Le cinéma africain aujourd'hui
ou quarante années d'histoires couchées sur pellicule
par Guido Convents
Historien du cinéma
Directeur de l'Afrika film festival de Leuven
Secrétaire de rédaction de la revue Ciné & Médias.
Dans l'édition "papier" d'Hémisphères,
cet article est paru en deux parties.
Pour la facilité du lecteur nous le publions
sur cette page dans sa version intégrale.
Lors d'une récente interview, Med Hondo, réalisateur mauritanien, nous dévoila que pour l'Afrique, le développement économique et social était certes important, mais qu'à ses yeux, le développement culturel l'est tout autant voire davantage. L'on se doit d'investir nettement plus dans la culture. Tel est l'avis de Gaston Kaboré, célèbre cinéaste africain du Burkina Faso, récemment présent lors d'un colloque à Namur traitant des possibilités permettant de soutenir de façon efficace les jeunes cinéastes au talent certain.
Kaboré aborda par ailleurs le déficit considérable qu'occasionne chaque jour l'Occident en diffusant un modèle sociétal qui n'est plus basé sur la solidarité, l'enrichissement intellectuel et culturel, mais sur l'individu et sur l'enrichissement matériel au détriment de tout le reste : la société, la nature et même sa propre famille. Dans les pays d'Afrique où les médias occidentaux atteignent la jeunesse à travers des films, la télévision et la vidéo, l'on constate certains phénomènes de schizophrénie. Chez la plupart de ces jeunes, les facultés intellectuelles, les rêves et les attentes semblent se cristalliser uniquement autour de la société de consommation occidentale avec ses modes changeant du jour au lendemain et ses produits jetables. Au contraire de leur esprit, leur corps et leur existence matérielle quotidienne sont en Afrique, dans un environnement pouvant à peine répondre à des besoins nouvellement créés. C'est à peine si ces jeunes sont encore en contact avec leur propre univers culturel. Et lorsque c'est le cas, la surprise est de taille. À l'occasion de son film Buud Yam, Kaboré constate que l'un de ses amis, appartenant à la bourgeoisie aisée, lui fit savoir que son fils avait vu ce film à trois reprises au moins. Le film, une sorte de road-movie aux allures de western, est enraciné dans une histoire traditionnelle. Une famille a adopté un jeune garçon et lui a donné tous les atouts pour qu'il devienne un homme. Lorsqu'il tombe amoureux de la fille de sa famille d'adoption, il suscite dans le village animosité et jalousie. La fille tombe malade. L'équilibre harmonieux est rompu. Le jeune ne peut restaurer l'équilibre qu'en payant de sa personne et en se sacrifiant pour la famille. Il part à la recherche d'un médicament que l'on ne trouve qu'ailleurs dans le pays. Un véritable voyage initiatique débute alors pour lui. Kaboré s'étonna particulièrement du fait que les jeunes du Burkina Faso étaient fascinés par les récits traditionnels et leur propre pays. Certains d'entre eux ont même décidé d'entreprendre un tel périple au lieu de passer leurs vacances à l'étranger (en France). Pour lui, le film et la culture en général sans oublier les médias -dans le cas des films en particulier- constituent un vecteur important permettant de diffuser des valeurs et la connaissance de la vie et de la société. Et il n'est pas le seul à proposer cette vision. Actuellement, il s'agit de la préoccupation première de la plupart des cinéastes africains.
Lors de la 17e édition du Festival du film panafricain de Ouagadougou (février 2001), manifestations qui se tient tous les deux ans, de nombreux distributeurs de films et des directeurs de festivals étaient d'avis que le cinéma africain ne se porte pas bien. Le cinéma sud-africain, autrefois un secteur prospère, n'est plus que l'ombre de lui-même, et c'est à peine si l'on entend encore parler des autres pays. En effet, ces dernières années, de nombreuses sources de financement pour les productions cinématographiques africaines se sont taries. Récemment encore, la France investissait dans le cinéma africain francophone, mais elle a cessé de le faire. Auparavant, ces investissements s'inscrivaient dans la stratégie visant à renforcer la francophonie par le biais de la production cinématographique africaine. Mais aujourd'hui, la France, à l'image du Portugal et de la Grande-Bretagne, dispose d'émetteurs satellites couvrant l'ensemble du continent.
