CULTURES
Les enjeux du maintien
de la diversité linguistique

par Didier Demolin
Professeur à lUniversité libre de Bruxelles

La diversité des langues dans le monde est un sujet dont tout le monde a une vague idée, mais cette question est souvent éludée pour des raisons d'ordre politique ou idéologique. Pourtant, derrière l'apparente banalité du propos se cache un des enjeux les plus fondamentaux en matière de diversité culturelle, de maintien des cultures traditionnelles, pour ne pas parler d'éducation. En Europe, personne n'ignore les revendications linguistiques des Basques, des Bretons et des Corses, pour ne citer qu'eux, alors qu'ailleurs dans le monde, la question du maintien d'une langue dite vernaculaire paraît parfois obscène. Dès que l'on quitte l'Europe, le terme de dialecte apparaît dès lors qu'il s'agit de parler de la langue d'un quelconque peuple d'Afrique, d'Amérique du Sud ou d'Asie, comme si le simple fait de ne pas écrire une langue la rendait moins importante. Personne ne niera l'importance des grandes langues parlée en Asie : le mandarin, l'urdu et l'hindi par exemple. Le seul fait que ces langues ont plus de locuteurs que les principales langues parlées en Europe semble suffire à leur donner une légitimité que beaucoup d'autres langues du monde ne reçoivent pas. En ce début du vingt et unième siècle, on parle toujours environ 6000 langues dans le monde, mais cette diversité linguistique est répartie de manière très inégale. Environ 10% de la population mondiale parlent 90% des langues du monde. Ces langues sont pour la plupart réparties dans les régions tropicales et dans des pays en voie de développement et, de plus, pratiquement aucune d'entre elles n'est écrite. Alors pourquoi vouloir sauver ce qui semble être voué à une inéluctable disparition ? Quel intérêt y a-t-il à vouloir perpétuer des langues qui ne sont parfois plus parlées que par quelques centaines ou quelques dizaines de locuteurs souvent âgés ? Faut-il se lancer dans une opération de sauvetage de ces langues ou ne vaut-il mieux pas faire apprendre une langue de grande communication, presque toujours européenne, à ces peuples pour leur garantir un accès au monde moderne et à l'éducation ? Ou faut-il plutôt se lancer dans une opération de sauvetage désespéré afin de conserver ce qui peut encore l'être de ce patrimoine qui disparaît. Et pourquoi faut-il tenter cette opération ? Quel intérêt existe-t-il à réaliser un dictionnaire et une grammaire de la langue parlée par les Pygmées Efe de la forêt de l'Ituri au Congo ou par les Indiens Ayuru, Purubora, Mekens, Xipaya ou Mondé du Brésil ? Derrière une opération, qui semble ne devoir intéresser que quelques linguistes prêts à y consacrer du temps, se cache l'enjeu de maintenir et de décrire la diversité culturelle de l'humanité. Le mépris dans lequel cette opération est tenue par les tenants d'entreprises coloniales comme la francophonie ou la récupération qu'en font des groupes de missionnaires protestants américains spécialisés dans la traduction de la Bible suffit à montrer les enjeux politiques et idéologiques de la question. Ici, pour l'instant - mais sait-on jamais -, point de grandes affaires à conclure, mais plutôt une relation culturelle de dominance qui ne veut pas dire son nom.


