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| Des musiques du monde à la world music... Quel marché pour quelle musique? par Etienne Bours Conseiller musical à la Médiathèque Journaliste "musiques du monde" Musique Info, l'hebdomadaire des professionnels de la musique, des médias et du divertissement, journal très officiel du marché français, titrait le 14 décembre 2001: «WORLD MUSIC, un secteur en progression». Suivait une analyse limitée au marché français, reflet révélateur du marché du disque mondial. Il est intéressant de citer certains extraits du chapeau du dossier présenté par le magazine. «Qu'on les appelle «du monde» ou «world», qu'elles jouent la carte authentique ou le métissage, les musiques de la planète gagnent du terrain, dans les catalogues comme dans les rayons des disquaires et dans les préférences des consommateurs». Ou encore: «L'exotique; réel ou vendu comme tel, fait recette». Le magazine analyse cependant, très brièvement, le fait que le terme «musiques du monde» est une «véritable auberge espagnole où cohabitent l'ethnique, le traditionnel, l'exotique, bon nombre de variétés «locales» et diverses productions marketing estampillées «world». Sans oublier de signaler que le terrain est celui de l'opposition récurrente entre «expression culturelle et commerce, défense des traditions et métissages musicaux de tous bords, ethnomusicologues et départements spécial marketing...». Ce faisant, le marché du disque en France regarde avec satisfaction une nouvelle écurie de son grand haras et se frotte les mains à l'idée que les chevaux venus d'élevages lointains sont capables de se distinguer sur le sol français. Car, c'est d'argent qu'on parle ici, la musique est un produit. Lorsque Musique Info écrit que le secteur est en progression, ce secteur n'est pas celui des musiques des peuples du monde, mais le marché qui vend certaines d'entre elles. La nuance est de taille et officialise sans aucun doute le gouffre existant entre les expressions traditionnelles du monde et ce qu'on peut en faire en terme de marketing. Soit une exploitation qui va de la vente d'un enregistrement de terrain ou de concert à la réalisation d'un produit labelisé et conçu pour plaire à ceux qui y voient avant tout un «exotisme réel ou vendu comme tel». L'auberge espagnole est ouverte mais les chambres qui s'y louent le mieux et les mets commandés régulièrement sont ceux qui dégagent les parfums les plus exotiques et les ambiances les plus touristico-ensoleillées. Pendant que, dans la cuisine ou l'arrière cour, le personnel et quelques invités de passage s'adonnent à des musiques qui ont encore une odeur du labeur quotidien, un goût de vin de terroir, un relent de traditions anciennes que ne comprennent parfaitement que les seuls initiés ou les auditeurs animés d'une saine curiosité. On est aujourd'hui, à l'aube du troisième millénaire, dans cette immense auberge, de plus en plus ouverte, de plus en plus bordélique, où se côtoient toutes les tendances, tous les styles, tous les horizons, toutes les cultures. On y entre comme on veut, on s'y perd, on y cherche une courtisane et on est heureux de rencontrer une prostituée, on y écoute un prince jouer la musique de ses ancêtres mais on en ressort avec une bande d'allumés s'excitant sans talent sur quelques djembés ou didjeridoo vendus au magasin du coin. C'est que, si les comptables officiels de la maison sont contents de ce qui s'y vend, le public s'y retrouve de moins en moins, est trompé sur la marchandise et se contente souvent, faute d'informations ou de choix réel, de consommer des musiques qui ont quitté l'essentiel de leurs pistes traditionnelles pour s'engouffrer sur les routes macadamisées des studios occidentaux et de la production pop internationale. Les principaux disques cités dans le même article pour illustrer les progrès du secteur sont des productions de chanson ou de musique internationale passées dans le moule de la fabrication des musiques dites de variétés. Ce qui ne signifie aucunement que tous ces disques sont mauvais, qu'ils sont des ersatz, qu'il faut les fuir ou les jeter aux orties. Ce serait trop facile. Beaucoup de ces artistes cotés sont d'excellents chanteurs qui tentent une modernisation, une adaptation actuelle d'une expression parfois très ancienne. Ils en font un métier, un spectacle. Tandis que dans les campagnes ou les villes de chez eux certaines de ces expressions sont encore une culture vivante ancrée dans une réalité qui les anime au jour le jour. On passe de la culture au produit, de l'expression communautaire au professionnalisme de spectacle, de la musique en tant qu'acte social d'un groupe déterminé à celle qui est consommée par un public extérieur via un marché. Comme le dit Tanar Catalpinar, chanteur turc vivant en Belgique: «dans les musiques de tradition, il y a d'abord l'âme ou l'esprit (the