Economie

Cosmét(h)ique de l'intérêt

par Jean Sloover
Journaliste

L'épargne et les placements éthiques ne font pas partie du modèle économique dominant


On parle beaucoup aujourd'hui d'éthique des affaires. C'est du côté des acteurs économiques que ce souci de l'éthique se manifeste avec le plus de fracas. Il est vrai que c'est là que se pose concrètement la question de l'articulation de la vie économique et du devoir moral. Bien sûr, managers, actionnaires, travailleurs, épargnants, consommateurs doivent se conformer au droit. Mais respecter la loi ne suffit pas à faire d'eux des individus attentifs à ce qui est bien et à ce qui est mal en affaires. Pour mériter cette ét(h)iquette, il faut que, au-delà du respect des règles juridiques, existe une volonté d'agir en accord avec les impératifs de la morale. Il faut, par exemple, veiller à ce que l'on fasse un usage, disons vertueux, de l'épargne que le bon père de famille dépose à la banque ou des économies qu'il confie à des fonds de placement.

Ces dernières années, quelques institutions financières prestigieuses comme Fortis, la BBL ou la KBC se sont lancées dans ce créneau. Professionnalisant des pratiques explorées au préalable par certaines associations militantes comme « La fourmi solidaire » à Tournai ou « Les Ecus baladeurs » à Ottignies, elles tentent de proposer à leur clientèle des produits d'épargne ou d'investissement conciliant un rapport qualité-prix correct avec une mobilisation des fonds concernés au profit d'initiatives ou d'entreprises éthiquement au-dessus de tout soupçon (1). L'intention, assurément, est intéressante et méritoire. Encore faut-il s'entendre sur le contenu précis et concret de cette virginité morale.

S'agit-il de financer des projets d'économie sociale comme la réinsertion de demandeurs d'emploi ou d'anciens toxicomanes ? S'agit-il de soutenir des firmes qui s'acharnent à découvrir un remède au sida ? Ou s'agit-il simplement d'éviter de fournir des capitaux frais à des entreprises qui recourent au travail des enfants, qui financent des activités militaires au Sud ou se livrent volontairement à la destruction de l'environnement ? Comme on le voit, les exigences en la matière peuvent être de niveaux divers et les critères sur lesquels elles s'appuient, tantôt positifs, tantôt négatifs. Par ailleurs, une activité favorable au genre humain ou à la Nature peut être isolée dans un portefeuille de professions nettement moins reluisantes. Que faire dans un tel cas ?


Image de marque ?

Bref, définir, dans le monde des affaires qui nous occupe ici, ce qui est bien et ce qui l'est moins est tout sauf aisé : l'éthique, en l'espèce, est un concept à géométrie variable. En matière de fonds de placements, on peut ainsi se montrer peu exigeant, se contenter d'un minimum moral et offrir de cette manière à l'épargnant scrupuleux, et des perspectives de rentabilité alléchante, et une bonne conscience à bon marché. On peut, de même, afficher des préoccupations morales au niveau des déposants fortunés, mais se montrer singulièrement dur avec des clients endettés. Enfin, on peut tenter de faire croire beaucoup de choses pour simplement se forger une image de marque sympathique et s'attirer les faveurs du public.

Il faut donc aussi s'interroger sur la fiabilité des garanties de pureté offertes à l'investisseur éthique. Certes, des contrôles sont normalement exercés pour s'assurer de la moralité des placements effectués et des entreprises financées. En Belgique, certaines dispositions légales récentes obligent par ailleurs les fonds de pension à fournir des informations sur la prise en compte des aspects sociaux, éthiques et environnementaux dans leurs stratégies d'investissement. Mais quel crédit peut-on vraiment accorder à ces vérifications et à ces renseignements ? Notamment lorsque l'on sait à quels meccanos aboutissent volontiers les mécanismes de participations du capitalisme dès que l'on quitte le stade de la PME ? Comme le dit Frédéric Lordon (2), ces contrôles soit se heurtent " à l'opacité de la chaîne de sous-traitance, soit ils se contentent de bonnes paroles et de promesses dont la vérification est toujours remise à plus tard, soit ils démissionnent d'emblée pour en retourner aux justifications les plus scabreuses de l'état des choses ". Excipant par exemple du fait qu'il vaut mieux voir des gosses fabriquer des ballons de foot que se livrer à la prostitution...

