CULTURES

Médias d'Afrique centrale, une liberté sous pression


par Domitille Duplat

Chargée de projets à l'Institut Panos Paris
pour le programme Droits et renforcements institutionnels des médias


« La création, le maintien et le renforcement d'une presse indépendante, pluraliste et libre sont indispensables au progrès et à la démocratie dans un pays, ainsi qu'au développement économique ». Cette affirmation, formulée le 3 mai 1991 dans la déclaration de Windhoek, alors que souffle sur le continent africain le vent de l'ouverture politique, constitue, une décennie plus tard, un espoir en même temps qu'un défi. En Afrique centrale, les médias doivent souvent compter avec un environnement politique peu favorable et avec une économie sinistrée. Pour autant, ils sont nombreux, professionnels des médias ou non, à soutenir le développement d'une presse libre et pluraliste.


Des médias en sursis

C'est un pays divisé, occupé et ruiné par des guerres successives et des régimes « prédateurs ». La République démocratique du Congo compte malgré tout, rien qu'à Kinshasa, septante journaux, dix-sept radios et quinze chaînes de télévision (1). Mais elle compte aussi, selon l'association Journalistes en danger (Jed), soixante-sept cas d'atteinte à la liberté de la presse en 2002 (2). Depuis décembre 2002, la radio associative Maendeleo, basée à Bukavu (Kivu), est plongée dans le silence sur ordre du mouvement rebelle du RCD-Goma après une émission qui donnait la parole aux habitants (3). Pour faire taire les journalistes ou bien la population elle-même ?

Dans plusieurs pays de la région, des journalistes dénoncent la rétention d'information ou encore les interdictions d'émettre ou de publier. Ces menaces sont particulièrement vives dans les pays en proie aux conflits où l'information est minutieusement contrôlée, voire manipulée. Les amalgames sont légion : au Burundi, « pour l'administration, les journalistes indépendants sont des petits rebelles (4) », souligne un journaliste. Cette conviction a d'ailleurs conduit les pouvoirs publics burundais à interdire aux médias les interviews des rebelles. Et l'équilibre de l'information?

Le pouvoir judiciaire soumet lui aussi les médias à de rudes épreuves. Deux journalistes tchadiens du journal Notre Temps se sont vus condamnés à six mois de prison et une amende de 100 000 FCFA (152 euros) au mois de février 2003 avant de voir la sanction ramenée à deux mois de prison avec sursis, mais remplacée par une peine de deux millions de FCFA (3040 euros) de dommages et intérêts pour des écrits mettant en cause la belle-famille du président. La confusion des délits de presse avec des délits relevant du code pénal est monnaie courante. Au Tchad, un membre de l'instance de régulation s'interroge : « le journaliste, dans l'exercice de son métier, peut-il subir le même sort qu'un vulgaire escroc ? ».

Au - delà d'un arsenal judiciaire répressif et des intimidations dont sont victimes certains journalistes, les médias déplorent aussi les entraves indirectes à la profession : l'arme n'est pas seulement idéologique, elle est aussi économique. Plus discrète, les effets de cette censure n'en sont pas moins dévastateurs pour les organes de presse. Des taxes prélevées à la saisie du matériel, en passant par les entraves à la diffusion, la presse d'Afrique centrale doit surmonter bien des embûches. En mai 2003, une radio privée de Mbuji Mayi (RDC) tire la sonnette d'alarme. La Société nationale des éditeurs, compositeurs et auteurs exigerait le paiement de 20 à 25 mille dollars US au titre de « redevances » sur les recettes réalisées par cette chaîne déjà confrontée à des difficultés de trésorerie. Comment faire face ?

La censure économique, quand elle n'est pas utilisée directement par certains pouvoirs politiques, se manifeste aussi de façon quotidienne, reléguant ainsi la parution des journaux à un rythme aléatoire. Sans rotative ni imprimerie, la presse équato-guinéenne peine à dépasser les entraves à la liberté d'expression : quelques feuillets paraissent, irrégulièrement, à quelques exemplaires. Avec une seule radio privée, Radio Asonga, propriété du fils du président, autant dire que le pluralisme radiophonique est fantomatique. D'ailleurs aucune loi ne réglemente le secteur. Et même dans les pays où la presse atteint un certain dynamisme comme au Gabon, des journaux doivent recourir à l'imprimerie camerounaise de Macaos pour leur impression, les coûts sur place étant largement prohibitifs. Quant aux médias centrafricains, ils subissent de plein fouet le marasme économique dans lequel est plongé le pays. Avec une seule caméra pour la télévision nationale, comment croire que celle-ci est en mesure d'assumer sa mission de service public ?


Une liberté en quête de règles

Au - delà des pressions politiques et économiques, la liberté de la presse en Afrique centrale souffre aussi d'un manque de cadres juridiques. Les radios camerounaises pâtissent de ce vide réglementaire. En effet, après la loi de 1990, il a fallu attendre dix ans pour qu'un décret d'application fixe les conditions d'exploitation des entreprises privées audiovisuelles. Pour autant, les dysfonctionnements du Conseil national de la communication ou le manque de volonté politique selon certains, rend impossible l'examen des 120 dossiers déposés auprès du ministère de la Communication. Si une soixantaine de radios émettent effectivement, une dizaine seulement ont reçu une autorisation provisoire, et aucune autorisation définitive n'a été délivrée. La précarité de ces médias est patente. Le 24 mai 2003, la jeune radio Freedom FM voit son lancement interrompu par la police au motif « qu'elle n'a pas sollicité l'obtention de la licence » (5). Aurait-elle eu quelque chance de l'obtenir ?

