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Les contes des peuples de Chine par Guillaume Olive Sinologue & écrivain Quelle est la place du conte aujourd’hui ? Que peut-il apporter aux sociétés modernes ? Cette question est particulièrement pertinente à l’heure où l’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux rencontre un succès mondial. Car l’un des fondements de l’imaginaire de Tolkien est l’Edda, un ouvrage écrit au treizième siècle par l’Islandais Snorri Sturlusson qui rassemble les principaux contes de la mythologie nordique, transmis par les runes et la tradition orale des bardes. Dans un pays comme la Chine, qui vit actuellement dans tous les domaines une véritable métamorphose, l’héritage de la tradition orale est un enjeu culturel majeur étroitement lié aux minorités ethniques. D’une part, on assiste aujourd’hui dans les villes chinoises à une volonté frénétique de développement, comme si leurs habitants souhaitaient rattraper en quelques années l’immobilisme de plusieurs décennies. D’autre part, à cette transformation rapide des villes s’oppose la vie paisible des campagnes. Car dans plusieurs régions rurales de Chine, des hommes et des femmes vivent encore au rythme des saisons, la télévision n’a pas anéanti les soirées en famille, au cours desquelles on se raconte les récits des héros d’autrefois au coin du feu. Dans des vallées reculées, on continue de se remémorer l’histoire des coutumes de sa communauté et les origines des fêtes de son peuple. La Chine possède une étonnante diversité de groupes ethnolinguistiques ; on y dénombre officiellement cinquante-six ethnies : une ethnie principale, celle des Chinois Han, qui constitue quatre-vingt-treize pour cent de l’ensemble de la population, et cinquante-cinq ethnies dites « minoritaires », qui représentent sept pour cent des habitants du pays. Certaines de ces minorités ethniques jouèrent un rôle important dans l’histoire politique de la Chine, à l’image des Mongols et des Mandchous qui conquirent autrefois l’empire et instaurèrent respectivement les dynasties Yuan (de 1279 à 1368) et Qing (de 1638 à 1911). Mais beaucoup de minorités en Chine ne sont représentées que par un nombre réduit d’individus, et elles ont des origines très disparates. On y distingue une communauté altaïque, des ensembles de peuples sédentaires proches, d’un point de vue ethnologique, des Chinois Han, et des ethnies nomades issues de branches tibéto-birmanes et miao-yao, que l’on rencontre aussi en Thaïlande, au Laos, en Birmanie. La plupart de ces peuples ont conservé leurs propres coutumes, leur dialecte, et parfois leur costume qui permet de reconnaître l’appartenance d’une personne à son ethnie, notamment les jours de marché ou lors des célébrations de fêtes traditionnelles. Ces minorités ont aussi su préserver leur imaginaire à travers les siècles. Transmis oralement de génération en génération, leurs contes ont survécu aux grands bouleversements de l’histoire de la civilisation chinoise, et ils ont été diffusés pendant plusieurs millénaires par la voix des conteurs. Ces récits nous apportent aujourd’hui un témoignage unique sur les origines de certaines minorités de Chine, en particulier celles qui n’ont pas d’écriture, mais ils offrent aussi aux Chinois Han des informations précieuses sur leur propre passé. C’est à travers ces contes que l’on découvre par exemple à quel point les chasseurs étaient respectés autrefois, et comment étaient construits les kang de Mandchourie, ces lits traditionnels du nord de la Chine faits de briques et chauffés par le dessous. Généralement proscrits pendant la Révolution culturelle prolétarienne (de 1966 à 1976), ces récits n’ont été publiés en Chine qu’au début des années quatre-vingt, lorsque chercheurs, ethnologues et enseignants chinois parcoururent les villages retirés pour consigner les premiers recueils de contes populaires. Ces savants ont rassemblé, transcrit, publié ces contes et les ont sauvés de l’oubli avant qu’ils ne disparaissent à jamais. À l’image de Perrault et des frères Grimm en Europe, ils ont voulu mettre en évidence la nécessité de diffuser ces récits et de les transcrire, afin de leur donner une dimension littéraire et de les faire connaître au grand public dans une version fidèle. Car c’est toujours une tâche difficile que de garantir l’authenticité d’un conte. Dans le cas des minorités, on constate que des histoires ont parfois été transformées par l’influence d’un peuple sur un autre. Ainsi, des contes issus de régions longtemps isolées des Chinois Han peuvent contenir des éléments propres à l’imaginaire Han. Ces influences réciproques sont très marquées dans les mythes de création. À titre d’exemple, la légende du créateur du monde, Pangu, existe dans une version officielle de la mythologie Han et dans différentes variantes des minorités du sud-ouest de la Chine. Plusieurs versions affirment qu’il fallut non pas sept jours mais dix-huit mille ans au géant Pangu pour parvenir à façonner la Terre et qu’à sa mort, son corps se métamorphosa, ses yeux devinrent la lune et le soleil, et son sang emplit les rivières et les mers. Mais leurs dénouements diffèrent, puisque les parasites qui habitaient le corps de Pangu devinrent les hommes dans plusieurs versions de minorités, tandis que la mythologie Han nous raconte que la déesse Nüwa, mi-femme, mi-serpent, insuffla la vie aux premiers humains. Ainsi, des thèmes communs sont développés différemment, et les récits des régions les plus diverses ont parfois une trame commune, où leurs éléments sont agencés de façon similaire.
