CULTURES

Dynamique des associations
belgo-immigrées


par Joseph Gatugu

Chercheur à l'IRFAM
coordonnateur de l'asbl TRANSFAIREs



Cet article est un extrait remanié d'un travail de recherche (1) mené par l'IRFAM (2) sur la vie associative des personnes d'origine étrangère de Wallonie et de Bruxelles, singulièrement des Turcs, des Maghrébins et des Africains subsahariens. Il décrit cette dynamique à travers les rapports qu'entretiennent ces populations avec les autorités politiques et administratives locales, régionales, communautaires, fédérales et internationales. Les associations ciblées par l'étude sont des entités d'initiative privée, créées et animées de manière significative par ces populations. Elles poursuivent un objet social et proposent des activités en lien avec les communautés dont elles se réclament. Bien souvent, elles sont identifiables grâce à la dénomination et à la localisation. Ces associations peuvent également être membres de plusieurs partenariats et de réseaux multiculturels.


Un peu d'histoire

Les associations «immigrées» datent du début des migrations massives de main-d'oeuvre du 20e siècle. Avant 1970, il y avait peu d'associations immigrées puisque le séjour en Belgique était principalement conçu comme temporaire. Par ailleurs, les immigrés manquaient de cadres pouvant créer et gérer des groupements. Les associations de cette époque étaient des copies des structures des pays d'origine. Leurs principales activités étaient liées à la sauvegarde des traditions. Des cadres culturels et religieux du pays d'origine ont contribué à la structuration de ces associations.

L
es années 70 voient un accroissement du nombre d'associations. Bon nombre d'entre elles étaient liées aux partis ou aux régimes politiques des pays d'origine; elles répondaient d'objectifs culturels; elles bénéficiaient du concours de cadres immigrés compétents et du soutien des organisations politiques, syndicales et caritatives belges; elles s'inscrivaient dans une perspective de retour, et les responsables associatifs étaient tous des primo-arrivants, majoritairement des hommes.

A partir des années 80, le paysage associatif immigré se complexifie: les effectifs des associations augmentent considérablement, les fondateurs et les personnes associées ainsi que leurs activités se diversifient et les associations se professionnalisent. Celles qui étaient liées aux organisations syndicales ou autres s'affranchissent sans complètement rompre leurs relations.

A partir de 1990, on assiste à un véritable foisonnement associatif. Une pléthore d'associations naissent et concernent des populations de plus en plus variées dans leurs composantes. C'est le cas des associations africaines et féminines. Les «vieilles» associations sont essoufflées, tandis que les jeunes structures se dynamisent. Par ailleurs, les activités des associations sont largement diversifiées. On assiste enfin à l'émergence des collectifs et des fédérations d'associations aux niveaux national et international.


Les enjeux de l'associatif « immigré »

L'enjeu fondamental de l'associatif «immigré» est de réunir des gens dans un même espace social autour d'un projet commun. Les associations sont ainsi des facteurs de socialisation et des lieux de ressourcement identitaire. Concrètement, ce sont des espaces de convivialité, de fuite de la solitude, de résistance aux difficultés de la vie, de réconfort psychologique, bref, des espaces de survie face à un monde individualiste qui se montre hostile. Par ailleurs, l'associatif «immigré» est conçu comme un lieu d'apprentissages démocratiques et de solidarité entre les personnes associées, d'une part, et avec des personnes ciblées par les actions, d'autre part. Enfin, il est conçu comme un tremplin à l'emploi. Face à un marché de l'emploi discriminatoire et en pleine récession, des personnes d'origine étrangère créent des associations pour pouvoir s'occuper.


Les ressources associatives

L'associatif « immigré » est caractérisé par un manque considérable de ressources humaines, matérielles et financières: très peu de personnel rémunéré (moins de 10%), un manque d'infrastructures nécessaires aux activités menées et enfin une précarité financière. Les pouvoirs publics soutiennent rarement le travail des associations, quand bien même leurs rôles soit officiellement considérés comme d'utilité publique. Le plus souvent, la fermeture, la méfiance ou l'inertie prédominent. D'où la «délocalisation» des sièges et des activités de certaines associations vers la Flandre où la situation serait meilleure, voire la cessation des activités. D'autres associations bénéficient cependant du soutien financier des organismes internationaux, des gouvernements ou des organisations gouvernementales de leur pays d'origine, notamment par l'entremise des ambassades ou des représentations diplomatiques.


