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Mexique : l’impact de la migration internationale sur l’économie
par Jean Papail
Chercheur de l’UR Travail et Mondialisation,
IRD (Institut de recherche pour le développement, Paris).
Les flux migratoires de travailleurs mexicains à destination des Etats-Unis existent depuis la seconde moitié du XIX siècle, mais ne revêtent un caractère réellement massif que depuis la fin des années 1970. En 1942, à l’initiative du gouvernement nord américain fut signé un accord bilatéral entre les 2 pays (le programme bracero), qui permit de fournir à l’économie nord-américaine (essentiellement dans l’agriculture), quelques 5 millions de travailleurs temporaires mexicains durant la vingtaine d’années qui suivit. La fin du programme bracero en 1964 marque le début d’une longue période qui se caractérise par le développement progressif de la migration clandestine, et qui fut ponctuée par une opération de régularisation (IRCA ou loi Simpson-Rodino) de près de 2,3 millions de Mexicains en situation irrégulière aux Etats-Unis durant la seconde moitié des années 1980.
Ce n’est que tout récemment (en 2000), devant l’ampleur prise par les flux et ses diverses conséquences, que le gouvernement mexicain a cherché à entamer de nouvelles négociations en matière de migrations avec son homologue nord-américain. Elles portent sur les points suivants : régularisation d’environ 4 millions de travailleurs en situation illégale aux Etats-Unis, accroissement du nombre annuel de visas d’immigrants, nouvel accord de fourniture de travailleurs temporaires, sécurisation de la frontière, et coopération économique afin de développer au Mexique les aires marginalisées expulsant des migrants. Les évènements du 11 septembre 2001 et les nouvelles priorités du gouvernement américain en matière de sécurité ont interrompu ces négociations, malgré l’insistance du Mexique pour les mener à terme.
La population née au Mexique et recensée aux Etats-Unis s’est donc considérablement accrue depuis la fin des années 1970 et le début des crises récurrentes de l’économie mexicaine. La signature de l’accord de libre échange signé entre les 2 pays et le Canada au début des années 1990 (ALENA ou NAFTA), et dans lequel les flux migratoires étaient exclus, n’a pas ralenti les déplacements de personnes à travers la frontière la plus transitée au monde. Cette population a crû de 2,2 millions en 1980 à 8,7 millions en 2000, soit à cette dernière date, près de 9 % de la population recensée au Mexique. La population d’origine mexicaine recensée dans le pays voisin, est quant à elle passée de 8,7 millions en 1980 à 20,6 millions en 2000 (7,3 % de la population des Etats-Unis).
Les caractéristiques de ces migrants se sont profondément transformées au cours du temps. Les flux qui mobilisèrent durant très longtemps une main d’œuvre surtout masculine et essentiellement agricole, sont devenus majoritairement urbains depuis le début des années 90, et les branches d’activité d’origine des migrants se sont donc considérablement diversifiées (industrie, services, commerce…).
Les courants d’émigration se sont géographiquement diversifiés, et proviennent depuis une dizaine d’années de pratiquement tout le pays, même si la région traditionnelle d’émigration (le centre ouest) garde toujours sa prééminence. Cette diversification se reflète également lors de l’insertion des migrants dans l’économie nord-américaine. Essentiellement employés dans l’agriculture jusque dans les années 1970, les migrants ont par la suite progressivement investi les branches d’activité des aires urbaines (industrie, services, restauration-hotellerie, construction) où la demande croissante de main-d’œuvre peu qualifiée n’a cessé d’attirer les nouveaux arrivants. Ces déplacements du Mexique vers le pays voisin sont généralement associés à des changements de branches d’activité. Depuis le début des années 1990 et le durcissement de la politique migratoire des Etats-Unis, on observe également une redistribution géographique des lieux de destination des migrants, au détriment de la Californie qui avait toujours capté la majeure partie des nouveaux flux.
Les remesas et l’économie mexicaine
Cette expansion considérable de l’émigration mexicaine aux Etats-Unis depuis le début des années 1980 se traduit en sens inverse par une croissance impressionnante des transferts monétaires (les remesas familiales) vers les lieux d’origine au Mexique, produits du travail et de l’épargne réalisée par ces travailleurs migrants. Ces transferts ont pratiquement quadruplé entre 1990 et 2002, pour atteindre à cette date environ 10 milliards de dollars, ce qui fait actuellement du Mexique le premier récepteur mondial de devises dans cette rubrique. Pour 2003, les premières estimations de ces transferts font état d’un montant de 12 à 13 milliards de dollars, soit l’une des premières ressources en devises du pays, équivalente aux exportations pétrolières et aux investissements étrangers directs, et nettement supérieure aux recettes touristiques.
