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Candombe, l'âme africaine de l'Uruguay par Pierre Polomé Journaliste Le soir tombe doucement sur le quartier Palermo. C’est encore l’été, mais un vent frisquet souffle depuis l’Atlantique et les ultimes eaux douces du Río de la Plata, s’engouffre entre les immeubles qui regardent l’océan. Les danseuses, dans leurs légers costumes de plumes et de paillettes, se rapprochent des brasiers où chauffent les tambours. Une odeur âcre monte des feux de cartons et se mélange aux émanations de bière. À l’entrée de la rue Isla de Flores, la police municipale a du mal à contenir les milliers d’enfants excités qui escaladent les grilles. Des étoiles et des demi-lunes de papier mâché apparaissent devant les balcons des maisons où s’entassent les spectateurs. Des capoeiristes brésiliens se sont invités en voisins pour ouvrir le Carnaval. Ils s’élancent en direction de la place Medellín. Les tambours s’accordent, commencent à se répondre. Les comparsas (compagnies) débarquent par cars entiers. Mais le Carnaval, ou llamadas (appels) du défilé de Montevideo, n’est que l’aboutissement d’un travail annuel, d’une préparation qui anime même des petites villes de l’intérieur du pays. À Colonia del Sacramento, en face de Buenos Aires, par exemple. Ici, près du centre historique (un village portugais du dix-septième siècle), les murs sont couverts d’inscriptions « contre la guerre US, contre les planches à billets, contre les privatisations » ou d’affiches refusant la privatisation d’Ancap, unique société pétrolière de l’Uruguay. Le pays, sous-peuplé, grand comme deux fois le Portugal, se débat à sa façon contre son président libéral, Jorge Battle… Deux fois par semaine, Diego Bianchi, dessinateur et tambour de candombe, rejoint sa comparsa qui fait un ensayo (répétition) dans les rues. Une comparsa compte en général de 20 à 80 tambours, au-delà, les premiers n’entendent plus les derniers, des hommes principalement, mais aussi des femmes. La réunion a lieu sur une esquina (un coin de rue, lieu essentiel de la culture du Río), autrefois dans des locaux dont les noms rappelaient les origines : Sala Congo, Sala Mandigua, Sala Banguela,… Un feu de carton s’embrase, on rassemble les tambours autour des flammes pour faire chauffer les peaux. Puis, on accorde. Les tambours symbolisent la force et l’identité des esclaves, ils déclenchent le signal de la rébellion, parlent une langue inconnue des « maîtres ». Il existe trois types de tambours : le piano (la grosse basse) donne le rythme, le repique (le moyen) exprime la voix de celui qui en joue, fait l’appel et la réponse, le chico (le petit) dirige de fait et maîtrise le rythme. Il faut toujours un chico. On peut faire le candombe (la musique) avec le chico et le piano, ou avec les trois. Les rythmes sont à deux ou trois temps, rapides, africains par essence, proches des rythmes traditionnels du Congo, de l’Angola ou même du Sénégal, les pays d’origine des esclaves noirs, de races bantoues au sens large… On peut reconnaître des styles différents selon les quartiers d’origine de chaque comparsa. Le rythme qui émerge est d’emblée remuant, irrésistible. Tout autour, on se met à danser immédiatement. La comparsa joue un morceau, puis se met en route dans le vieux Colonia. Il n’y a aucun problème avec la circulation des voitures, il n’y a même pas de policiers pour encadrer. Durant toute l’année, la comparsa répète en vue des llamadas de Montevideo (quartiers Palermo et Sur). Les tambours sont repeints, tous dans les mêmes couleurs, de nouveaux costumes et des sombreros sont confectionnés, des effigies sont réalisées à partir des modèles anciens, les danses et les saynètes, répétées. Enfin, il y a des sélections à travers le pays et la capitale. Le Carnaval présente surtout des comparsas des différents quartiers de Montevideo et quelques compagnies des provinces, comme celles de Colonia, Durazno, Melo.