Essai de typologie

Selon les origines des membres associatifs, on remarque que les associations maghrébines sont très dynamiques et créatives; les associations turques sont caractérisées par une certaine diversité ethnique, une ancienneté en Belgique, la solidarité mutuelle et l'esprit de cohésion, leur effectif considérable (plus d'une centaine en l'an 2000 dans toute la Belgique) et leur répartition géographique ; enfin les associations africaines sont plus récentes, très nombreuses et, contrairement aux autres, comptent moins de fédérations (±10).

Selon les catégories d'associés, la plupart des associations sont généralistes et masculines. Elles comptent beaucoup de membres et sont anciennes. Les associations de jeunes constituent un deuxième type important. Elles offrent une palette d'activités plus en ancrage avec le pays d'accueil et les problèmes d'insertion. Elles sont, à l'instar de celles des femmes, les dernières venues dans l'espace associatif immigré. Tout comme les femmes, les jeunes s'associent entre eux. Ces associations cumulent beaucoup de handicaps: une plus grande précarité structurelle et les conflits culturels et intergénérationnels. Quant aux associations de femmes, elles ont été créées tardivement, partiellement en collaboration avec des institutions belges, et elles sont conçues comme des outils d'émancipation, selon des conceptions surtout occidentales.

Selon les statuts juridiques des associés, les immigrés et leurs descendants jouissent de statuts divers. Bon nombre d'entre eux sont naturalisés ou sont nés belges. D'autres sont des étrangers résidents, définitifs ou non.

Selon les populations cibles, à l'instar des associations «autochtones», la plupart des associations «immigrées» s'adressent plus particulièrement aux jeunes. Leurs actions se résument principalement à l'encadrement culturel, pédagogique, professionnel, sportif, etc. Les associations qui s'adressent aux femmes sont essentiellement des associations féminines. Beaucoup d'associations «immigrées» s'adressent à tous les publics sans distinction aucune d'âge, de sexe, de nationalité, de religion, etc. Enfin, il existe certains publics spécifiques: commerçants, sportifs, travailleurs sociaux d'origine étrangère, etc.

Selon les activités, les associations immigrées, à l'instar des associations «autochtones», s'investissent dans des activités diverses : l'accueil, la formation, l'insertion socioculturelle et l'information générale. Ce sont en général des réponses qui ne sont pas fournies par les services publics ou pas de la même manière. D'autres champs investis sont notamment les actions internationales de solidarité et la production de médias destinés à un public issu de l'immigration.


Assimilation et piliers

L'associationnisme des immigrés et de leurs descendants est une des ressources culturelles importante dans la société belge. Les associations «immigrées» ont la spécificité de fonctionner parfois sur un modèle démocratique et participatif différent de celui souhaité par le législateur belge. Les besoins organisationnels des immigrants reflètent des priorités, des valeurs et des hiérarchies sociales et culturelles qui leur sont propres. D'où les reproches de méconnaissance du sens de l'associatif et du manque de professionnalisme formulés par les pouvoirs publics et certains organismes parapublics à leur endroit, reproches cependant abusifs et ethnocentriques à certains égards, puisqu'il n'existe pas de critères objectifs et universaux permettant d'évaluer la qualité associative. D'où aussi la réticence des mêmes pouvoirs publics et organismes para-publics à soutenir les initiatives des associations. Cette réticence a deux sources : la première source idéologique fait référence à la fonction assimilationniste des appareils de l'Etat face aux populations «différentes» et minoritaires. La seconde est pragmatique qui renvoie au fait que dans un pays dont l'équilibre sociopolitique et socioculturel se base sur des consensus et des partages fragiles entre divers piliers politiques, confessionnels, etc., reconnaître des expressions culturelles exogènes revient à remettre en cause l'ensemble de ces partages de pouvoir et de moyens. Tout bien considéré, l'associatif «immigré» a encore du chemin à parcourir pour être reconnu en Belgique.

Joseph Gatugu

(1) La vie associative des populations étrangères et d'origine étrangère en Wallonie et à Bruxelles : rapports aux pouvoirs, Liège, IRFAM, septembre 2002.
(2) Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations, Rue Agimont, 17, B-4000 Liège, irfam@irfam.org, Site web : www.irfam.org.

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