CULTURES

Afrique en images :
entre culture coloniale et culture africaine


par Guido Convents

Historien du cinéma


En septembre 2003, le Sénégalais Sembene Ousmane (1923), pionnier du cinéma africain, s'est rendu à Bruxelles pour assister à un hommage à son œuvre.  Dans une discussion avec quelques amis belges et italiens à Flagey,  il racontait s'être rappelé, lors de la commémoration du centenaire du cinéma en 1996, que, dans les années trente et quarante, son père ne voulait assister à aucune projection cinématographique. C’était, selon lui, une « affaire des Blancs ». De même, ses parents refusaient résolument de se faire photographier.  Ce n’est pas si étrange. Beaucoup de peuples indigènes ont découvert assez vite que se faire photographier ou filmer équivalait à renoncer à leur dignité, à se faire voler leur « âme », et que les photos et les films peuvent déshumaniser. Les preneurs d’images acquièrent un pouvoir sur les autres.  Ils peuvent raconter n’importe quoi sur les personnes représentées sur l’écran. C’est le fond de la culture coloniale. Des images d'africains furent présentées dans un cadre idéologique empreint de colonialisme et d'eurocentrisme. Des stéréotypes qui faisaient tort à l’Africain comme être humain régnaient non seulement pendant l’époque coloniale, mais bien au-delà. Des films occidentaux comme La chute du faucon noir (Black Hawk Dawn), de l’Américain Ridley Scott par exemple décrivent les Africains comme un masse de sauvages, indisciplinés, cruels, fanatiques et imperméables aux bienfaits de la civilisation occidentale. Ce film fut même présenté sous la forme d'un documentaire de tournage – sans beaucoup de critique – dans le JT1 de la VRT et dans un des programmes de la même chaîne qui présente habituellement des documentaires assez lucides et journalistiques de qualité. 

Souvent, même des organisations proches des Africains n’échappent pas à la culture coloniale. Le cinéaste congolais Balufu Bakupa-Anyinda le voit à travers la médiatisation actuelle de l’aide humanitaire de l’opulent  Occident et surtout des ONG, qui se fait le plus souvent à la plus grande gloire du donateur. Pour récolter des fonds, on montre des Africains nécessiteux. On montre des mères et des enfants agonisants, en pleurs. Le contexte et les causes du drame sont souvent négligés. D’ailleurs certains critiques font remarquer que beaucoup d’organisations de secours – les ONG – ont besoin d’images émotionnelles et stéréotypées pour leurs campagnes. Bien que les ONG prétendent que leur engagement est apolitique et qu’elles s’abstiennent de toute ingérence politique, de telles images confirment non seulement les préjugés, mais les renforcent même. C’est le pouvoir de la misère esthétisée… Ces images finissent même par susciter la phobie de l’Africain chez certains.  Mettre en évidence cette politique de l’image a été un premier défi qui a mené à l’écriture du livre Afrique ! Quel Cinéma.

L’étonnement suscité par le fait que dans des démocraties européennes comme la France et la Belgique un système comme le colonialisme et la culture coloniale ait été accepté dans les médias est une autre raison pour  écrire un livre comme Afrique ! Quel Cinéma. La colonisation des pays africains n’a pas eu lieu pour introduire une démocratie ou des droits humains dans ces pays, comme  les médias occidentaux le prétendaient. Est-ce que ces médias ont été aveugles ou existait-il un complot?  Non, il y avait des cinéastes en France, comme par exemple René Vautier, qui démasquaient le système colonial dans leurs films (Afrique 50, par exemple). Mais, pour « des raisons d’Etat »,  ces films furent interdits dans le pays et n’ont été vu en France que des décennies après l’indépendance de la plupart des colonies.  En Belgique, le film l’Impasse (1961)  du père Weymeersch, qui dénonçait le rôle criminel des missionnaires ou des banques est resté presque inconnu pendant quatre décennies. 