Cette manne n’est cependant que l’agrégation de transferts familiaux d’un montant moyen mensuel d’environ 300 dollars, qui sont utilisés principalement pour l’entretien et la reproduction des familles des migrants sur les lieux d’origine. Près de 6 % des ménages mexicains perçoivent des remesas de l’extérieur, et pour environ 30 % d’entre eux, elles constituent leur unique ressource. Néanmoins, il semblerait que depuis le début des années 1990, une fraction croissante de ces remesas soit utilisée dans la création de micro entreprises par les migrants à leur retour au Mexique, à l’issue de leur cycle migratoire. Environ 6 % des transferts monétaires seraient actuellement affectés à ces investissements personnels ou familiaux qui créent des emplois directs. On estime que la réinstallation de 100 migrants sur leur lieu d’origine crée directement 20 emplois salariés (1), ce qui est loin d’être négligeable dans les économies locales.
Cependant, outre leur très forte concentration dans le commerce de détail ce qui semble répondre à d’autres logiques que celle de l’accumulation classique ces emplois relèvent essentiellement du secteur informel urbain, caractérisé par le faible niveau des salaires et l’absence de protection sociale, et qui est devenu la principale source d’alimentation des flux d’émigration internationale. A côté de ces transferts familiaux, existent des flux monétaires collectifs, émanant des clubs et associations de migrants, et qui souvent bonifiés par les différents niveaux du pouvoir politique (commune, Etat, fédération), servent à pallier les carences de l’investissement public (dépenses d’infrastructure et d’entretien) dans les communautés d’origine. Ils ne représentent cependant qu’une fraction infime des transferts familiaux.
De son côté, depuis quelques années, le gouvernement mexicain en collaboration avec certains organismes internationaux (OIT, Fomin- BID), cherche à canaliser une fraction plus importante de cette ressource externe, et à promouvoir la participation de ses ressortissants résidant aux Etats-Unis dans l’élaboration et la réalisation de projets d’investissements productifs pour impulser le développement économique et social des communautés d’origine. A l’heure actuelle il s’agit essentiellement de projets pilotes binationaux de production et d’exportation de produits « ethniques» ou « nostalgiques » dans les milieux mexicains aux Etats-Unis (2).
Alimentée par le sous emploi structurel du Mexique, le différentiel salarial croissant entre les 2 pays, la demande continuelle de main-d’œuvre non qualifiée de l’économie nord-américaine, la consolidation et le développement des réseaux migratoires ; l’expansion des flux d’émigration internationale vers le nord ne semble pas devoir se ralentir, malgré le durcissement de la politique migratoire nord-américaine. Si cette émigration allège les pressions sur le marché du travail mexicain, et contribue par le biais des transferts monétaires des migrants à accroître le volume des investissements et les créations d’emplois, il semble que ce processus ne fait en définitive qu’entretenir et réalimenter les mouvements migratoires.
Par ailleurs, certains indices récents (3) laissent augurer d’un accroissement des installations définitives aux Etats-Unis, et donc d’une diminution progressive de la propension à la réinstallation sur le lieu d’origine et à y réaliser des investissements. Cela tendrait à contrecarrer le mouvement d’expansion de ces capacités d’investissement au Mexique qui semblaient se consolider depuis le début des années 90.
(1) PAPAIL, Jean, Migrations internationales, transferts monétaires et investissements dans les milieux urbains du Centre-Ouest mexicain, Autrepart, Variations N° 23, IRD/l’aube, 2002.
(2) ESPINOSA, Mario Lopez, Estudio sobre remesas de Mexicanos en el exterior y su vinculacion con el desarrollo economico, social y cultural de sus comunidades de origen, Estudios sobre Migraciones Internacionales 59- Programa de Migraciones Internacionales, OIT, Ginebra, 2003
(3) Comme le dépeuplement de certaines zones de la région du centre ouest par migration familiale et le tarissement progressif des remesas dans ces zones ou l’amorce d’insertion des migrants dans la branche commerce aux Etats-Unis (et progression des investissements qui y sont associés).
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