Economie

L'année internationale
du microcrédit



par
Bernard Bayot
Membre du Réseau financement alternatif - RFA (Belgique)



«Le monde s’est engagé sur une voie ambitieuse dans l’espoir d’atteindre l’objectif du Millénaire pour le développement qui vise à réduire de moitié, d’ici 2015, la proportion de personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Le microfinancement est un excellent outil qui nous aidera à y arriver», a déclaré Mark Malloch Brown, administrateur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

Ces déclarations – incantatoires ? – ont accompagné le lancement de l’année internationale du microcrédit par l'Organisation des Nations Unies le 18 novembre dernier. Qui poursuit divers objectifs : mettre en place des secteurs financiers participatifs qui renforcent l’esprit d’entreprise partout dans le monde, sensibiliser l’opinion publique au fait que les clients du microfinancement, en particulier les femmes, sont très fiables lorsqu’il s’agit de rembourser les prêts, gérer les revenus ménagers, accroître les avoirs, bâtir des entreprises et apporter leurs contributions à l’économie et, enfin, identifier les obstacles et les possibilités contrant ou favorisant la promotion de secteurs financiers participatifs.

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Outil d'émancipation économique et sociale, qui vise à stimuler la croissance des revenus des populations défavorisées à travers la promotion de l'emploi et de l'autoinsertion par le développement de microprojets, le microcrédit a des racines multiples.

Dans le Bangladesh rural, pour sortir de la pauvreté et échapper aux usuriers et aux intermédiaires, les paysans sans terre ont besoin d’un accès au crédit, sans lequel ils ne peuvent lancer leurs propres entreprises, aussi petites soient-elles. Cet accès au crédit leur était refusé dans le monde rural traditionnel, en l’absence de garantie (dans ce cas-ci, le défaut de terre). L’offre bancaire et financière marchande était donc inadéquate, et la nécessité d’accéder au crédit a fait naître le projet de la Grameen Bank (1) dans le village de Jobra en 1976. Ce projet a renversé la pratique bancaire habituelle en enlevant le besoin de garantie et a créé un système bancaire basé sur la confiance, la responsabilité, la participation et la créativité mutuelles.

On connaît l’épopée de Muhammad Yunus (2), fondateur de la Grameen Bank, une banque pour les pauvres qui, au Bangladesh, a permis à des millions d'exclus du système bancaire traditionnel de développer une activité indépendante et d'échapper ainsi à la misère. Professeur d'économie aux USA dans les années soixante, Yunus revient enseigner au Bangladesh en 1974. Mais la terrible famine qui sévit alors dans son pays le place devant le fossé considérable qui sépare « la vie des pauvres et des affamés et le monde abstrait des théories économiques ». Lors d'une visite dans son village, il constate qu'en prêtant de modiques sommes d'argent à des artisans, il parvient à les libérer du joug de leurs usuriers. Et tous parviennent à le rembourser sur les fruits de leurs travaux.

Fort de cette expérience, Yunus sollicite les banques, mais il se heurte systématiquement à leur méfiance et il est dès lors contraint, en 1983, de créer sa propre structure, la Grameen Bank. Le principe est simple : tous les clients sont les bienvenus, la seule condition d’adhésion est d’emprunter par groupes de cinq et de s'engager solidairement pour les remboursements. En pratique, les emprunteurs sont principalement des femmes, premières victimes de la pauvreté ; la banque ne se contente d’ailleurs pas de renforcer leur statut économique, elle leur demande en outre de s'engager à suivre quelques cours d'éducation générale et d'adopter seize résolutions relatives à l'hygiène, à la santé, au contrôle des naissances,...

En juillet dernier, la Grameen Bank comptait 3,7 millions de clients au Bangladesh, dont 96 % de femmes. Avec 1267 succursales, la banque offre ses services à 46.000 villages, couvrant plus de 68 % des villages du pays. Elle affiche en outre un taux de remboursement plus élevé – 99,06 % en décembre 2003 – que dans les cas de crédits classiques !

Sait-on que l’expérience de Yunus, entre autres, n’est pas pour autant novatrice ? Le microcrédit fait également partie de l’histoire de nos contrées lorsque, au XIXe siècle, de larges franges de nos populations n’avaient pas accès au crédit, sinon à des conditions totalement inadaptées.

En 1864, Friedrich Wilhelm Raiffeisen, inspiré par les caisses d’épargne et de crédit coopératives créées en Saxe par Franz Hermann Schulze, va fonder en Rhénanie la première des caisses Raiffeisen. Celles-ci sont fondées sur les quatre principes suivants :

  • opérer dans une région limitée telle une commune ou une paroisse,
  • redistribuer l’épargne locale sur place,
  • octroyer des crédits à moyen terme (plusieurs années) et à faible taux d’intérêt et se baser sur la responsabilité individuelle, solidaire et illimitée de tous les membres de la caisse.