Mais la prise de conscience par les pouvoirs publics de la nécessité d'une loi respectueuse de la liberté de la presse et du droit à l'information gagne du terrain. Les médias font partie intégrante du processus de transition en cours dans de nombreux pays. En République démocratique du Congo, la constitution, promulguée le 4 avril 2003, prévoit la mise en place d'une instance de régulation, dénommée « Haute Autorité des médias », parmi les cinq institutions d'appui à la démocratie. C'est dire le rôle des médias dans ce processus qui devrait aboutir en 2005 aux premières élections depuis une quarantaine d'années. Cet organisme devrait notamment réglementer la libéralisation des ondes qui s'est produite de façon empirique dans le pays et sauvegarder ainsi le pluralisme des médias. Au Rwanda, les prochaines élections législatives et présidentielles sont prévues à l'automne. Les médias sont dans la ligne de mire. Tous se souviennent du rôle joué par la Radio-Télévision des milles collines dans le génocide de 1994. Près de dix ans ont passé, mais les écrits restent parfois virulents : « les médias de la haine existent toujours, ils n'arrivent pas à pardonner », affirme la présidente de l'Association rwandaise des journalistes. Dans ce pays, les médias sont à l'image d'une société qui essaie de se reconstruire après le traumatisme du génocide.

L'adoption en juillet 2002 de la loi sur la presse et la création en décembre du Haut Conseil de la presse devrait désormais apporter un cadre réglementaire aux professionnels de la communication. Six dossiers de demande d'autorisation de radios privées sont en cours d'examen, ouvrant ainsi la voie à la démonopolisation des ondes. De fait, comme toute liberté, la liberté de la presse n'a-t-elle pas besoin de règles pour s'épanouir sereinement?

Les médias eux-mêmes marquent leur détermination à agir pour défendre la liberté de la presse et du même coup le droit du public à une information claire et objective. C'est ainsi qu'en décembre 2002 à Kinshasa est née l'Organisation des médias d'Afrique centrale, l'Omac, qui s'est donné pour priorité de lutter contre les atteintes à la liberté de la presse dans la région. La mise en place d'un réseau régional d'alerte a été confié en février 2003 à l'Ong congolaise Journalistes en danger. Au niveau national, les médias s'interrogent de plus en plus sur leur responsabilité au sein de la société. Le respect des règles de déontologie s'impose au sein de la profession comme une nécessité. Dans certains pays, les médias mettent en place des observatoires de l'éthique et de la déontologie, sorte de tribunaux des pairs auquel est associé le public par l'intermédiaire de la société civile (6). L'Observatoire congolais des médias, créé en avril 2002, est le premier à voir le jour dans la région, mais d'autres pays s'engagent dans la voie de l'autorégulation, comme le Tchad et la RDC. Ce dynamisme collectif ne témoigne-t-il pas de la volonté farouche des médias d'ancrer cette jeune liberté dans le paysage démocratique de leur pays?

Médias publics ou privés, tous accomplissent une mission de service public : informer la population sur les enjeux locaux, nationaux et internationaux. Les journalistes sont naturellement les premiers défenseurs de la liberté de la presse, mais le rôle de l'Etat et de la société civile dans l'affirmation de cette liberté, corollaire du droit à l'information, est crucial. C'est la concertation de ces trois groupes d'acteurs qui assurera à la presse écrite et audiovisuelle une expression libre et pluraliste. Pour qu'enfin les médias d'Afrique centrale brisent la chaîne des silences (7).

Domitille Duplat


(1) Statistiques de l'Union de la Presse congolaise (UPC), publiées le 6 mars 2003.
(2) Journalistes en danger, Rapport 2002. Disponible en ligne sur le site www.jed-congo.org.
(3) Les informations factuelles sur les médias d'Afrique centrale présentées dans cet article proviennent pour une large part de la lettre d'information Africent@lemedias rédigée par onze correspondants répartis dans les neuf pays de la région (Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République démocratique du Congo, Rwanda, Tchad) et publiée par l'Institut Panos Paris dans le cadre de son programme Droits et renforcements institutionnels des médias en Afrique centrale. Cette lettre d'information mensuelle, diffusée par courrier électronique, est disponible sur le site de l'Institut Panos Paris : www.panosparis.org (inscription en ligne).
(4) Gabriel Nikundana, « Etre journaliste à Bonesha FM, c'est être assimilé aux rebelles » in Institut Panos Paris, Cota, Paroles d'Afrique centrale : Briser les silences, Karthala, 2003.
(5) Communiqué du ministre de la Communication, le 24 mai 2003.
(6) Domitille Duplat, Des médias libres mais responsables, la presse africaine sur la voie de l'autorégulation, Gret, 2002.
(7) L'Institut Panos Paris et le Cota ont publié en février 2003 un ouvrage rassemblant les témoignages de vingt journalistes d'Afrique centrale et de représentants de la société civile sous le titre Paroles d'Afrique centrale : briser les silences. En vente aux éditions Karthala. Articles disponibles en ligne sur le site www.mediaresistance.org.

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