Pour les Africains, il s'agit de la pire forme de néocolonialisme à laquelle ils aient jamais été confrontés. Il s'agit presque du gommage de leur propre culture, de leurs traditions et de leur histoire au profit d'une autre. Et ils n'ont aucune emprise sur ce phénomène. Les anthropologues belges et américains ainsi que les spécialistes de l'Afrique semblent d'avis que la violence en Afrique est bien souvent un produit de médias étrangers intégrant des images et des récits dans lesquels la mort et la vie des gens semblent "sans valeur". Chez les jeunes des villes en Sierra Léone par exemple, pays déchiré par la guerre civile, de nombreux comportements tirent leur origine des films de guerre occidentaux qui ont pu parvenir dans les plus petits villages par le biais des médias. En résumé, les cinéastes africains -certains sont même des descendants des griots traditionnels- se profilent en premier lieu comme des résistants et non comme des spécialistes du divertissement pur sang.
D'une part, le cinéma africain va mal. La difficulté de produire un film est considérable, et ces dernières années, elle s'est même aggravée pour la plupart des cinéastes. Mais d'autre part, en comparaison avec, par exemple, la 10e édition du Festival du film de Ouaga, de nombreux changements ont été apportés. On note davantage de films et de plus en plus de jeunes tentent l'aventure du film-vidéo. Les jeunes cinéastes abordent l'expérience d'une manière totalement différente de celle de leurs parents. Ils réalisent des films dans leur propre pays, sur leur propre passé et peuvent les financer en montrant d'emblée les films au monde entier, par le biais des chaînes de télévision alternatives (encore rares), l'opposition grandissante contre la société néolibérale, l'intérêt pour les afro-cultures et les ciné-clubs alternatifs.
En Belgique, il existe depuis 1996 dans le Brabant flamand un festival du film spécialisé dans le cinéma africain et qui se veut un festival public. En quelques années, sur le plan des titres de film, ce festival est devenu l'un des festivals principaux du film africain en Europe. Plus de 200 titres différents ont ainsi été projetés au fil des ans. Ce festival n'est animé par aucun esprit de concurrence. L'objectif est plus que jamais la découverte de la culture cinématographique de ce continent. Ces dernières années, le festival a articulé son fonctionnement autour de plusieurs objectifs, constamment affinés de concert tant avec les réalisateurs et les producteurs africains et européens qu'avec leurs homologues américains indépendants. Le festival entend en premier lieu permettre aux réalisateurs du Sud de faire étalage de leur créativité. Bref, il s'agit de donner la parole et de permettre de projeter des images à ceux qui aujourd'hui n'ont pas voix au chapitre dans les médias. Même si cela ne vaut pas uniquement pour les Africains, cela vaut en particulier pour ces derniers.
Il est également très clair que les réalisateurs, en l'occurrence africains, ne peuvent subsister que dans la mesure où leur travail est montré et rétribué de façon correcte. Il est important de soutenir des structures dans lesquelles leurs films peuvent atteindre le plus vaste public possible. Voilà pourquoi le groupe de travail (entre-temps devenu l'ASBL Film en Cultuurpromotie VZW) ne projette pas uniquement ces films à Louvain, mais aussi dans les villes environnantes. L'ASBL peut en outre compter sur l'intérêt des associations oeuvrant en faveur du Tiers-Monde dans le Brabant flamand et à Bruxelles.
Les organisateurs du festival de Louvain s'efforcent de dépasser l'événementiel. Ils entendaient en premier lieu renforcer les structures locales travaillant toutes avec le cinéma du Sud (en l'occurrence l'Afrique). Voilà pourquoi la projection de films africains achetés par les distributeurs belges est prioritaire. Pour les réalisateurs et les producteurs africains, une distribution normale de leur film signifie la garantie structurelle d'une rétribution équitable. Les organisateurs ont ainsi pu projeter au fil des ans plusieurs films dans les cinémas belges avec l'aide des distributeurs et des autres festivals. Citons ainsi des titres tels que Guelwaar (Sembene Ousmane), Machaho (Belkaçem Hadjadj), Taafe fanga (Adama Drabo), Clando (Jean-Marie Teno) et Mwana MBoka (Jean-Michel Kibuchi Ndjate Wooto). Enfin, le groupe de travail du Festival du film africain a délibérément axé son travail sur l'Afrique au cours des cinq premières années. Cette politique a porté ses fruits. Les contacts avec l'industrie cinématographique africaine ont pu être développés de façon intéressante.