Il n'est pas si étrange que, même en 1978, lorsque le journaliste  Walter Zinzen fit une remarque critique sur l’intervention des paras belges au Shaba, la direction de la BRT a tout fait pour qu’il ne couvre plus le Zaïre et ce, pendant presque quinze ans. Au début des années 80, quand le documentaire "Du Zaire au Congo" de Christian Mesnil formulait une vision critique sur l’époque coloniale et sur la présence des Belges en Afrique après 1960, le réalisateur fut presque diabolisé par les médias belges.  Mais, de l’époque coloniale jusqu’à la fin des années 80, c'était la guerre froide, et une attitude de résistance contre l’Occident était synonyme d'instigation communiste.

Lors de la Première Guerre Mondiale, la présence occidentale dans les colonies était mêlée avec la défense de la patrie et le  patriotisme (l’orgueil de vivre dans un grand pays, sublimé par des services de propagande de l’Etat !). Bref, critiquer le colonialisme voulait dire critiquer le pays, ses institutions et même la famille royale ! 

Après le 11 septembre 2001, on a vu presque la même « stratégie propagandiste » aux Etats-Unis ou le président déclarait « celui qui n’est pas avec nous, est contre nous et est un mauvais Américain».

Au début des années 50, le peintre congolais de renom, Albert Mongita expliquait en présence du cinéaste André Cauvin (1907°),  à Léopoldville, aujourd'hui Kinshasa, que les Africains devraient faire leurs propres films avec leurs acteurs, leurs réalisateurs, leurs scénarios et leurs techniciens.  Il a fondé un club de cinéma et, avec l’aide d’un expert belge, il réalisa un court métrage… Ce film est probablement perdu, et le groupe n’a pas fait d'autre tentative, bien que Mongita ait essayé de contacter Gevaert en Belgique pour avoir du matériel et un des conseils pour devenir maître de sa propre production d'images.  Cette tentative ne fut pas fort appréciée par l'administration coloniale. D’ailleurs, comme partout dans l’Afrique coloniale, l’usage des caméras cinématographiques sans autorisation du gouvernement était interdit.  Après les indépendances, de jeunes Africains étaient convaincus que l’indépendance ne pouvait être acquise que s'ils avaient le pouvoir sur la production culturelle des médias.  Leurs médias programmaient encore des productions occidentales ne donnant guère d'attention à la voix et aux images des Africains ; leurs histoires en restaient encore absentes. 

Mais Sembene Ousmane ou, plus tard, Med Hondo ou Djibril Diop, soulignaient que les nouveaux pays devaient non seulement investir dans des choses matérielles, mais aussi immatérielles (la culture), et que faire des films ou des produits audiovisuels est aussi important que construire des maisons, des chemins ou des écoles.  Des films comme le Mandat (Ousmane Sembene, 1968) ou Yaaba (Idrissa Ouedraogo, 1989 ) montraient des familles, des hommes, des femmes et des enfants qui vivaient ensemble comme des êtres humains avec leurs défauts et qui parlaient leur propre langue. Ils étaient des humains comme les autres. Or, précisément, dans la mentalité des Occidentaux-coloniaux, les Africains étaient différents et "pas" comme les autres.

Dans le cinéma, il y a des films qui dénoncent clairement « le don » de l’aide occidentale. Dans Guelwaer (1991), également de Sembene Ousmane, le protagoniste dévoile la politique désastreuse de l’Europe à travers l’aide humanitaire dans une communauté. Gaston Kaboré l’explique indirectement dans Buud Yam (1996). Dans ce film, un garçon trouvé dans la nature est adopté par une famille dont il reçoit tout. Mais le village n’accepte pas que cet étranger épouse en plus la fille de sa famille adoptive. La fille tombe malade et l’intrus est accusé d'avoir des pouvoirs magiques. Pour sauver la fille, le garçon part pour trouver de l’aide. Il voyage des mois dans le pays et souffre. En fait, le film voulait être une métaphore pour qu’il puisse revenir dans le village et épouser la fille… Kaboré veut clairement dire qu’un don n’est pas gratuit et que, pour l’équilibre de la société, il faut toujours avoir une contrepartie.

