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| Éditeurs du Nord, imprimeurs du Sud par Pierre Polomé Editeur attaché, journaliste indépendant Premier âge, livres en mousse, pour le bain : des éditeurs français font appel à des usines asiatiques pour imprimer et façonner des livres-objets destinés aux tout-petits. Avec sa main-d'oeuvre à bon marché et étroitement surveillée, l'Asie est le fournisseur le plus rentable. Il y a quelques années, une émotion, toute passagère, était provoquée par quelques voix dénonciatrices : un éditeur franco-belge faisait fabriquer des pop-ups (livres qui se déplient en créant un relief) en Asie du Sud-Est. Le fait que l'on ait pu, peut-être, employer des enfants (pauvres) pour fabriquer des livres généralement destinés à d'autres enfants (moins pauvres) avait de quoi soulever l'indignation. Cependant, l'obscurité est rapidement venue recouvrir l'épineux problème, avec de loin en loin une rumeur qui ne faisait qu'ajouter à la confusion. Il est aujourd'hui particulièrement ardu de dénicher le moindre document, même sur Internet, traitant des conditions de fabrication en Asie de ces livres qui nécessitent un façonnage manuel. Le problème, juste un détail pour les tenants de la mondialisation (des profits), est pourtant vaste et complexe en ceci qu'il a pour arrière-fond la «responsabilité du business». Dans les termes de David Little (US Institute of Peace), «si nous considérons la Chine, nous remarquons que le boum économique a entraîné une série d'abus des droits humains, comme l'exploitation du travail des enfants». Et si ce dernier est connu dans bien des secteurs (deux cent cinquante millions d'enfants sont au travail dans le monde, selon le rapport UNI), il reste difficile à déceler dans le domaine de l'impression et du façonnage. Quant aux conditions du travail des adultes, elles ne semblent poser aujourd'hui que peu de cas de conscience à nos éditeurs. Le marché des livres-objets, principalement les ouvrages destinés aux enfants du «premier âge» (livres articulés, en mousse, pour aller au bain, livres-jouets, qui peuvent contenir des puces pour les animer ou les faire « parler»), entraîne les éditeurs à faire appel à des usines principalement asiatiques (les Américains vont aussi en Colombie ou à Dubaï), en Chine ou en Thaïlande. «Ces livres peuvent se faire en Europe», explique Marianne (pseudonyme), employée dans une maison d'édition française, mais «uniquement avec des prisonniers ou des CAT» (équivalents des ateliers protégés belges), «mais ça prend beaucoup plus de temps, c'est plus compliqué et le travail n'est pas régulier.» Pour d'autres éditeurs, aucun imprimeur européen ne le fait ou n'est intéressé à le faire... par manque de savoir-faire. Ces éditeurs reconnaissent par ailleurs que le coût serait aussi beaucoup plus élevé qu'en Asie. Le transport des produits finis s'opère par des navires marchands qui dépendent des conditions climatiques et de la mousson, ce qui oblige les éditeurs à jongler avec les calendriers pour prévoir d'éventuels retards. Cette solution, la plus économique, peut en outre réserver des surprises à l'arrivée quand la cargaison a souffert des mauvaises conditions. La production prend six semaines, le voyage six autres semaines, et il y a souvent des problèmes de douane. Mais, on s'en doute, même en incluant ces frais et inconvénients du transport, et alors que le coût des infrastructures et des matières premières en Asie est à peu près équivalent au coût européen, l'usine asiatique est la plus rentable. La différence, c'est la main-d'oeuvre, composée souvent majoritairement de femmes. La direction de la maison où travaille Madeleine l'a envoyée en Chine, au-delà de la technopole de Shenzhen, déjà « trop connue ». Elle a visité des usines où « il y a de grandes tables avec deux à trois mille ouvrières par local. Il y a des usines qui emploient jusqu'à soixante mille personnes. Chaque ouvrière fait un seul geste, toujours le même, douze heures par jour. Il y a une pause par jour. C'est comme le taylorisme en Europe en 1900. Il n'y a que des jeunes femmes, on ne met pas de gens qui parlent la même langue les uns à côté des autres ; ces femmes sont surveillées par des hommes, eux-mêmes surveillés par d'autres hommes, dans un principe de pyramide. Les femmes auraient au moins dix-huit ans, mais certaines en font à peine seize. On ne peut leur parler, elles ne lèvent même pas les yeux. Tout se trouve dans une usine entourée de barbelés, y compris les dortoirs. Pendant que les ouvrières travaillent, d'autres occupent leurs lits. On ne voit pas d'enfants ni de maltraitance, mais, de toute façon, un Occidental fait toujours une visite annoncée ». Certaines sociétés asiatiques, qui ont pignon sur rue et des sites Internet très corrects, ne prennent d'ailleurs aucun risque quand il s'agit de leur image. Comme, par exemple, cette société de Singapour qui possède des usines en Malaisie et en Thaïlande, et pour laquelle il n'est pas bien compliqué de faire transiter par plusieurs pays une marchandise fabriquée dans des conditions inconnues, la « blanchissant » en quelque sorte par ce procédé bien connu dans d'autres industries (textiles, entre autres). En Thaïlande toujours, le travail à la maison est tellement lourd qu'il ne peut être accompli sans l'aide de toute la famille, enfants compris. C'est le discours des patrons de ces usines, ou des autorités de leur pays, qui fait office de justification et qui est adopté par les éditeurs occidentaux. En Chine, Marianne a souvent entendu ce type de phrase : «Au bout de trois ans, nos ouvrières se sont constitué une dot pour retourner dans les campagnes. Vous les aidez à le faire» ou «Aidez les Chinois à travailler. Vous n'avez pas deux milliards de gens à faire bouffer». Ces arguments sont partiellement cautionnés par des institutions comme le ministère français des Affaires étrangères qui, tout en envoyant des inspecteurs visiter des usines prévenues longtemps à l'avance, fournit des listes reprenant des entreprises asiatiques qui respectent une charte minimum : conditions de salubrité, pas plus de douze heures de travail par jour, pas d'enfants... Ces listes sont rarement demandées par les éditeurs, qui se posent relativement peu de questions. La direction de la maison d'édition où travaille Marianne ne raisonne qu'en termes de parts de marché et considère que « si la concurrence va en Asie, on y va aussi et moins cher ». La concurrence y va effectivement, il n'est pas difficile de s'en rendre compte dans les salons que fréquentent les professionnels. Dix ans après la signature par la Chine de la Convention de Berne sur le droit d'auteur, alors que des éditeurs privés fissurent le monopole public et que le secteur du livre connaît une croissance spectaculaire en Chine (comme l'a prouvé à la fin mai 2002 la 9e foire du livre de Pékin, où se pressaient les éditeurs européens et américains), pourra-t-on encore rester très longtemps indifférent aux conditions prévalant dans certains secteurs de l'impression et du façonnage ? Pierre Polomé
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