CULTURES
Péril sur Pékin

par Pierre Polomé


Dans quelques années, il ne restera que des miettes du Vieux Pékin.
À l'échéance des J.O. de 2008, les autorités chinoises veulent une cité «moderne». Cette nouvelle destruction de la capitale recouvre cependant une réalité complexe, non dénuée de points communs avec l'histoire récente d'autres villes.


Si le plan en damier de Beijing (nom chinois de Pékin) se met en place dès la dynastie des Yuan au XIIIe siècle, avec déjà ses petites ruelles populaires nommées « hutong », c'est surtout avec la construction de la « Cité pourpre interdite » sous les Ming que la ville s'organise dans une cohérence urbanistique surprenante. Pékin assume son destin de cité impériale, les migrants s'y installent et construisent leurs maisons de couleur traditionnellement grise. Au nord et autour du palais impérial s'étale la « ville tartare », lieu de pouvoir où les mandarins occupent des maisons à cour carrée («siheyuan») dont les entrées sont souvent des chefs-d'oeuvre de symbolique bouddhiste et taoïste. Au sud, la « ville chinoise », à l'architecture souvent moins élaborée. Entre les deux, des passages officiels (des portes) et officieux. Les constructions sont élaborées selon les règles de la géomancie traditionnelle, la géométrie « céleste » s'incarnant à la perfection dans le Temple du Ciel, pour ne citer que cet exemple.

Arrivée du train en gare de Pékin

Pékin, ensuite, subira outrages et reconstructions sous la dernière dynastie, celle des envahisseurs mandchous, les Qing. Mais c'est une ville globalement conservée que découvriront des voyageurs comme Pierre Loti et Victor Segalen à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Loti, pourtant, pressent la fin et l'écrira dans Les dernièrs Jours de Pékin, considérant notamment l'arrivée du chemin de fer dans le centre-ville comme un signe avant-coureur. L'ouverture forcée de la Chine à l'Occident aura néanmoins probablement plus d'incidence architecturale sur Shangai que sur Pékin. La capitale maintient son tissu urbain traditionnel, conservant un mode de vie à taille humaine, vecteur de sociabilité forte et embelli par une densité impressionnante d'arbres. C'est une ville verte, où il fait bon traîner dans les rues, jouir des petits métiers qui se pratiquent à l'air libre, parler avec les vieux qui trimballent leurs cages à oiseaux. Parallèlement, la pauvreté est écrasante, l'organisation féodale des Qing a la vie dure et les hivers sont rigoureux.

Ce « cosme », ce milieu, survivra aux « dernières jours » annoncés par Pierre Loti, à la proclamation de la République et à Sun Yat Sen, à l'occupation japonaise, aux troubles incessants des années vingt à quarante. Et encore à la proclamation de la République par Mao Tsé Toung, qui fera tomber les anciennes murailles de la ville, Beijing étant administrée directement par le pouvoir central. Pékin résiste à la Révolution culturelle et même aux premières années du capitalisme rouge de Deng Xiao Ping. Les mentalités cependant évoluent avec les événements et la marche du temps, comme le décrira le grand écrivain Lao She dans Gens de Pékin.

Un témoin du vieux Pékin

Aujourd'hui, les livres sur les « hutong » et les « siheyuan » fleurissent sur les comptoirs des librairies. L'un d'eux porte même un titre révélateur : Les dernières rues de Pékin. Si le sujet est à la mode, c'est que l'espèce est en voie de disparition. Partout dans la ville, les bulldozers sont à l'ouvrage, l'horizon est hérissé de grues et, depuis la Colline de charbon, on voit les tours avancer dans toutes les directions. «Vous voyez mon immeuble ? Il part en morceaux ! Les carrelages de piscine qui recouvrent la façade tombent d'eux-mêmes. Il a été construit il y a quatre ans...». Le ton amer, la colère au coin de chaque phrase, Charles Chauderlot est d'origine franco-espagnole. Depuis 1997, il réside à Pékin et passe une bonne partie de ses journées à peindre dans les vieux quartiers. Par la fenêtre de son appartement, près de l'avenue branchée de Wangfujing, on voit, comme dans un tableau, les différentes vies de la ville: tout près, des hutongs avec leurs maisons grises de plain-pied, condamnées, ensuite une avenue, puis un terrain vague fraîchement rasé et finalement, bouchant la vue, un immeuble récent.