Bien que paradoxal, l'esprit colonial veut que les coloniaux soient arrivés en Afrique pour civiliser et pour apporter le modèle démocratique. Ils ont d'abord géré la région d'une manière dictatoriale et, après l'indépendance, ont soutenu des dictatures comme celle de Mobutu (voir le documentaire de Thierry Michel sur Mobutu, Mobutu Roi du Zaïre, 1999). Puis ce sont les Africains qui, pendant la Première guerre et Deuxième Guerres mondiales, sont venus au secours des Etats européens pour défendre leur liberté, leur souveraineté et même la démocratie.  De nouveau, Sembene Ousmane renvoie dans son film Emitaï à ce paradoxe. Dans un village, pillé par des soldats français pendant la seconde guerre mondiale parce que les jeunes ne veulent pas s'engager dans leur armée, le spectateur voit que pour les Africains rien ne change lorsqu'en Europe un régime dictatorial est remplacé par une démocratie. Le maréchal Pétain fut simplement remplacé par le général De Gaulle, mais le système de l'exploitation ne changea pas. Dans le film Camp de Thiaroye, des soldats sénégalais reviennent dans leur pays après  la guerre en Europe et l'internement chez les nazis. Quand ils demandent au Sénégal les même droits que ceux avec qui et pour qui ils ont lutté, cela se révèle hors de question, et l'oppression est horrible pour ces anciens combattants. Ces histoires ne sont jamais racontées en Europe ou portées à l'écran par des Européens. 

Ce n'est que depuis quelques années que des Belges se rappellent que la première grande bataille que les Alliés ont gagné contre les Allemands en Belgique fut celle de Gembloux. Dans cette bataille qui dura trois jours, pas moins de 2 200 marocains ont perdu la vie. A la fin des années quatre-vingt-dix, Mourad Boucif, un cinéaste belge d'origine marocaine, entendait parler de cette bataille. Le fait que des Marocains aient sacrifié leur vie pour la liberté et la démocratie des Européens et notamment des Belges lui était aussi  inconnu.  Depuis lors, il rassemble des témoignages pour montrer un documentaire qui doit également aboutir à un film de fiction et qui s'intitulera probablement La Mémoire de mes Frères.

Dans une conversation en 2003, Boucif explique sa volonté de combattre l'amnésie qui a fait oublier cet événement à l'aide d'un film de fiction grand public. Il était aussi très étonné que cet événement n'ait pas eu d'écho auprès des producteurs de télévision belges ou auprès des producteurs de documentaires et même de réalisateurs de films de fiction. Il expliquait aussi pourquoi il voulait le faire. "Dans les films sur la Deuxième Guerre mondiale, ce sont presque toujours les Américains qui sont les héros et les libérateurs. Moi, je veux faire un film où des Africains et notamment des Magrébins jouent le rôle qu'ils méritent : comme ceux qui se sont battus pour la liberté. Mais ce film ne sera pas un film de guerre conventionnel. Je veux dénoncer le racisme et les préjugés: comment ces Africains n'étaient pas considérés comme de "vrais soldats". Même dans la mort, ils n'étaient pas égaux aux autres. Ils furent enterrés dans des fosses communes sans beaucoup de respect pour leur culture ou leur religion.  Mourad Boucif est aussi le réalisateur d'Au-delà de Gibraltar où il raconte l'histoire d'une famille marocaine, première et deuxième générations vivant à Molenbeek. Une histoire racontée d'une perspective absente dans les médias belges (ou européens).

Guido Convents

Guido Convents est également l'auteur d'un livre qui présente le cinéma d'Afrique, du cinéma colonial à celui de l'Afrique indépendante :

L'Afrique ? Quel cinéma ! Un siècle de propagande coloniale et de films africians EPO, Anvers, 2003, 367 p.


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