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![]() Candombe à San Benito (Colonia, Uruguay) © Diego Bianchi |
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| Parmi les effigies, la lune et les étoiles, les drapeaux reviennent toujours, très symboliques. Il y a des personnages récurrents eux aussi (lubolos) : le diable blanc (brujo), le señor medico avec sa barbe blanche (ou gramillero, celui qui emploie les plantes pour guérir), la mama vieja, la vedette, les blancs noirs et les noirs blancs. C’est l’histoire de l’intégration des esclaves dans la société qui se rejoue à chaque passage. On voit bien ces personnages dans les peintures célèbres de l’Uruguayen Pedro Figari, qui montrent les Noirs danser le candombe dans les années vingt, en chapeaux haut-de-forme et pantalons à rayures. Fondamentalement, le Carnaval, et en son cœur les tambours, exprime les racines africaines de la culture et de l’identité uruguayennes. Il y a enfin un « roi » parmi les personnages emblématiques, que l’on dit représenter les anciens rois du Congo (inversion de l’esclave) ou symboliser Baltazar, le roi mage. Ou encore San Benito, le Saint-Benoît noir, car le syncrétisme religieux (animisme et catholicisme) accompagne toujours le Carnaval. Le matin, dans le vieux port très paupérisé de Montevideo, des peintres muralistes reproduisent une étoile, une demi-lune, des tambours, dans les couleurs terre et bleu. Au milieu de la fresque, l’un d’eux écrit « Montevideo, ciudad candombe ». Le soir, des marchands de chips et de masques en plastique se disputent l’espace. Pas ou très peu de touristes (contrairement aux grandes villes brésiliennes, la municipalité ne fait aucun effort pour tirer bénéfice du folklore), il n’y a que des Uruguayens, des Argentins et des Brésiliens. Les gens qui dansent et les spectateurs se font signe, se reconnaissent, ils sont voisins, vivent dans les mêmes rues. Une comparsa passe comme la vie, des femmes de tous les âges dansent. Les tambours sont puissants. La rue Isla de Flores couvre une petite colline, la télévision s’est placée dans la montée. C’est l’endroit idéal : devant la caméra, on danse mieux, on frappe plus fort sur les tambours. L’ordre du défilé est toujours identique : d’abord une banderole de publicités locales, puis les drapeaux qui frôlent la tête des spectateurs, grandes banderas colorées (soudain, une bannière très vibrante : jaune, vert et violet !) qu’accompagnent des fanions portant le nom de la comparsa : « Senegal », « Yambo Kenia », « la Morenada », « Kanela », etc. Les liens avec les pays africains sont objets de fierté. Viennent alors les personnages reconnaissables (brujo, etc.). Ensuite, les danseuses les plus jeunes, puis les plus belles, costumées à la façon des carnavals brésiliens et en même temps différentes, elles remuent les seins selon les encouragements du public : « bueno ! » « danse ! ». À cet instant, elles semblent monumentales, de chair, de couleurs, de sourires. Leurs danses, chorégraphiées, se rapprochent des congadas et des cucumbís brésiliens, eux-mêmes originaires d’Afrique occidentale. Enfin, la cuerda (orchestre) de tambours, dont le son s’amplifie ou décroît au fur et à mesure de l’approche. Pour Diego, « jouer le tambour est mieux que d’être dans le public. Les tambours se parlent sans cesse, on se concentre tellement qu’au bout d’un moment, on ressent la transe ». Puis, c’est le tour de la comparsa suivante, après les pubs pour la boucherie ou la pizzeria locales. La nuit avance, il y a toujours des drapeaux au bout de la rue, la chaleur monte, on boit beaucoup. « Des tensions apparaissent toujours en fin de Carnaval », dit Diego, peu tenté par les débordements et les affrontements avec la police. Mais pour beaucoup, la fête se termine en vagabondages sur la rambla en front d’océan. « En face, c’est le Congo ! » s’exclame un passant. Pas exactement, mais ce n’est pas grave. Pierre Polomé |
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