Pour autant, le processus est complexe, et un ensemble de raisons diverses interagissent pour détruire les vieux quartiers, avec une rare brutalité. « Un jour, dit Chauderlot, des types arrivent avec un pot de peinture et peignent le caractère "Chai " sur votre maison. Vous avez deux semaines pour partir. Tout recours est perdu d'avance. Des affiches jaunes sont ensuite collées sur les murs du quartier, annonçant les indemnités. Les gens les arrachent, non pas parce que les sommes sont dérisoires, mais parce qu'ils perdent leur maison, tout simplement. »

La spéculation va bon train, les espaces centraux étant par définition limités. Un mélange opaque de bureaucratie clientéliste et d'initiatives privées change le visage de la ville. À moins que ce ne soient des forces plus obscures encore. On s'empresse d'exproprier, on casse vite et on commence à construire, souvent de façon aberrante. Plus grave, aucune vision urbanistique cohérente ne se fait jour et, souvent, il manque même une force pour aller au bout du processus : de nombreux immeubles restent inachevés, pourrissent sans occupants, prisonniers de palissades qui masquent la nudité bétonnée des rez-de-chaussée. Pékin construit des bureaux pour des employés fantômes, Pékin construit des habitations aux balcons inaccessibles.

Ville propre

Une exposition tenue en janvier 2003 dans un palais annexe de la Cité interdite prenait la défense du patrimoine architectural de la ville, menacé dès lors qu'il ne présente pas les signes d'une grosse affluence touristique (les temples, très visités par les touristes, sont depuis longtemps transformés en musées-parcs d'attractions, arpentés par les vendeurs de babioles). Les photos présentées là, à l'instar des dessins de Chauderlot, sont souvent les seuls témoins de ce qui est encore ou n'est déjà plus. Cette exposition montrait finement que les maisons à cour carrée, l'âme ou «l'esprit de Beijing», sont préservées en fonction de leur propriétaire : cadres du parti, industriels, occupants officiels comme, par exemple, l'ambassadeur du Luxembourg. Des représentants de l'Unesco, déjà bien occupés par le sauvetage douteux de la Cité interdite aux frais de leur organisation, étaient présents lors de l'inauguration.

Voilà pour les miettes qui resteront encore quelque temps, les traces du Vieux Pékin. De faux ponts, de petits lotissements ont été reconstruits, dans un style pseudo-tartare, pour faire bonne mesure près des sites touristiques comme la Cité interdite. Ailleurs, on a isolé les petits commerces pour faire péricliter la vie de quartier. On a placé des barrières au milieu de certaines rues, pour empêcher les contacts et la vie sociale entre les deux côtés. «Que peut-on espérer de la municipalité, commente Charles Chauderlot, quand on sait que pour lutter contre la crasse, et Pékin est une ville sale avec ses quatorze millions d'habitants, la municipalité s'est contentée de décréter que, dorénavant, la ville était propre ?»

Prise, semble-t-il, d'une terrible frénésie de destruction, un phénomène connu des Parisiens à l'époque de Haussmann ou des malheureux Bruxellois depuis des décennies, Pékin s'emploie à déshumaniser son centre-ville et à rejeter ses habitants vers la périphérie. À vitesse accélérée, la cité se transforme en parc à buildings aux pieds desquels courent de larges avenues à la circulation intense. D'immenses panneaux publicitaires vantent les mêmes produits et les mêmes marques que partout ailleurs sur la planète. Les Pékinois, occupés à survivre pour une bonne part d'entre eux, n'expriment que rarement leur avis sur la question et sont parfois favorables à la « modernisation » de la ville, vue sous l'angle du progrès. Intimement, ils expliqueront que Beijing en a vu d'autres et qu'elle y survivra, une fois encore.

Pierre Polomé


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