C’est sur ce modèle qu’en 1892 sera créée la première caisse Raiffeisen en Belgique. Ces caisses, qui répondent à la double condition de la nécessité et de l’identité collective vont se multiplier.

La nécessité s’explique par le contexte de l’époque. Au XIXe siècle, le monde bancaire belge, avec à sa tête la Société Générale, était entièrement engagé dans le financement de l’appareil industriel en plein essor, essentiellement en Wallonie, autour des pôles de croissance Liège-Verviers et Mons-Charleroi. En Flandre, seul le secteur de l’industrie textile gantoise a pris part à ce processus de modernisation. Le financement de l’activité agricole était quant à lui délaissé : pour les crédits à long terme, il n’existait pas de caisse publique de crédit foncier, et les seules sociétés hypothécaires privées existantes avaient une activité très limitée ; pour les crédits à court et moyen terme, la loi du 15 avril 1884 autorisait la Caisse générale d’Epargne et de Retraite (CGER) à drainer une partie de ses moyens financiers vers le secteur primaire par l’intermédiaire de « comptoirs agricoles », mais ceux-ci n’ont toutefois connu qu’un succès très limité puisqu’il n’y a jamais eu plus de quatre comptoirs, tous établis en Wallonie, à avoir fonctionné concomitamment de 1887 à 1895. Les besoins de crédit dans l’agriculture, singulièrement en Flandre, n’étaient donc pas rencontrés et expliquent l’éclosion des caisses Raiffeisen.

Quant à l’identité collective, elle s’explique également par le contexte de l’époque, caractérisé par la lutte clérico-libérale, d’une part, et par la crainte d’une percée socialiste à la fin du XIXe siècle, d’autre part. Dans ce contexte, les catholiques ont choisi la voie de la « liberté surveillée », à savoir la liberté de mettre en place, avec la signature idéologique voulue, des structures sociales intermédiaires reconnues entre l’Etat et l’individu. Ce choix s’est traduit notamment sur le plan politique par l’adoption de la loi sur les coopératives en 1873. Il s’est traduit de manière éclatante dans le domaine du crédit agricole en Flandre. Raiffeisen lui-même avait insisté sur le fait que ses caisses devaient diffuser le message chrétien, notamment par l’engagement du curé ou du pasteur local dans leur comité. Cette idée sera reprise en Flandre. L’article 6 des modèles de statuts des gildes d’épargne et de crédit prévoyait en effet que l’affiliation à celles-ci était limitée aux « seules personnes qui reconnaissent la religion, la famille et le droit de propriété comme les fondements de la société et agissent en fonction de ces valeurs ».

Comme le rappelle Hugo Couderé, microcrédit et, plus généralement, microfinance, sont, depuis près de trente ans, devenus des termes courants dans le domaine du développement. La microfinance est considérée comme pouvant être un apport important dans la lutte contre la pauvreté, tout en étant combinée à la durabilité financière. Et l'auteur de nous plonger dans le monde de cette microfinance et de nous éclairer sur ses approches les plus courantes.

Le microcrédit vise à la bancarisation de la frange de la population, souvent rurale, la plus économiquement défavorisée, en raison de la précarité de ses revenus et donc de la carence des garanties habituellement exigées par le système bancaire classique. Dès lors, la lutte contre la pauvreté plaide souvent pour des conditions qui rendent les services financiers moins chers pour les personnes marginalisées. Mais, à l'opposé, la durabilité oblige les institutions de microfinance à respecter les règles du marché et à couvrir au moins les coûts de fonctionnement de leurs activités pour permettre leur pérennisation. Cette tendance à la commercialisation de la microfinance, et donc à l'exigence d'une certaine efficacité financière, concourt-elle réellement à une inclusion des secteurs défavorisés dans leurs sociétés ?, s'interroge Julie Depelchin.

Soutenir les institutions d'épargne et de crédit qui, dans les pays en voie de développement, sont accessibles aux groupes socialement et économiquement défavorisés, c'est la mission que poursuit en Belgique la coopérative Alterfin. Interface vous en dresse le portrait. Autre présentation proposée au lecteur, celle d'Entraide et Fraternité, ONG catholique de coopération au développement qui soutient annuellement près de 150 actions de développement dans une trentaine de pays du Tiers-Monde.

    Bernard Bayot
    www.rfa.be


     (1) Muhammad Yunus, Une banque pour les pauvres, Manière de voir, n° 41, septembre-octobre 1998, page 67 ; voir aussi www.grameen-info.org.
    (2) Pour aller plus loin, lire de Muhammad Yunus Vers un monde sans pauvreté, J.-C. Lattès, 1997.


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