CULTURES
Culture et politique :
circulez, il y a tout à voir !


par Angela Scillia
journaliste indépendante

Comment faire entendre sa revendication politique autrement qu'à travers manifestations, pétitions et autres boycotts ? Par exemple en musique, en témoignages, en échanges. Et si politique rimait avec culture quand le Nord et le Sud se parlent ? Petit itinéraire mondial.

Ce mois de juin 2002 était le mois du ballon rond et du soleil ardent. Pouvait-on échapper à la folie du Mundial et voir autre chose que du pain et des jeux ? Sur les podiums géants, des surprises : la rencontre "Six heures pour la Palestine" a rassemblé le 16 juin des milliers de personnes autour de témoignages, de carrefours à idées tout public et de concerts (dont celui de Faudel). Sur le petit écran, les commentaires recueillis dans les rues de Dakar à la veille de France-Sénégal dépassaient, et de loin, de simples considérations sportives : "Sur un terrain de football, nous sommes à égalité ! Après cent ans de colonisation, et malgré la suprématie économique et technique de la France, l'ère de la domination est terminée. Sur les plans humain, intellectuel, culturel, sportif, "nous sommes aussi riches que vous et nous allons le montrer !".

Les réflexions des Sénégalais et l'écoute du public belge pourraient s'étendre à tous les domaines culturels. La culture, sous toutes ses formes, serait-elle une voie d'expression égalitaire ? Parent pauvre des politiques de développement, elle est certainement l'instrument majeur de la mondialisation, car, par sa domination économique, une nation transmet sa manière de penser, de parler, de vivre, de manger... Pourtant, au-delà des frontières et des préjugés, la culture est une porte d'échange où chacun peut apprendre de l'autre et faire partager ses valeurs, ses idées et ses revendications. Les artistes du Sud, malgré les difficultés de diffusion et de production qui réduisent leur visibilité, témoignent ainsi de l'intérêt de leurs différences et de la force de leur engagement social.

"Dans ma jeunesse des quartiers populaires de Luanda, raconte le chanteur angolais Bonga (1), nous jouions de la musique, la rebita et la semba, pour revendiquer notre appartenance et notre culture noires. A l'époque, c'était la grande période de la « portuguéïsation ». Tout ce qui pouvait ressembler à la culture traditionnelle était rejeté. Mais la culture angolaise était bien vivante et il était de mon devoir de la défendre. C'est bien le sens de ma musique : une revendication politique et culturelle, un respect des racines traditionnelles avec ses rythmes et ses instruments. Je n'appartiens à aucun parti politique, cela ne m'intéresse pas. Aujourd'hui en Afrique, il n'y a aucune cohésion de revendication, chacun fonctionne pour soi-même. C'est insoutenable pour notre génération qui a lutté pour les indépendances. L'avenir m'inquiète, alors je continue à chanter ! "


Culture et réciprocité

La culture est une dynamique sociale qui conditionne le développement d'une société. Si les artistes sont souvent les voix des sans voix, les moyens de communication de masse et l'exigence de rentabilité ont standardisé les approches au point que tout mode de fonctionnement social qui n'adopterait pas la culture occidentale nous devient incompréhensible, hermétique, voire suspect...

"Tout est culturel, y compris les rapports de forces économiques et politiques, explique Thierry Verhelst, coordinateur international du Réseau Sud/Nord Cultures et Développement. Notre organisation politique et sociale est culturelle. Les luttes sont soit portées par la culture soit inopérantes. Gandhi n'aurait jamais réussi le mouvement d'indépendance sans être ancré dans les cultures et la spiritualité de l'Inde. Les Amérindiens de l'Équateur et du Brésil luttent avec leur force identitaire pour revendiquer leurs droits. D'autres formes de luttes et d'autres expressions sont inspirées des cultures locales."

Après les effets dévastateurs de l'entreprise coloniale et les échecs de la coopération au développement, les pays du Sud sont abandonnés à eux-mêmes dans la recherche d'un avenir. Leurs cultures auront-elles résisté ?

"La culture est l'ensemble complexe des solutions qu'une communauté humaine hérite, adopte ou invente pour relever les défis de son environnement, continue M. Verhelst. Elle lie de manière indissociable les dimensions symboliques, sociales et techniques. La culture renforce l'estime de soi et la conscience de sa valeur et de ses compétences (condition sine qua non de tout épanouissement, individuel ou collectif). Elle donne la capacité de sélectionner librement les apports du passé et les influences extérieures (afin de changer sans se perdre) et de mettre en place des stratégies de lutte et de solidarité. Enfin, elle est une recherche de sens qui débouche sur des alternatives économiques et sur le politique (un projet de société porté par un sens)."