(Fin de la première partie
parue dans Hémisphères n° 14
Septembre-octobre-novembre 2001)
Des films en quête d'une valeur intrinsèque et d'exemples
L'une des stratégies essentielles appliquées en cas de colonisation, d'oppression et de discrimination consiste en l'enlèvement chez les autres de toute forme de personnalité et de respect. Pour ce faire, on les réduit au rang d'objets. Leur histoire et leuridentité' sont gommées des livres d'histoire et du passé. L'exemple qui suit est celui de "l'oppresseur". C'est son style de vie, son regard sur la réalité et sa conception de l'histoire qui priment. Ce sont ses héros qui occupent une place centrale. Ainsi, les statues de l'époque coloniale en Afrique glorifient-elles naturellement les héros du colonisateur et non ceux des colonisés. L'idéologie était (et est encore parfois) présente dans les médias et le discours public. Le summum du masochisme consiste à pousser à bout les opprimés, au point qu'ils s'approprient les héros de l'oppresseur. En cas d'échec, les réactions sont virulentes. Cela est apparu clairement lors du règne du roi Baudouin, à l'occasion de l'indépendance du Congo à Léopoldville en juin 1960. Ce dernier glorifia le travail de son grand-père, le roi Léopold II. Lorsque Patrice Lumumba avait à ce sujet un avis totalement différent, les Belges étaient abasourdis. Pour Lumumba, rejeter la fonction exemplative de Léopold II et les conséquences néfastes de sa suprématie était clairement un acte révolutionnaire pour ses compatriotes. Lumumba devint ainsi le héros et un exemple pour tout peuple qui se soulève contre "l'oppresseur", afin d'avoir son propre regard sur l'histoire. Dans le monde des médias, l'influence des anciennes idées coloniales et eurocentristes est encore importante. Elle ne laisse que peu de place à la vision des anciens colonisés.
D'où les récents films axés sur les "personnalités africaines" (les Biopicts) tels que ceux de Franz Fanon, Léon G. Damas, Patrice Lumumba, Mobutu et Papa Wendo.
Le plus frappant est assurément Patrice Lumumba. Il devint le nouveau héros de la plupart des peuples en quête d'indépendance. En 1991 déjà, le Haïtien Raoul Peck réalisait un magnifique documentaire sur sa vie (Lumumba, la mort du prophète). En 2000, il fit connaître au grand public la biographie de Lumumba par le biais du long-métrage Lumumba. Même s'il s'agit d'un film particulièrement important et intéressant, il est pratiquement passé inaperçu lors des grands festivals. Les festivaliers africains de Ouagadougou (févier 2001) sont d'ores et déjà impatients de pouvoir admirer son film. Peck a pu y intégrer ses souvenirs de Lumumba, ainsi que ceux de son père et les récentes découvertes historiques. Fin 1999, un documentaire en deux volets de la VRT-TV a été produit sur la vie et la mort de Lumumba (Van Postbode tot Eerste Minister. Deel I./ Bestemming Elisabethstad, Deel II de Bert Govaerts et Karel Soetens). Les réactions ont fait apparaître que le néocolonialisme n'est pas encore mort. Ce documentaire est un démantèlement de l'idéologie coloniale dans notre pays et une quête de la vérité. Dans ce cadre, l'on peut également découvrir la projection du Mobutu de Thierry Michell. En 1996 déjà, le réalisateur congolais Balufu Bakupa Kaniynda avait, dans son court-métrage Le Damier, Papa National Oyé, attaqué de façon ludique Mobutu, et l'avait dénigré, réduit à l'impuissance et renversé de son piédestal, à l'africaine, par le biais de la comédie. Toute sa vie, Mobutu avait voulu s'octroyer le statut de divinité avec l'aide des anciennes puissances coloniales. Voici plusieurs années, Balufu a réalisé un film sérieux et saisissant sur la vie du Burkinabé Sankara.
On nadmire pas uniquement des exemples, mais...
