par Jean Richard
Editeur
À l’évidence, l’expression « le livre équitable » est forgée en référence au commerce équitable. S’agit-il d’un nouveau label à promouvoir à l’instar des produits du commerce équitable comme le café ou la banane, ou des produits manufacturés tels que les tapis ? Que signifient la notion et les pratiques du commerce équitable ? Qu’est-ce qu’un label ? Mais avant tout, dans quels contextes et quelles dynamiques socioculturelles et économiques des diverses chaînes du livre, sur le plan local comme sur le plan international, se situe-t-il ou surgit-il ?
Il est important de s’interroger de manière critique sur les présupposés de ces notions et de ces pratiques. L’expression « le livre équitable » doit être examinée et contextualisée au même titre que d’autres formulations telles que le commerce équitable, le développement durable, l’économie à visage humain ou l’économie solidaire. Celles-ci se trouvent prises dans les rets des discours concernant les rapports socioéconomiques Nord-Sud, eux-mêmes enchâssés dans le cadre général de ce que l’on continue d’appeler les programmes de développement. Elles ont subi une telle inflation depuis qu’elles sont apparues que l’on peut les trouver indifféremment dans les énoncés programmatiques, normatifs ou prescriptifs de gouvernements, de multinationales, d’instances internationales, d’ONG, d’organisations de certification, d’associations, etc. […]
Le livre équitable et solidaire : une pratique alternative ? (1)
Par rapport aux conceptions et aux pratiques du commerce équitable et dans le contexte des transformations considérables qui bouleversent l’édition et la circulation du livre, le label « le livre équitable » ne cherche pas forcément à introduire un autre processus de certification stricto sensu. Ces processus de certification par des organismes indépendants sont coûteux, nécessitent des apports financiers extérieurs (en partie gouvernementaux et occidentaux) et se situent essentiellement dans les pays du Nord sans partenariats avec les pays du Sud. La légitimité du commerce équitable, sa vérifiabilité, sa crédibilité, s’indexent ainsi sur un système de contrôle technocratique et normatif.
Il s’agit plutôt, sous cette appellation d’origine non contrôlée, « le livre équitable », de regrouper et de proposer quelques expériences de mutualisation des pratiques éditoriales indépendantes et quelques pistes programmatiques susceptibles de répondre aux défis et aux enjeux qui traversent les domaines de la chaîne du livre. Ce label trouve sa légitimité dans une démarche politique de démocratie participative et associative.
Comme nous l’avons signalé auparavant, l’assiette et les conditions du marché du livre d’un pays ou d’une zone linguistique sont déterminants pour rendre possible ou viable un projet éditorial. Dans le monde francophone, la marginalisation des zones périphériques, les coûts élevés de la diffusion/distribution ou même l’impossibilité de trouver des partenaires diffuseurs/distributeurs, des coûts de production élevés (notamment en matière de traduction), une assiette du marché réduite, sont des obstacles à la publication de livres en particulier, dans le domaine des sciences humaines et de plus en plus dans celui de la création littéraire et à la libre circulation des idées et des œuvres de l’esprit.
Comment dès lors rendre économiquement et culturellement accessibles les livres produits par des maisons d’éditions indépendantes ? Quelques exemples nous permettront d’y répondre. Dans le domaine anglophone, les Éditions Zed Books en Angleterre ont mis en pratique pour leur collection « Global issues » à la fois des coéditions classiques soit sous forme de coproduction ou de coimpression, soit sous forme de cession de droits de reproduction et des contrats de diffusion/distribution. Il en va de même pour les Éditions Ruisseaux d’Afrique au Bénin pour leurs collections de livres pour enfants, « Le Serin » et « La Libellule », coéditées sur un axe Sud-Sud avec des partenaires du continent africain. Ce type de coédition se fonde sur un éditeur principal qui détient et gère tous les droits (texte et image) et qui fait imprimer le tirage global pour tous les partenaires. L’avantage principal de ce type de coédition consiste en la réduction des coûts de fabrication, du prix de revient unitaire des livres, grâce à des tirages plus élevés. Mais les éditeurs partenaires assument individuellement les coûts souvent élevés du transport aérien des livres.