Voix des Suds

Les artistes ont bien compris l'ampleur de leur rôle tant comme mode d'expression que de reconnaissance. Modèles adulés et pris en exemples dans leur pays, ils sont souvent les seuls relais visibles et positifs à l'extérieur. Pourtant, les pays du Sud sont confrontés à des problèmes d'expression culturelle. La mémoire traditionnelle a été anéantie par des années de colonisation. Le plus dur obstacle à franchir est de réhabiliter l'histoire pour redonner confiance aux populations en leur capacité de trouver des solutions. Et, priorités d'ajustements structurels obligent, la culture, comme l'éducation et la santé, est laissée pour compte des budgets des pays pauvres. Pas de formations professionnelles, pas d'infrastructures logistiques, parfois pas de matériel technique, d'instruments ou de studios d'enregistrement pour les artistes. En quelques décennies, le vide culturel aura fait autant de ravages que les mines antipersonnel ou que les machettes, ...comme le raconte Ben Ngabo, artiste rwandais: "La culture est un vecteur très puissant. Elle relève de l'identité, de la philosophie, de l'aspiration et de l'existence même des individus. Un artiste brasse des éléments de la pensée, de l'histoire passée, des rythmes anciens, mais aussi ses expériences personnelles heureuses ou douloureuses. Ces éléments d'expression sont constructifs et positifs. Au Rwanda, les gens ont été lavés de leur culture. Il est pertinent et nécessaire de créer des espaces, symboliques et physiques, où chacun peut se sentir vivre, où l'on trouve le contraire de la peur, du refus de l'autre, de l'inconnu : l'écoute et l'échange. Les besoins sont énormes. Excepté leur génie créateur, les artistes n'ont rien. Mais dans notre culture, nul ne peut être pauvre tant qu'il n'est pas seul au monde."

Ce constat influence depuis quelques années les politiques de divers intervenants institutionnels ou non gouvernementaux pour lesquels un développement durable ne peut désormais plus se concevoir sans la prise en compte de la dimension identitaire et culturelle.

La loi du 25 mai 1999 qui régit la politique de la coopération au développement belge ne contient pas d'articles concernant la culture, matière éminemment communautaire. Néanmoins, la note de politique du secrétaire d'État Eddy Boutmans fait de l'attention portée à la culture un principe de base : les aspects culturels tendent à être intégrés à différents niveaux d'action. Le partenariat ne peut s'envisager sans favoriser, par exemple, des systèmes de crédit et d'épargne qui soutiennent les initiatives existantes, des techniques agricoles qui se rattachent aux connaissances et à l'approche locales. On est loin du parachutage d'experts.

Le Commissariat général aux Relations internationales (CGRI) définit l'approche culturelle comme une approche valorisante du Sud en termes de ressources plutôt qu'en termes de besoins. De telle sorte que coopération et cultures des autres nous deviennent moins "étrangères" ?

Dans le riche monde occidental, la culture, comme d'autres domaines, s'est spécialisée. Les artistes n'ont pas le monopole de la revendication sociale, encore moins du militantisme. Au contraire, les chantres engagés d'antan ont tendance à disparaître. Certes, les grandes causes (le SIDA, le cancer, les droits de l'homme) mobilisent médias et artistes pour le temps d'une récolte de fonds. Et des créateurs s'approprient les injustices et les inégalités sociales pour les traiter avec force et talent. Les Monologues du Vagin d'Eve Ensler emportent partout les voix des femmes, mutilées ou libérées. Rwanda 94 de Jacques Delcuvellerie écoute celles des âmes des morts du génocide. Toutes les Rosetta en puissance se reconnaissent dans le miroir des frères Dardenne, et Au-delà de Gibraltar de Taylan Barman et Mourad Boucif dresse un constat émouvant de la réalité des immigrés maghrébins. Et la prose combat de MC Solaar rejoint les éternelles rimes et raisons d'un Julos Beaucarne et d'un Claude Semal.

Angela Scillia

(1) au festival Sfinks du 25 au 28 juillet à Boechout (Anvers) , infos : 03/ 455.69.44, www.sfinks.be

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