Les statues et les mythes néocoloniaux sont lentement mais sûrement descendus de leur piédestal, à l'instar des symboles et des régimes dictatoriaux du bloc de l'Est. Le Grand Blanc de Lambaréné (Gabon/Cameroun1994) de Bassek ba Kobioh jette un regard nouveau sur le mythe d'Albert Schweitzer. Pour de nombreux spectateurs occidentaux, il le fait de façon caricaturale, ce qui correspond d'ailleurs à l'objectif du réalisateur. En effet, pour les Africains mêmes, l'apologie occidentale de Schweitzer est elle aussi une caricature. Après la disparition de Mobutu, d'autres figures oubliées de l'histoire du Congo ont refait surface. Abo, l'une de ses épouses, témoigne devant la caméra vidéo de la vie du rebelle maoïste Mulele. Ce documentaire, Abo, femme du Congo (1999), a été tourné par le réalisateur burkinabé Djim Kola Mamadou. L'ouvrage de Ludo Martens est à la base de ce film. Dans Le Franc, de Djibril Diop Mambety (Sénégal 1994), le personnage principal exprime son admiration pour le personnage idéaliste Yaadikoone, tout en mettant de l'argent de côté. L'important, dans ce film sénégalais, c'est précisément la référence à Yaadikoone, idéal d'une société en quête de solidarité et de justice.
Sur ce plan, on peut également épingler des films/vidéos tels que Frantz Fanon: peau noire, masque blanc, (un docu-drame britannique d'Isaac Julien, 1998) et Tatu, Che au Congo (Jorge Fuentes, Cuba 1997). Ces films montrent comment la lutte contre l'oppression et l'injustice en Afrique ont également touché les Américains en plein coeur. En 1965, l'Argentin Che Guevarra s'est rendu avec un groupe d'Afro-Cubains au Congo pour libérer le pays de la souveraineté de Mobutu et du néocolonialisme. Le fait que ce film ait pu être mis sur pied sous Kabila et qu'il se termine par son image peut certes constituer une tentative visant à associer le politicien congolais au mythe du Che, mais le film n'en est pas moins intéressant pour autant. Frantz Fanon retrace la vie d'un homme qui a quitté la Martinique pour la France dans le but d'y devenir psychiatre. Son travail lui a permis de réaliser que l'effacement d'une personnalité sur base de facteurs raciaux et culturels chez les Africains pouvait déboucher sur des problèmes psychologiques graves. En 1952, il rédige Peau noire, masque blanc. Dans cet ouvrage, il analyse de façon circonstanciée comment le colonialisme a dépouillé les gens de leur identité et les a rendus psychiquement malades : ils ne s'acceptent pas parce qu'ils veulent être quelqu'un d'autre. Ayant pris conscience de cela, il devint actif en tant qu'opposant à la politique colonialiste française en Afrique du Nord.
Avec la vidéo-biographie Sarah Maldoror (1997), la Togolaise Anne-Laure Folly met en lumière la première réalisatrice afro-caraïbe. Maldoror s'est rendue dans les années soixante et soixante-dix en Afrique pour y réaliser des films sur les mouvements de libération. Sa position n'a pas eu d'écho dans les médias. Maldoror fait partie du groupe des premiers afro-intellectuels tels que Fanon et Damas, qui ont oeuvré à l'épanouissement culturel de la communauté africaine. Léon-Gontran Damas, de Guyane française, compte parmi les fondateurs de la négritude, au même titre que Césaire et Senghor. Damas est également beaucoup plus extrême que Senghor et Césaire. Il réfute ainsi toute assimilation culturelle et politique à la culture occidentale. Il n'ignore pas que le droit à l'épanouissement personnel et à l'obtention du respect pour les racines culturelles de la communauté africaine par le monde dominé par l'Ouest relève pratiquement de l'utopie. Mais cela ne signifie pas qu'il ne faille pas lutter pour atteindre cet objectif. Des idées que partage également Haile Gerima. Le vidéo-film Léon G.Damas de Sarah Maldoror - 1994 - s'inscrit également dans cette mouvance.
En résumé, le film africain d'aujourd'hui fournit la clé permettant de découvrir et d'apprendre à connaître le monde dans la perspective des Africains. Il peut constituer une amorce de dialogue entre le Nord et le Sud.
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