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En comparant les contes des minorités avec les contes Han, on découvre des analogies très précises. Certains personnages clés de la mythologie chinoise sont présents de part et d’autre : Pangu, qui est aussi le nom d’un chien fabuleux qui se transforma en homme, et dont certains peuples pensent qu’ils sont les descendants ; ou la déesse Nüwa qui est fréquemment associée par plusieurs ethnies à Fuxi, l’un des trois augustes de l’imaginaire Han. Les minorités Yao et Miao racontent que Nüwa et Fuxi furent les deux seuls rescapés d’un déluge qui submergea le monde. Dans la mythologie classique, les deux personnages mythiques assortis au déluge sont Gun et son fils Yu le Grand. Mais même si le thème du déluge est traité différemment, il est présent autant dans le folklore Han que dans le folklore des minorités, et les contes de Chine détaillent les grands bouleversements météorologiques et cosmiques de l’expérience humaine. Une récente théorie scientifique avance la collision catastrophique d’une météorite sur la Terre dans des temps immémoriaux, et l'apparition consécutive dans l’atmosphère d'un gigantesque nuage de poussière. Un conte ancestral de la minorité Dong narre que jadis le soleil ne pénétrait jamais les vallées de la province du Guangxi, si bien que leurs habitants ne connaissaient ni la lumière ni la chaleur, et qu’ils partirent un jour à la recherche du soleil. Cette similitude entre la science et la légende est troublante ; quelle est finalement la part du réel, et quelle est la part de l’imaginaire ? Les contes ne nous révèlent-ils pas beaucoup plus que nous ne le pensons sur notre histoire et sur notre passé ? Quoi qu’il en soit, les contes de Chine nous enseignent les origines des noms des sites célèbres, comme le fleuve du Dragon noir, connu en Russie sous le nom de fleuve Amour, qui sépare la Chine de la Russie. Et grâce à ces récits souvent didactiques, nous connaissons les origines des fêtes traditionnelles, qui sont rarement religieuses dans le monde chinois, mais liées à des contes et à des légendes. Le folklore populaire de la Chine n’a intéressé les hommes de lettres, chinois ou occidentaux, que très tardivement. L’étude des contes chinois est récente, elle a commencé il y a environ un siècle. Les ouvrages publiés en Occident sur ce sujet mélangent encore parfois les genres, sans tenir compte des trois grandes catégories de l’imaginaire en Chine : les mythes classiques traditionnels, les contes populaires Han, et enfin les contes des minorités ethniques. Ces contes méritent beaucoup d’attention, ils ne sont pas seulement destinés aux enfants, mais aussi aux adultes. Car ils font réfléchir sur les leçons que l’on peut tirer de l’expérience de la vie. À l’image du daim qui, par la ruse, parvient à faire fuir un tigre menaçant, ou comme la jeune fille courageuse qui se sacrifie pour la survie de sa communauté : autant d’exemples à suivre qui nous sont enseignés dans les contes. Tout en enveloppant les particularités d’une culture, ils transposent dans des récits distrayants des vérités éternelles, et ils ont une valeur inestimable dans l’analyse des traditions de la Chine d’autrefois, car ils nous restituent fidèlement des coutumes séculaires. Et lorsqu’un enfant demande si les dragons existent, les contes chinois répondent à cette question au plus près de la vérité, porteurs de l’imaginaire universel des contes de tous les pays, mais inscrits dans leur particularité. Guillaume Olive |
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