriement immédiat des bénéfices (1) ainsi générés, permettant aux investisseurs de récupérer leur mise en un temps record. Le Mercosur s'est ainsi retrouvé fragilisé, alors que l'Union européenne est de loin son premier partenaire commercial et que cette tendance n'a cessé de croître. Cette fragilité économique du Mercosur rend très aléatoire la conclusion d'un accord d'association avec l'UE avant la fin des négociations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Les accords d'association « OMC+ » que l'Union européenne a signés sélectivement avec les pays les plus « libéralisés » du continent, à savoir le Mexique et le Chili ne sert pas l'intégration du continent latinoaméricain, mais contribue au contraire à son fractionnement. Les objectifs de la Commission auprès de ces pays, comme à l'OMC, se résument avant tout à la libéralisation des services, de l'énergie, des investissements, ce qui correspond plus à l'agenda de l'association européenne des patrons d'entreprises, plutôt qu'à une vraie politique de coopération entre deux régions. Comme pour les pays ACP (Afrique - Caraïbes - Pacifique), la politique de coopération au développement est du reste utilisée de façon de plus en plus ouverte par les services commerciaux de la Commission européenne pour tenter de rallier les voix des trente-trois pays d'Amérique latine et des Caraïbes dans l'enceinte de l'OMC, à Genève et Cancun.

L'affaiblissement de l'économie du Mercosur, et sa régression vers une dépendance croissante de l'exportation de matières premières agricoles, rend d'autant plus difficile le règlement du contentieux agricole qui empoisonne les relations entre les deux régions. Une situation que ne peut trouver de solution à long terme que si l'Union européenne réoriente sa politique agricole vers sa paysannerie, plutôt que de subsidier son industrie agroexportatrice, et lance une véritable coopération avec ces pays, leur permettant de diversifier leurs propres exportations. C'est à ce prix qu'elle pourrait avoir quelque crédibilité pour réduire les prétentions des agroexportateurs latino-américains engagés dans la logique du groupe de Cairns. Elle pourrait aussi trouver de la sorte des appuis non négligeables dans les mouvements paysans associés à Via Campesina, tels que le Mouvement des Sans-Terre du Brésil, dont l'influence est croissante dans les pays de la région, et donner un peu de contenu à ses déclarations relatives à la sécurité alimentaire.

Pour l'heure, la crédibilité de l'Union européenne est plutôt à la baisse, et quelques faits politiques récents y ont largement contribué. Le fait que la présidence espagnole du Conseil des Ministres ait immédiatement entériné le coup d'Etat éphémère mené contre le président élu Hugo Chavez au mois d'avril 2002, n'a pas renforcé le poids des mots «démocratie» et «droits de l'homme» que l'UE fait insérer systématiquement dans tous les accords... Sur le dossier de Cuba, l'UE a renoncé à contester la loi extraterritoriale Helms-Burton au sein de l'OMC, se contentant d'un «arrangement» avec les Etats-Unis, ce qui est contraire au droit international et qui ne protège les intérêts que de ses propres investisseurs à l'exclusion des autres, notamment latino-américains. Elle bloque l'adhésion de ce pays à l'Accord de Cotonou en lui posant des conditions qu'elle n'exige pas des pays africains... ce qui est ressenti comme l'utilisation de deux poids deux mesures.

Face au Plan Colombia, l'Union européenne a laborieusement adopté une position critique, mais ensuite elle ne s'est pas donné les moyens de la politique de paix qu'elle a prônée. Au contraire, quelques mois plus tard, en incluant le plus important groupe de guérilla de Colombie sur sa liste antiterroriste, elle s'est rangée à la logique de guerre prônée par Washington et par Madrid. Or les trois pays latino-américains voisins de la Colombie, l'Equateur, le Venezuela et le Brésil, ont de leur côté eu le courage de refuser ce «diktat» américain qui rend difficile, sinon impossible, toute nouvelle initiative de paix pour résoudre ce conflit qui menace toute la région. L'Union européenne, elle, appuie indirectement le Plan Colombia, ressenti dans la région comme le bras armé du projet de libre-échange de Amériques (ZLEA) et du contrôle par les entreprises américaines de l'Amazonie, de ses réserves pétrolières, de sa biodiversité et de ses réserves d'eau douce.

Les espoirs restent grands, en Amérique latine, de voir l'Union européenne, avec le potentiel économique dont elle dispose, et notamment l'euro, établir avec ce continent une politique autonome. Force est de constater que, pour l'heure, entraînée par l'Espagne d'Aznar, elle navigue dans le sillage de Washington, et c'est bien ainsi que la perçoivent les nouvelles forces sociales opposées au néolibéralisme qui surgissent dans différents pays du sous-continent.

Paul-Emile Dupret


(1) Les investissements de 1,2 milliard de dollars de Telefonica furent récupérés entre 1991 et 1994, grâce au "rééquilibrage" des tarifs.

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