Impérialisme culturel

Que les sceptiques se rappellent que beaucoup de ce que nous savons sur les langues et les cultures des Indiens d'Amérique du Nord vient de l'entreprise désespérée de quelques savants américains de la fin du XIX et du début du XX siècle (par exemple Boas, Sapir et Kroeber) qui, consternés par le génocide des Indiens, tentèrent avec les moyens du bord de décrire et de sauver ce qui pouvait encore l'être. Aujourd'hui, sans leur travail, nous serions (et les Indiens eux-mêmes aussi !) ignorants d'éléments essentiels de ces cultures. Notre époque voit le même problème se poser, mais cette fois c'est à l'échelle du globe, où sous la poussée de la pression économique, de l'émigration ou d'une certaine forme de colonialisme culturel, des pans entiers du patrimoine culturel de l'humanité disparaissent presque chaque année. Il est clair qu'on ne peut parler de la diversité des langues du monde comme on parle de biodiversité, mais à y regarder de plus près, ce sont les mêmes enjeux qui se rencontrent, c'est-à-dire le simple respect de la valeur des choses au détriment de l'efficacité à tout prix et de la rentabilité commerciale. L'étude de la diversité culturelle apporte aussi beaucoup d'éléments pour comprendre la nature de l'homme et notamment ses capacités cognitives. Outre l'aspect documentaire de ces descriptions, on se rend aussi vite compte des connaissances développées dans des milieux écologiques très divers où il n'y a jamais eu besoin des explorateurs ou des aventuriers du monde « civilisé » pour développer une connaissance profonde de l'environnement. Pour les peuples qui parlent ces langues « menacées de disparition » il y a un enjeu dont petit à petit ils prennent conscience. C'est le fait que pouvoir parler et écrire leur langue dès leur plus jeune âge leur donne une reconnaissance extérieure en tant que groupe humain et surtout la possibilité de maintenir l'identité de leur groupe à travers leur langue. De plus en plus de ces «groupes indigènes» réclament que leur langue soit transcrite et que des manuels de base et des dictionnaires soient écrits. Quoi de plus légitime après tout ? Aujourd'hui, le danger vient en partie d'un sentiment d'infériorité développé par les jeunes, il faut bien s'intégrer dans le monde moderne, et d'actions politiques ou idéologiques comme celle de la francophonie et des missionnaires du Summer Institute of Linguistics (dont l'action principale est de traduire la Bible dans toutes les langues du monde). Le monde de la francophonie, quoi qu'en disent ses principaux représentants, est beaucoup moins regardant lorsqu'il s'agit de dire qu'une partie du continent africain est francophone que lorsqu'il s'agit de se plaindre de l'impérialisme culturel américain. C'est ainsi que le Congo serait le deuxième pays francophone du monde ! En réalité, combien de Congolais parlent et écrivent le français ? La litanie habituelle est que le français serait un moyen d'intégration dans le monde moderne. Peut-être, mais faut-il pour cela ignorer ces langues et reléguer les immenses trésors, littéraires par exemple, des cultures traditionnelles de l'Afrique centrale ? Les épopées, au sens homérique du terme !, des Mongo, des Lega et des Nyanga ne sont connues que de quelques spécialistes des traditions orales. Traduites en français, elles pourraient contribuer à valoriser ces cultures et à donner un cadre et des références à enseignement fondé sur les traditions locales. Ceci est sans doute vrai pour toutes les cultures du monde. L'entreprise est colossale et le temps et le besoin de compétences sont immenses pour réaliser une telle opération. Bela Bartok, lancé dans son entreprise de collecte des musiques traditionnelles d'Europe centrale, a un jour dit que si l'on pouvait consacrer l'argent d'un seul bombardier de l'aviation moderne à financer la collecte des musiques qu'il étudiait, celles-ci pourraient être étudiées pendant très longtemps par de nombreux chercheurs. La chose n'a sans doute jamais été aussi vraie qu'aujourd'hui. Une petite partie des budgets stupidement consacrés à entretenir les rêves des nombreux criminels fous qui gouvernent certaines parties du monde servirait largement à financer un programme de description de nombreuses langues en voie de disparition. L'alerte est aujourd'hui donnée et, un peu partout, des initiatives se prennent pour s'atteler à la tâche : fondation Volkswagen, Fonds des langues en danger aux Etats-Unis et Fonds Lisbet Raussing par exemple. Le temps presse, mais quelques lueurs d'espoir apparaissent. Elles laissent espérer que le pronostic qu'il n'y aurait plus au milieu du siècle qu'un tiers de la diversité linguistique qui existe aujourd'hui sera infirmé. Les moyens de communication moderne, le web ! permettront peut-être à des cultures qui fondent certaines de leurs valeurs sur la tradition orale de s'affirmer et de se valoriser dans le monde moderne.

Didier Demolin

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