Les parties de l'économie sociale actives dans le domaine des placements éthiques et solidaires - Credal, Ethibel, Hefboom, Netwerk Vlaanderen et Réseau Financement alternatif - souhaitent pour leur part que les pouvoirs publics prennent d'autres initiatives pour assurer le financement de l'économie sociale et durable et promouvoir les placements éthiques et solidaires. Mais on peut se demander jusqu'où l'Etat s'engagera dans cette voie pour organiser certaines formes de discriminations positives à l'égard d'un secteur économique qui demeure tout à fait marginal tant en termes de masses monétaires mobilisées par le secteur bancaire, que du nombre des épargnants et des investisseurs disposés à renoncer, par souci éthique, à certaines parcelles des intérêts qu'ils peuvent escompter de leurs économies.


Intérêt, don et sacrifice

On objectera sans doute que des citoyens disposés à de tels sacrifices existent néanmoins bel et bien, que des pans importants de l'économie sociale sont financés grâce à eux - même si peu de fonds dits éthiques se livrent à ce genre d'activité - et qu'un certain nombre de ces philanthropes acceptent sans rechigner des taux d'intérêt nuls. Mais c'est justement là que gît le malentendu. Que les placements éthiques servent à panser quelques plaies de ce que certains ont appelé « l'économie barbare » est patent. Mais si cette qualité peut leur être reconnue, c'est précisément parce qu'ils s'éloignent volontairement des mécanismes fondamentaux classiques de l'économie monétaire dominante. Ceci signifie que l'épargne et les placements éthiques - du moins, lorsque, loin du marketing, ils méritent cette appellation - ne font pas partie du modèle économique dominant. On est là, hors l'économie. Dans autre chose. Dans un univers qui fonctionne au départ d'autres paradigmes.

Pour dire les choses autrement, il n'y a en fait - hélas ! - aucune raison objective de considérer qu'il existe une convergence ou une harmonie spontanée entre ce que l'éthique recommande et ce que requiert, des agents d'une économie libérale, la maximisation du profit qui, dans le secteur marchand capitaliste, constitue leur raison d'agir. Les comportements moraux qui s'écartent trop des intérêts de ceux qui les manifestent perdent dès lors de leur crédibilité. Que peuvent à terme des placements, des fonds « éthiques » quand ils entrent trop ouvertement en conflit avec le primat du rendement ? Dans l'univers de concurrence exacerbée qui est le nôtre, une conduite financière sincèrement fondée sur la Loi morale, dès lors qu'elle s'apparente au don ou au sacrifice, peut-elle encore être considérée comme économique dans un modèle fondé sur l'individualisme maximisateur ?

L'abandon, fût-il partiel, du lucre comme objectif exclusif de l'épargne semble donc bien, conceptuellement, une condition pour conférer, à cette dernière, une fonction alternative à haute valeur sociale ajoutée. Pour ceux qui considèrent qu'un monde plus redistributif et moins inégalitaire est possible, ceci plaide dès lors sans aucun doute pour le développement massif d'un vaste secteur financier sans but lucratif. Un tel développement ne semble toutefois pas concevable dans le cadre inchangé et le respect intégral des mécanismes marchands actuels où, à moins d'une mutation radicale des mentalités du consommateur et de l'épargnant, la férocité de la concurrence laisse peu de chance à la générosité du coeur ou de la raison. Sans une telle révolution copernicienne, l'argent éthique, qu'on se le dise, ne changera pas le monde.

Jean Sloover

(1) Voir Bernard DEMONTY, Banquier où places-tu mes valeurs ? Le guide de l'épargne et des placements éthiques, éditions Luc Pire, 1999, 125 pages.
(2) Frédéric LORDON, Fonds de pension, piège à cons ?, Mirage de la démocratie actionnariale, éditions Raisons d'agir, 125 pages.

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