soul), puis l'histoire, puis la technique et enfin le spectacle». Il est évident que la culture occidentale opère souvent dans l'autre sens, misant tout sur le spectacle et la technique au point qu'on en est arrivé à un culte du son comme s'il nous révélait, en lui-même, l'esprit d'une tradition et son histoire. Il est inconcevable pour beaucoup de producteurs, organisateurs et amateurs, d'écouter un barde kirghize ou mongol chanter une longue épopée en s'accompagnant sur les seules deux cordes de son luth rauque. Alors que ce chanteur donne l'essence même de l'âme et de l'histoire de son peuple avec une technique réduite à sa substantielle moelle et un sens extrême de l'effacement du spectaculaire inutile. Le marché des musiques du monde est de plus en plus coincé dans cette dichotomie. La séparation entre produits musicaux liés aux loisirs, musiques de consommation en quelque sorte, et produits culturels est plus que jamais flagrante. Et pourtant, ce marché regorge encore et toujours, heureusement, de quantités de disques pour nous prouver que les deux tendances existent, à défaut de jouir des mêmes systèmes de promotion et du même engouement de la part des grands labels et des distributeurs. Les disques qui nous parlent des traditions, de leurs fonctions, du rôle du musicien, de sa place dans la société, de la valeur spirituelle, sociale, voire marchande de ces musiques en leurs milieux, sont des disques souvent accompagnés d'un livret épais, d'un travail de fond. Ce sont des disques qui offrent plus qu'une écoute, ils proposent un regard commenté sur une culture, une explication de la différence. Inutile de dire que ces disques ne sont, presque exclusivement, produits que par des indépendants ou des labels créés par des Institutions Culturelles. Quelques très rares cas jouent aux exceptions confirmant la règle, comme cette série Prophet consacrée aux enregistrements de Charles Duvelle et abritée au sein de la grande écurie Universal. Mais, je vous défie de trouver les trente disques de la série en Belgique ! ! ! Parce que Universal s'en moque ou n'est pas capable de comprendre ce qu'on peut en faire tout simplement. Parce que ce travail est celui de gens qui ont dans l'esprit une autre relation entre expression et commerce. Et ils sont nombreux à nous l'avoir prouvé: Ocora, Inédit de la Maison des Cultures du Monde, AIMP chez VDE-Gallo, la collection Unesco chez Auvidis, Buda et d'autres encore en France, Fonti Musicali et Colophon en Belgique, Smithsonian Folkways et Rounder aux Etats-Unis, Topic en Grande Bretagne... Mais le marché n'accorde qu'un minimum d'importance à ces disques. Musique Info, dans son dossier, cite brièvement Ocora et la collection Unesco; les autres n'existent pas. Les distributeurs ont peur de ces musiques (paradoxalement plus en France encore qu'au Bénélux), les vendeurs ne connaissent pas ou peu, les rayons débordent déjà des autres productions poussées par les multinationales. Et quand les Fnac françaises, dans leur immense dévouement envers les expressions qu'elles défendent, produisent des parcours Fnac ou des guides d'écoute, chaque disque sélectionné l'est en fonctions de critères de vente mais rarement de réelle représentativité d'une culture, d'une tendance ou d'un style. Et le label reçoit une agréable facture de quelque 750 euros par disque sélectionné, pour les frais d'impression de la brochure, sans compter que les disques en question doivent être vendus aux Fnac avec une forte ristourne. Vive la culture. Il est «amusant» de penser que pendant ce temps là, les médiathèques mettent de nombreux disques en valeur, opèrent des sélections, concoctent des publications avec textes et discographies sélectives... mais sont montrées du doigt et menacées par les multi-nationales parce qu'elles sont une incitation à la copie privée et à la perte de droits d'auteurs ! Vive le commerce ! Il n'en demeure pas moins que chaque année, avec un courage et un talent remarquables, une série de labels nous proposent d'entendre ce que le monde d'hier et d'aujourd'hui chante et joue, ce qu'il dit en musique et ce qu'il pense en chansons. Ces disques méritent bien plus et bien mieux qu'une place, à l'ombre, dans «un secteur en progression». Ils méritent le statut de produits culturels et une reconnaissance officielle en tant que témoignages du patrimoine mondial. On est loin du compte et l'avènement tous azimuts d'un marché de la world music, s'il a des avantages et des bienfaits certains, notamment de par l'augmentation du public de toutes ces musiques, n'en constitue pas moins un danger parce qu'il risque, à terme, d'étouffer les produits les plus culturels au profit du marketing de l'exotisme. Etienne Bours
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Musiques du Monde, Colophon Editions, 176 pp, Bruxelles 2000 |
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