Dans le domaine francophone, la collection « Enjeux Planète » (2) sur les problématiques de la mondialisation, lancée par la Fondation Charles Léopold et développée dans le cadre de l’Alliance des éditeurs indépendants, a mis en place un réseau de coédition collective encore plus intégrée présidée par des principes de participation démocratique et associative. La dimension équitable et solidaire de ce mode de coédition se fonde sur plusieurs paramètres : le processus décisionnel, la répartition des tâches éditoriales et de fabrication, l’impression des livres dans un pays du Sud, un système de péréquation financière, la rétribution des droits d’auteur et de traduction en fonction des prix publics différenciés des différents partenaires, et la promotion collective des ouvrages. La création de réseaux d’éditeurs indépendants par zone linguistique permet aussi de proposer des projets éditoriaux ponctuels aux partenaires sur des bases semblables (3) ; on pourrait ainsi envisager de publier des livres ou même une collection de littérature afin de rendre accessibles des œuvres fondamentales au lectorat du Sud.
Tout le processus décisionnel de choisir un(e) auteur(e), un(e) traducteur(trice) en tenant compte d’une répartition équitable entre personnes issues du Sud et du Nord , de publier un manuscrit ou de traduire un livre, d’établir le calendrier et le rythme des parutions, de fixer les prix publics selon les marchés en fait de construire un projet collectif éditorial commun est décidé démocratiquement par les partenaires grâce à des rencontres et aux ressources de communication de l’Internet. Le travail éditorial (préparation du manuscrit, validation de la traduction, corrections, mise en page, suivi de la fabrication) est assumé à tour de rôle par un éditeur principal qui gère aussi les droits pour le collectif des éditeurs assisté de deux parrains. Un système de péréquation économique et financière attribue une répartition proportionnelle des coûts en fonction des conditions économiques et du marché du livre de chaque partenaire. L’objectif final est de rendre le livre accessible au lectorat de chaque éditeur partenaire dans des conditions économiquement viables pour lui.
Dans un premier temps, en ce qui concerne la collection « Enjeux Planète », des subventions financières importantes ont été allouées au travail de coordination, éditorial et à la traduction ; et les frais de transport ont été assumés entièrement par les éditeurs partenaires. Mais, en 2004, le collectif d’éditeurs a décidé de « péréquationner » tous les coûts liés à la publication des livres. Ce modèle encore plus intégré de coédition équitable et solidaire induit des coûts de production plus élevés pour les éditeurs du Nord à cause de l’intégration des frais de transport et des traductions éventuelles. Ceci implique que ce modèle de coédition ne permet pas l’économie de la recherche de ressources de soutien à la production, à la traduction ou au transport auprès d’instances gouvernementales, associatives ou privées.
En l’occurrence, des partenariats solidaires ont été mis en place avec des compagnies aériennes ou avec des transitaires afin de diminuer considérablement les frais de transport. Le livre équitable n’échappe pas à la critique des coûts environnementaux de ce type de transport. Des solutions pourront être explorées à l’avenir afin de conjuguer d’autres modes de transport et les avantages des économies d’échelle de coédition en multipliant le nombre de partenaires par sous-régions linguistiques et en diversifiant les lieux de fabrication. Par ailleurs, ce modèle n’applique pas les modalités de coédition complète avec partage des pertes et profits.
Par la mutualisation des compétences, des pratiques et des ressources, la mise en place de réseaux internationaux d’éditions solidaires permet d’appréhender d’autres aspects et des problématiques propres à la chaîne du livre. Dans le domaine du droit international, il s’agit de veiller à l’application des accords internationaux tels que l’Accord de Florence et le Protocole de Nairobi concernant la libre circulation des biens culturels ; trop souvent lors du passage en douane les livres sont soumis à l’arbitraire de tarifs de traitement de dossier par les douanes et les transitaires dans les pays du Sud. Ou bien il faut explorer les possibilités de faire appliquer les dispositions de l’Acte de Paris (qui fait partie de la Convention de Berne) qui obligent les détenteurs de droits à céder des droits d’exploitation aux pays du Sud selon les conditions du marché de ceux-ci. D’autres aspects sont mis en œuvre ou envisagés : la mutualisation des ressources et des savoir-faire dans le domaine de la gestion éditoriale, de la formation, de la diffusion et de la promotion (catalogues, sites portail sur Internet, etc.) et des politiques nationales culturelles par rapport au livre.
Selon les modèles et les expériences exposés ci-dessus, le label « le livre équitable », recouvrant une très grande diversité de modalités de faire de l’édition solidaire, cherche à promouvoir une nécessaire « bibliodiversité » et à éditer des livres autrement pour une autre mondialisation.