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| Péril sur Pékin par Pierre Polomé
Si le plan en damier de Beijing (nom chinois de Pékin) se met en place dès la dynastie des Yuan au XIIIe siècle, avec déjà ses petites ruelles populaires nommées « hutong », c'est surtout avec la construction de la « Cité pourpre interdite » sous les Ming que la ville s'organise dans une cohérence urbanistique surprenante. Pékin assume son destin de cité impériale, les migrants s'y installent et construisent leurs maisons de couleur traditionnellement grise. Au nord et autour du palais impérial s'étale la « ville tartare », lieu de pouvoir où les mandarins occupent des maisons à cour carrée («siheyuan») dont les entrées sont souvent des chefs-d'oeuvre de symbolique bouddhiste et taoïste. Au sud, la « ville chinoise », à l'architecture souvent moins élaborée. Entre les deux, des passages officiels (des portes) et officieux. Les constructions sont élaborées selon les règles de la géomancie traditionnelle, la géométrie « céleste » s'incarnant à la perfection dans le Temple du Ciel, pour ne citer que cet exemple. Arrivée du train en gare de Pékin Ce « cosme », ce milieu, survivra aux « dernières jours » annoncés par Pierre Loti, à la proclamation de la République et à Sun Yat Sen, à l'occupation japonaise, aux troubles incessants des années vingt à quarante. Et encore à la proclamation de la République par Mao Tsé Toung, qui fera tomber les anciennes murailles de la ville, Beijing étant administrée directement par le pouvoir central. Pékin résiste à la Révolution culturelle et même aux premières années du capitalisme rouge de Deng Xiao Ping. Les mentalités cependant évoluent avec les événements et la marche du temps, comme le décrira le grand écrivain Lao She dans Gens de Pékin. Un témoin du vieux Pékin Pour autant, le processus est complexe, et un ensemble de raisons diverses interagissent pour détruire les vieux quartiers, avec une rare brutalité. « Un jour, dit Chauderlot, des types arrivent avec un pot de peinture et peignent le caractère "Chai " sur votre maison. Vous avez deux semaines pour partir. Tout recours est perdu d'avance. Des affiches jaunes sont ensuite collées sur les murs du quartier, annonçant les indemnités. Les gens les arrachent, non pas parce que les sommes sont dérisoires, mais parce qu'ils perdent leur maison, tout simplement. »
La spéculation va bon train, les espaces centraux étant par définition limités. Un mélange opaque de bureaucratie clientéliste et d'initiatives privées change le visage de la ville. À moins que ce ne soient des forces plus obscures encore. On s'empresse d'exproprier, on casse vite et on commence à construire, souvent de façon aberrante. Plus grave, aucune vision urbanistique cohérente ne se fait jour et, souvent, il manque même une force pour aller au bout du processus : de nombreux immeubles restent inachevés, pourrissent sans occupants, prisonniers de palissades qui masquent la nudité bétonnée des rez-de-chaussée. Pékin construit des bureaux pour des employés fantômes, Pékin construit des habitations aux balcons inaccessibles. Ville propre Voilà pour les miettes qui resteront encore quelque temps, les traces du Vieux Pékin. De faux ponts, de petits lotissements ont été reconstruits, dans un style pseudo-tartare, pour faire bonne mesure près des sites touristiques comme la Cité interdite. Ailleurs, on a isolé les petits commerces pour faire péricliter la vie de quartier. On a placé des barrières au milieu de certaines rues, pour empêcher les contacts et la vie sociale entre les deux côtés. «Que peut-on espérer de la municipalité, commente Charles Chauderlot, quand on sait que pour lutter contre la crasse, et Pékin est une ville sale avec ses quatorze millions d'habitants, la municipalité s'est contentée de décréter que, dorénavant, la ville était propre ?» Prise, semble-t-il, d'une terrible frénésie de destruction, un phénomène connu des Parisiens à l'époque de Haussmann ou des malheureux Bruxellois depuis des décennies, Pékin s'emploie à déshumaniser son centre-ville et à rejeter ses habitants vers la périphérie. À vitesse accélérée, la cité se transforme en parc à buildings aux pieds desquels courent de larges avenues à la circulation intense. D'immenses panneaux publicitaires vantent les mêmes produits et les mêmes marques que partout ailleurs sur la planète. Les Pékinois, occupés à survivre pour une bonne part d'entre eux, n'expriment que rarement leur avis sur la question et sont parfois favorables à la « modernisation » de la ville, vue sous l'angle du progrès. Intimement, ils expliqueront que Beijing en a vu d'autres et qu'elle y survivra, une fois encore. Pierre Polomé
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